Cinéma

«L'Académie des muses»: La leçon de cinéma de José Luis Guerín

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C'est à une réjouissante classe d'éloquence, dans la tradition des troubadours, et à une brillante leçon de cinéma que nous invite à partir de ce mercredi 13 avril sur les écrans français le réalisateur espagnol José Luis Guerín avec son dernier film, «L'Académie des muses», récompensé au dernier festival de Locarno. Chaque œuvre du cinéaste explore de nouvelles formes et celui-ci ne faillit pas à la règle que s'impose ce réalisateur trop rare. José Luis Guerín compose avec ses personnages, des muses du Parnasse de Raphaël aux étudiantes de Barcelone, de la Catalogne à l'Italie, une farandole que Marivaux n'aurait pas reniée.

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Il était une fois dans une université de Barcelone, au joli patio aux plantes méditerranéennes, des jeunes étudiantes qui parlaient de façon très avisée et subtile du langage, de la poésie, de la création et de l'amour. La Béatrice de Dante est invoquée. Les amours de la reine Guenièvre et de Lancelot questionnés. Professeur et élèves dissertent du rôle de la muse, de la femme pour le poète, alternant les langues. Le professeur, italien, disserte en espagnol ; ses élèves, italiennes ou espagnoles, s'expriment indifféremment dans une langue ou l'autre et parfois aussi en catalan, dans un très joli et fluide hommage aux langues et aux cultures de la Méditerranée. 

Le professeur Raffaele Pinto et son épouse s'inventent dans le film une autre vie.
Le professeur Raffaele Pinto et son épouse s'inventent dans le film une autre vie. DR

La Méditerranée où la rhétorique était érigée en art, où trouvères et troubadours improvisaient en vers sur l'amour et les muses. « Dans le film, on parle de sonnets, de littérature, de la manière de ranger une bibliothèque, on tourne autour du livre, mais le spectateur a tout le temps conscience que des choses importantes se déroulent au-delà de la littérature : ce que l'on voit ce sont des rapports de pouvoir entre les personnes, de séduction, d'amour, de jalousie, d'instrumentalisation, de pédagogie... des choses qui nous concernent tous », nous explique José Luis Guerín, le réalisateur. Effectivement, au fil du récit, quelques personnages émergent du groupe d'étudiants et prennent chair. Les échanges se font plus aigus et au-delà des personnages littéraires invoqués, les passions affleurent. Brillante et très drôle séquence sur la manière de ranger une bibliothèque qui suggère les tensions au sein du couple de professeurs.

« Toute la réflexion (dans les dialogues entre les personnages) leur appartient. Ce n'est pas moi qui ai imposé le récit aux personnages, ce sont eux qui me l'ont imposé à moi. Il faut parler d'un travail partagé » explique José Luis Guerín qui n'apparaît pas d'ailleurs au générique comme le réalisateur du film, mais comme celui qui a filmé. « Parfois j'ai le sentiment d'être un artiste qui travaille avec du collage, du matériel qui existe, on va couper ça, mettre ça là ». Invité par Raffaele Pinto, professeur de philologie dans la vraie vie et par ses vrais élèves, le cinéaste est venu filmer dans cette classe sans idée préalable du produit final. Il filmait les discussions entre le professeur et ses étudiants, puis il montait... et peu à peu, l'idée des personnages a émergé. « Il y a [dans ce groupe] un goût de la parole. Leur parole est puissante et elle m'a séduit. C'est pour ça que j'ai décidé de travailler les dialogues cinématographiquement. Pour moi, la parole capturée par la caméra est une problématique complètement différente de celle de la parole écrite. Parce que la parole dite est toujours conditionnée par un regard, les silences, les contre-champs des personnages qui écoutent. Tout ça va transformer complètement le sens de la parole, c'est très cinématographique ».

Le cinéaste filme par séquences irrégulières, avec une petite caméra. Les dialogues sont discutés préalablement à la seule et unique prise. « Ce film-là est le plus solitaire que j'ai fait sur le plan technique par contre dans les échanges avec les personnes filmées, il a été extrêmement important et productif », confie le réalisateur. « Normalement, pour un film on tourne six ou sept semaines et puis on passe au montage et ici j'ai parfois tourné trois jours, puis j'ai monté. J'ai fait un tournage d'une journée, d'un dialogue, puis monté... C'est aussi un dialogue entre le tournage et puis le montage ». Et c'est ainsi que le brillant professeur, démiurge de la classe devient au fil du récit un tout autre personnage nettement moins séduisant ; que les muses deviennent des femmes de chair et aux sentiments mêlés.

Pour raconter cette tension entre le discours et la réalité des choses, la caméra s'invite hors de la salle de la classe dans un café, la cuisine du professeur, une chambre d'hôtel. Le dispositif cinématographique change. « J'avais un besoin moral de problématiser le discours du professeur. Et je pensais que la meilleure façon de le faire, c'était de sortir de la classe. Ainsi on voit les contradictions, la mise en pratique des idées théoriques exprimées dans la classe. La base du film c'est la théorie et puis ensuite il y a les exercices que l'on amène à la maison ». « Les devoirs » en quelque sorte s'amuse le réalisateur pour continuer à filer la métaphore pédagogique. La théorie et la pratique. Ainsi la recherche de l'Arcadie, le paradis perdu de la mythologie où les hommes vivaient en parfaite harmonie avec la nature, vantée par une élève nous mènera jusqu'en Sardaigne où un berger explique doctement à l'étudiante, qu'en sarde le mot amore n'existe pas.

Emanuela Forgetta est la muse italienne de l'Académie.
Emanuela Forgetta est la muse italienne de l'Académie. DR

Le réalisateur barcelonais est à Paris cette semaine pour présenter son dernier film, «L'Académie des muses».
Le réalisateur barcelonais est à Paris cette semaine pour présenter son dernier film, «L'Académie des muses». DR

A l'exact opposé de Dans la ville de Silvia, un précédent film de fiction sans dialogues ni personnages, L'Académie des muses explore une nouvelle forme d'écriture cinématographique. A chaque film une nouvelle forme, revendique José Luis Guerín qui propose là encore, avec L'Académie des muses une magistrale et réjouissante leçon de cinéma. Du documentaire, comme le très remarqué En construction, à la fiction comme le magistral Tren de sombras, en passant par des formes hybrides, le réalisateur est en exploration permanente. Alors que le groupe des muses et leur professeur donneraient bien une suite à cette aventure, et d'ailleurs y travaillent, José Luis Guerín leur oppose un farouche refus, dans un désir permanent de réinventer son art.

→ Pour les spectateurs parisiens, José Luis Guerín est l'invité de l'association de promotion du cinéma espagnol, Espagnolas en Paris et présentera son film mercredi 13 avril au cinéma Saint-Michel.

→ Pour aller plus loin au sujet de l'oeuvre de José Luis Guerín, lire l'article de Julio Feo sur le site Periodistas.

El Invitado : José Luis Guerín était l'invité de notre confrère de la rédaction en langue espagnole de RFI 

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