Bosnie-Herzégovine

Voyage dans l'islam des Balkans (1/5)-Trebinje, les mosquées de la réconciliation

La ville de Trebinje
La ville de Trebinje RFI/S.Rico-L.Geslin-JA Arderens

Trebinje fut longtemps un bastion du nationalisme serbe le plus radical. Et pourtant, toutes les mosquées de cette ville du sud de la Bosnie-Herzégovine, détruites en 1993, ont été reconstruites. Une histoire de voisinage, d’entraide et d’amitié, plus forte que les logiques de haine.

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« Reconstruire des mosquées ne sert à rien si l’on ne reconstruit pas d’abord les relations entre les gens ». Husein Hodžić, la soixantaine débonnaire, est venu revoir ses amis serbes. L’homme a été imam de Trebinje durant plus de quinze ans. « Quand le mufti de Mostar a annoncé qu’il recrutait un nouvel imam pour Trebinje, en 2000, j'étais le seul candidat. Personne ne voulait venir : la ville faisait figure de bastion des nationalistes serbes les plus radicaux, mais le défi me plaisait », explique-t-il.

La petite ville de Trebinje, dans le sud de la Bosnie-Herzégovine, a des faux airs de Provence. Dubrovnik, la « perle de l'Adriatique », n’est qu’à une vingtaine de kilomètres, sur la côte, par-delà les montagnes. Les frontières du Monténégro ne sont guère plus éloignées. Avec son centre ancien et ses monuments historiques, Trebinje était une destination touristique prisée du temps de la Yougoslavie. Construite en 1729, la mosquée Osman Pacha était alors un symbole de la ville, majoritairement habitée par des Serbes, mais qui comptait une communauté bosniaque forte de quelque 6 000 âmes, soit 20% de la population municipale.

Eradiquer toute trace du long passé ottoman de la région

Dès le début du conflit, en 1992, les Bosniaques ont été systématiquement chassés. L’année suivante, tous les lieux de culte musulmans, dont la mosquée Osman Pacha, incendiée, étaient détruits. Ils s’agissait pour les nationalistes serbes d’éradiquer toute trace du long passé ottoman de la région. Durant la guerre, Trebinje servait de base arrière aux milices serbes qui attaquaient la Croatie, et la ville appartient aujourd’hui à la Republika Srpska, « l’entité serbe » d’une Bosnie-Herzégovine toujours divisée.

La grande majorité des Bosniaques de Trebinje vivent maintenant au Danemark et en Suède, où ils ont reçu l’asile. Depuis le début des années 2000, certains ont pu retrouver leurs biens, mais bien peu se sont réinstallés. La petite communauté bosniaque se compose essentiellement de retraités, même si elle reprend un peu d’importance durant l’été. « Mes enfants n'ont pas peur de revenir, contrairement à moi », explique Safet, qui vient prier chaque vendredi à la mosquée, « mais ils ne pensent pas un instant à s'installer à plein temps ici. Que voulez-vous qu'ils fassent à Trebinje ? Il n'y a aucun travail. »

Très vite, l’imam Hodžić a trouvé un allié précieux en la personne de Božidar dit Božo Narančić, un Serbe orthodoxe très pieux qui a toujours refusé les excès du nationalisme. Les deux hommes étaient faits pour s’entendre. Dès 2001, ils lancent l’idée de reconstruire la mosquée Osman Pacha. « Quand nous avons entamé les travaux, il y a eu des manifestations hostiles, les gens nous jetaient des pierres », se souvient l’imam. C’est Božo qui mène le chantier, recrutant quelques amis, également orthodoxes.

Les mosquées redevenues une attraction touristique

L’hostilité initiale des habitants serbes ne tarde pas à s’effacer. « Alors que la reconstruction n’était pas encore achevée », raconte l’imam Hodžić, « l’équipe de football de Banja Luka est venue jouer à Trebinje. Quand leurs supporteurs ont voulu attaquer le chantier, ceux de Trebinje s’y sont opposés. » Les mosquées sont même redevenues une attraction touristique : « elles sont désormais ouvertes aux visiteurs deux jours par semaine », se réjouit Žarko Vico, un jeune Serbe qui travaille à l’Office de tourisme. « Nous sommes fiers de pouvoir montrer tout le patrimoine de notre ville, qu'il soit orthodoxe ou musulman. »

Božo Narančić est originaire d’un village des alentours. Pour lui, la vie commune est le destin obligé des habitants de Bosnie-Herzégovine. « Autrefois, on s’entraidait, chacun respectait la différence de l’autre et puis, du jour ou lendemain, tout a été brisé par le nationalisme. Quand nos voisins musulmans ont été chassés, personne ne s’est réjoui. Mais personne n’a osé se révolter, les gens avaient peur. »

Il y a quelques mois, Husein Hodžić a été démis de sa charge d’imam de Trebinje et il exerce à Budva, au Monténégro. « La hiérarchie de la Communauté islamique de Bosnie est toujours bien trop liée au SDA, le parti nationaliste musulman. Ils se disent favorables au dialogue mais, en réalité, ils n’y sont pas plus intéressés que les nationalistes serbes. »

Pour l'imam Hodžić, « l’essentiel est de dépasser la peur qui paralyse les gens, qui les empêche de se regarder les uns les autres. La reconstruction des mosquées est une bonne chose pour tous les citoyens de la ville, afin de leur permettre de surmonter les blessures de la guerre ». Après tout, son amitié avec Božidar Narančić n’est peut-être pas si exceptionnelle que cela, dans une ville qui fut celle de Srđan Aleksić, un jeune Serbe de 25 ans, battu à mort en janvier 1993 par des miliciens serbes, alors qu’il avait tenté de prendre la défense de l'un de ses voisins bosniaques. Srđan Aleksić est devenu un héros de la tolérance et de nombreuses villes de l’ancienne Yougoslavie ont donné son nom à des rues ou à des places, rappelant qu’il faut toujours faire preuve de courage pour s’opposer aux logiques de haine.

(Ré)écouter Accents d'Europe : Quand la Russie dénonce le «chaos» européen
(Re)lire les autres épisodes de la série :
Voyage dans l'islam des Balkans (2/5)-Qui sont les derviches des Balkans?
Voyage dans l'islam des Balkans (3/5)-Les derviches rifa'i du Kosovo
Voyage dans l'islam des Balkans (4/5)-Sevdah : le fado ottoman des Balkans
Voyage dans l'islam des Balkans (5/5)-A la rencontre des Gorani
 

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