Espagne / Belgique

Catalogne: Carles Puigdemont en quête d'une sortie de l'impasse

Le président catalan destitué, Carles Puigdemont, à Bruxelles, le jeudi 2 novembre 2017, appelant à la libération des huit membres de son gouvernement détenus en Espagne pour les délits de rébellion et sédition.
Le président catalan destitué, Carles Puigdemont, à Bruxelles, le jeudi 2 novembre 2017, appelant à la libération des huit membres de son gouvernement détenus en Espagne pour les délits de rébellion et sédition. TV3 via REUTERS TV SPAIN OUT

Huit anciens ministres catalans du gouvernement destitué de Carles Puigdemont ont été incarcérés jeudi 2 novembre 2017, accusés de sédition par une juge de l’Audience nationale à Madrid. L'ex-président de la Généralité de Catalogne est lui aussi visé, mais il ne s’est pas présenté à la convocation de la justice. Il est parti en Belgique avec quatre de ses ministres. La juge d’instruction devrait délivrer ce vendredi un mandat d’arrêt européen à leur encontre.

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Avec notre correspondant à BruxellesQuentin Dickinson

C’est pour l’essentiel une tribune internationale que Carles Puigdemont est venu chercher en Belgique. Et de fait, cet objectif est largement atteint, l’intérêt que continuent à lui porter les médias du monde entier ne faiblissant guère.

Cela dit, il aura, de façon prévisible, échoué à émouvoir les institutions européennes. Ces dernières font la sourde oreille à ses appels du pied répétés. Pour elles, la crise catalane est une affaire interne, propre à l’Espagne, et elles n’ont ni la base juridique, ni la volonté politique de s’en mêler.

Accessoirement, cette escapade permet à Carles Puigdemont d'éviter, pour l'instant, la case prison. Cela aura d’ailleurs fourni une bonne raison aux magistrats madrilènes pour écrouer ses amis restés au pays, puisque son départ à Bruxelles démontre, à l’évidence, le risque de fuite à l’étranger.

Peu de soutien affichés pour la cause catalane en Belgique

L’opinion générale chez les Belges, qui ont l’habitude de voir défiler chez eux les puissants et les déçus du monde entier, c’est que Carles Puigdemont constitue une curiosité un peu baroque. Ses apparitions et disparitions nourrissent, sur le mode plaisant, les conversations de bistrot.

Les seuls à prendre au sérieux le message politique dont le Catalan se veut le porteur, ce sont les militants de la cause sécessionniste de la Flandre, qui identifient par analogie leur combat au sien.

Au nom de relations anciennes et cordiales avec les indépendantistes de tous pays, et en particulier avec les Catalans, le parti national-populiste flamand N-VA ne cache pas son soutien, au moins moral, et probablement aussi logistique.

« Je demande la libération des conseillers et du vice-président »

Menacé par un mandat d'arrêt européen, Carles Puidgemont a fait une déclaration dans les heures qui ont suivi la mise en détention de huit ministres de son gouvernement déchu. En catalan, retransmis par une télévision locale, il a demandé à la communauté internationale de se positionner, jeudi.

« C'est une grave, très grave erreur. C'est une attaque sérieuse contre la démocratie d'emprisonner les dirigeants politiques qui ont rempli leur engagement électoral, un engagement pris avec le Parlement et un large soutien citoyen », a-t-il dit.

« Le gouvernement espagnol renonce ainsi au dialogue nécessaire, un dialogue essentiel pour résoudre un problème politique, parce que c'est un problème politique. Au lieu de chercher le dialogue, il opte pour la violence policière et les emprisonnements. Il a pris la voie de la répression », estime Carles Puigdemont.

« Ce n'est pas seulement un problème interne à l'Espagne. Il est nécessaire que la communauté internationale, et surtout la communauté européenne, se rendent compte du danger que représente ce type de comportements. En tant que président du gouvernement légitime de Catalogne sorti des urnes le 27 septembre, je demande la libération des conseillers et conseillères, et du vice-président », a-t-il conclu.

Si un mandat d'arrêt européen était lancé par l'Espagne contre Carles Puidgemont, la justice belge pourrait ne pas s'y soumettre - ce qui donnerait lieu à une escalade diplomatique entre la Belgique et l'Espagne. Sinon, elle a 60 jours pour renvoyer l'ex-président de la région autonome de Catalogne en Espagne.

Il y a trois scénarios possibles. Ou il rentre en Espagne et, là, il est sûr d’être arrêté, incarcéré, poursuivi, condamné. Et la condamnation sera vraisemblablement exécutée, donc il n’a aucun intérêt à la faire ou du moins pas tout de suite, pas comme ça; ce sera quelque chose en échange d’autre chose. Ou alors, il fait de la résistance judiciaire, en utilisant toutes les voies de droit qui sont à sa portée. Ça peut aller relativement vite, mais pas tant que ça […] Et puis ça va venir perturber considérablement le calendrier électoral. […] Or, si Carles Puigdemont épuise toutes les voies de recours, il pourrait très bien pouvoir rester en dehors du territoire espagnol, donc échapper à la justice espagnole pendant une période plus longue. Donc en fait, il ne rentrerait en Espagne, s’il devait rentrer, qu’après des élections qui verraient -si l’on en croit les sondages aujourd’hui- la victoire de son propre camp, des indépendantistes. Donc ce serait extrêmement difficile pour Madrid d’arrêter quelqu’un qui viendrait de gagner aux élections, avec tous les problèmes ensuite d’immunité, de légitimité que ça pourrait poser […] Donc il met Madrid dans une situation très inconfortable

Ecoutez Jean- Marc Sanchez, avocat franco-espagnol

■ Une possible illégalité de certains partis catalans au prochain scrutin

« C'est un risque pour les élections du 21 décembre, qui se dérouleront dans un climat de répression et d'emprisonnements politiques sans précédent, ce qui est inacceptable pour un pays démocratique du XIXe siècle », a déclaré Carles Puigdemont, jeudi 2 novembre, à propos de la détention de ses ministres.

Pour Elisenda Paluzie, professeure d'économie à l'université de Barcelone, cette situation rend très compliquée la tenue du scrutin. « Ce qui va avoir des incidences, c’est le fait qu’ils aient mis en prison plus de la moitié du gouvernement catalan. Evidemment, ce ne sont pas des élections normales, quand ce sont les principaux leaders indépendantistes des deux partis […] qui sont en prison », constate-t-elle.

« On ne sait pas, non plus, comment va se dérouler la campagne. Ils ont déjà menacé : les programmes électoraux des partis politiques ne pourraient pas inclure l’indépendance. Donc, on risque aussi de voir des "illégalisations" de partis politiques en campagne, dans ces circonstances absolument exceptionnelles, des circonstances qui devraient être la honte de l’Europe », s’indigne cette professeure.

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