Migrants/Médias

Fallait-il publier la photo de l’enfant syrien mort ?

Peut-on montrer la photo montrant le corps sans vie du petit Aylan Kurdi ?
Peut-on montrer la photo montrant le corps sans vie du petit Aylan Kurdi ? REUTERS/Nilufer Demir/Montage RFI

Alors que la photo d’un enfant syrien, retrouvé noyé sur une plage turque, a fait la Une de nombreux journaux, des questions se posent sur sa publication ou non. En France, aucun journal du matin ne l’a publiée en Une. Les autres journaux européens ont publié soit la photo de son cadavre, soit la photo d’un homme qui recueille le corps, et où son visage n’est pas visible.

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De nombreux titres de la presse européenne (The Independent, The Guardian, The Daily Telegraph, The Times, The Sun, Le Soir, El Pais, etc.) ont fait leur Une sur une des photos de l’enfant syrien retrouvé mort mercredi 2 septembre. Le débat est présent dans toutes les rédactions de journaux : faut-il ou non publier la photo ? Laquelle publier ? Celle, la plus choquante, où l’enfant est la tête dans le sable ou celle où son corps est transporté par un garde-côte et où son visage n’est pas visible ?

Karim Lahidji, président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, estime qu’il ne faut pas publier ces photos : « Il faut respecter la dignité de la personne humaine, y compris les victimes de la grave crise syrienne. Ces photos sont choquantes, car il s’agit quand même d’un enfant. Il faudrait trouver d’autres moyens pour sensibiliser l’opinion. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, il n’est pas nécessaire de choquer la sensibilité humaine. »

« Respect pour la dignité »

Adrienne Surprenant, jeune photographe canadienne exposée au Festival Visa pour l’Image à Perpignan, reconnaît la difficulté qu’il y a à être confronté avec ce type de clichés : « Parfois, la douleur est mise sur le dos du photographe. Mais je pense que c’est une photo importante, il faut la montrer au monde. »

En France, aucun quotidien du matin n’a mis la photo en Une de sa version papier. Le site internet de Libération a publié sur sa page d’accueil la photo, en demandant à David Cameron, Premier ministre britannique, de « faire face » à l’accueil de migrants. Sur le site internet du Figaro, c’est la photo où l’on ne voit pas le visage de l’enfant qui est publiée.

Dans une tribune, le Bondy Blog explique que, « par respect pour la dignité [de l’enfant et de sa famille] et malgré l’importance de faire face à la violence de cette image, nous avons choisi de ne pas la publier. »

« Pour que l’Europe ouvre les yeux »

Du point de vue purement juridique, Alexandre Blondieau, avocat en droit à l’image, explique que « dans ce genre de cas, il faut faire la balance entre deux principes : le droit à l’image et le droit à l’information. Ici, le droit à l’information du public légitime largement la publication de la photo de l’enfant mort. »

Le Monde  a ainsi décidé de publier la photo choc pour son édition datée du 4 septembre. Dans son éditorial, le quotidien du soir se défend de tout « voyeurisme » ou « sensationnalisme » : « La seule volonté [est] de capter une part de la réalité du moment. Cette photo, celle de l’enfant, témoigne très exactement de ce qui se passe. » Jérôme Fenoglio, directeur du journal, ajoute qu’il ne s’agit ni d’"angélisme" - on ne fait pas de bonne politique sur de l’émotion -, ni de "leçon de morale". » Mais, ajoute-t-il « peut-être faudra-t-il cette photo pour que l’Europe ouvre les yeux. »

Le Soir, quotidien belge, se justifie également d’avoir publié la photo en Une : « Si cette image d’un enfant mort peut ouvrir les yeux sur des solidarités politiques qui tardent à se concrétiser, publions-la. »

« Ce n’est pas un phénomène nouveau »

Comme le rappelle Jean-François Dubost, responsable du Programme Personnes déracinées à Amnesty International France, « la mort de cet enfant est triste, mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Ce sont des choses qui se répètent depuis plusieurs années maintenant. »

Le 29 août, Vincent Lahouze a publié sur son compte Facebook, une autre photo d’un enfant mort sur la plage de Zouara en Libye. Cette photo, prise par Khaled Barakeh qui en a également publié d’autres sur son compte Facebook le 28 août, a été partagée plus de 20 000 fois sur Facebook et plus de 1 400 fois sur Twitter. Pour Vincent Lahouze, il ne faut pas « détourner les yeux devant la photo d'un enfant mort », il faut montrer la « cruauté humaine ».

Jean-François Dubost complète : « La photo du jeune Syrien illustre un problème dont on parle beaucoup, mais sur lequel on ne met pas de visage. J’espère que ce cliché choquant permettra de transformer l’émotion actuelle en réelle volonté politique de modifier la façon dont on traite le problème. Sinon, si cette photo ne reste qu’un "coup” qui va s’éteindre, ce serait dommage. »

Le récit de la photographe qui a pris le cliché

Nilüfer Demir est la photographe de l’agence de presse DHA qui a réalisé ce cliché. Elle a raconté ce jeudi midi sur la chaîne Cnn-Türk les conditions dans lesquelles elle a été amenée à faire ce cliché : « C’était le matin, nous suivions un groupe de Pakistanais en train de prendre la mer quand, non loin, nous avons remarqué ces corps. Puis, en s’approchant, nous nous sommes rendus compte que c’étaient des corps d’enfants. C’est d’abord le corps du petit syrien Aylan, 3 ans, que nous avons vu.

Quand nous avons compris qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de presser sur le déclencheur et enregistrer l’image de ce petit corps sans vie, avec son t-shirt rouge, son short bleu marine et ses chaussures au pied, c’est ce que j’ai fait. Ensuite, en nous éloignant, nous avons trouvé le corps de son frère Galip allongé sur la plage, lui aussi habillé. Et encore plus loin, il y avait le corps du troisième frère, Tahara. Ils n’avaient rien sur eux qui puisse les maintenir à la surface de la mer, ni gilet de sauvetage, ni brassière, ni bouée ; ce qui augmente encore au drame qu’ils ont vécu. Mais j’avais déjà dans mon appareil de nombreuses illustrations de ces corps de clandestins, et de leur drame ».


«C’est une très bonne chose que cette photo soit remarquée»

Le photographe américain Eli Reed à qui une rétrospective est actuellement consacrée au festival de photojournalisme Visa pour l’Image à Perpignan, livre son point de vue à RFI.

« C’est une photo terrible. C’est une bonne chose que cette photo fasse réagir les gens. Souvent les gens disent 'on ne savait pas'. Mais là, avec une photo pareille les gens 'savent'. Et ils ont donc la responsabilité de faire quelque chose. Souvent les gens passent leur chemin car ils ont du mal à appréhender les choses. Evidemment, on ne peut pas toujours agir. Qu’un enfant meure d’une telle manière, ce n’est pas normal. Souvent les victimes sont des innocents. En particulier les enfants. Je n’ai pas d’enfant moi-même, mais ça me fait mal quand je vois une photo pareille. Aux Etats-Unis, il a fallu du temps pour que les gens réalisent que ceux parmi les sans-abris qui souffraient le plus étaient les enfants. Mais les gens oublient. Donc c’est une très bonne chose que cette photo soit remarquée.

Dès que je l’ai vue, elle m’a frappé. Sur le coup, j’ai été surpris car c’est rare qu’on voie ce genre de photo dans la presse. Mais ça interpelle immédiatement car cette photo veut dire : voilà de quoi vous êtes responsables, il faut que vous fassiez quelque chose. Comme toutes les photos marquantes, c’est une photo assez simple : juste un enfant qui gît sur une plage. Mais à l’évidence, il est mort. On le voit immédiatement à la position de corps et cela donne un sentiment désespérant. C’est une photo puissante parce qu’on ne peut pas se tromper : on comprend immédiatement ce qui est en train de se passer là. La façon dont le corps est disposé, on ne peut pas se tromper : il est mort et on ne peut plus rien pour lui. Il s’est noyé. C’est terrible.

Souvent les gens pensent que ce sont les photos les plus artistiques qui laissent une empreinte. Mais les photos dont les gens se souviennent sont les photos qui vous prennent aux tripes. Il m’est arrivé de prendre une photo avec cette même charge émotionnelle. C’était à San Francisco, une mère célibataire avec ses deux enfants. L’un des enfants avait un T-shirt ''Great America' et ils étaient dans un local de sécurité où il y avait des impacts de balles. Elle a un fusil sur les genoux et juste au-dessus d’elle, il y a un impact de pistolet 45 mm dans la vitre. C’était dans un quartier de San Francisco appelé « The Pink Palace » où rien ne marchait. C’est une photo qui a eu un certain retentissement. Le New York Times a ensuite consacré une série d’article à cet endroit et cela leur a valu de remporter un Prix Pulitzer. Cela m’est arrivé plusieurs fois de travailler sur des sujets où une seule malheureuse photo a eu un grand impact sur la suite.

Ce type de photo est important car cela permet de faire changer les choses. Dans le cas de San Francisco, les autorités ont été obligées de réagir et des millions de dollars ont été injectés pour réhabiliter ce quartier qui était à l’abandon. Les gens demandent souvent 'qu’est-ce qu'une bonne photo ?'. La réponse est : une photo que vous ne pouvez pas effacer de votre mémoire. Et cette photo de l’enfant échoué sur la plage en Turquie est une photo qu’on ne peut pas effacer de sa mémoire ».

recueilli par Christophe Carmarans

Les médias ont tendance à s'autocensurer. Mais pourquoi s'empêcher de recevoir un choc avec les images que l'on voit ? Pourquoi ne devrions-nous pas voir la réalité en face ?

Giulio Piscitelli

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