Royaume-Uni / Brexit

Brexit: la suspension du Parlement secoue la classe politique britannique

Le Premier ministre britannique lors d'une conférence de presse à Berlin, le 21 août 2019.
Le Premier ministre britannique lors d'une conférence de presse à Berlin, le 21 août 2019. Tobias SCHWARZ / AFP

La reine a dit « oui » à la demande du Premier ministre Boris Johnson : le Parlement britannique va suspendre ses travaux jusqu'au 14 octobre. Soit quinze jours avant la date prévue du Brexit. Fureur de l'opposition, qui parle de coup de force et accuse Boris Johnson de vouloir faire taire les députés pour obtenir son Brexit sans accord.

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La suspension du Parlement, c'est la fuite en avant d'un Premier ministre illégitime, accuse l'opposition qui bombarde Boris Johnson. Un tir croisé mené par le Parti libéral-démocrate, la formation pro-européenne de la députée Jo Swinson.

« Boris Johnson a dit qu'il se verrait bien roi du monde, s'énerve Jo Swinson. Mais ce n'est pas le cas. Il est Premier ministre, et il devrait agir dans l'intérêt de la nation. Au lieu de ça, il essaie d'obtenir par la force un Brexit sans accord sur le dos de la population britannique. C'est anti-démocratique. C'est une politique pour laquelle le pays n'a pas voté et un Premier ministre qui n'a pas été élu par le peuple. »

La motion de censure, seule arme de l'opposition

Non seulement le Premier ministre s'en prend au Parlement mais, en plus, seuls les adhérents du Parti conservateur ont voté pour lui lors d'une élection interne, rappelle notre correspondante à Londres, Élodie Goulesque. « Comment peut-il se permettre cette suspension ? », demande la députée écologiste Caroline Lucas.

« Il est évident que Boris Johnson est en train de commettre un coup de force constitutionnel, il n'y a pas d'autre mot, lâche la députée. Personne ne devrait oublier que le Premier ministre n'a qu'une majorité ultra-mince au Parlement. Il a un seul siège d'avance, il a été élu par 0,1% de la population et il mène une politique pour laquelle il n'a absolument aucun mandat. »

La seule arme constitutionnelle de l’opposition, c'est la motion de censure. Jeremy Corbyn, le chef du Parti travailliste, a déjà promis d'y avoir recours le plus tôt possible.

Les conservateurs divisés

En Grande-Bretagne, on vante depuis des mois la démocratie parlementaire. Mais le nouveau Premier ministre semble vouloir outrepasser cette tradition. Or, cette annonce divise au sein même du Parti conservateur. Ruth Davidson, la dirigeante des Tories en Écosse, serait sur le point de démissionner.

Cependant, la colère va au-delà de la classe politique. Des manifestants se sont rassemblés à Westminster ce mercredi et ont crié « Stop Brexit ! » face au Parlement. D'autres rassemblements sont prévus ce jeudi 29 août.

Boris Johnson « surfe sur le nationalisme britannique »

Après cette annonce coup de poing de Boris Johnson, si le risque de « no deal » augmente, celui d'une élection générale aussi. Comment expliquer cette décision ? Soit le chef du gouvernement croit à un « no deal » et veut tenir sa promesse de sortir de l'Union européenne le 31 octobre. Soit il veut mettre la pression sur l'Union européenne et obtenir de potentielles concessions de Bruxelles.

« Ce que Boris Johnson essaie de faire, c'est de prétendre qu'il est la voix du peuple, analyse la politologue Sophie Heine. Et donc, évidemment, c'est du populisme dans le plus mauvais sens du terme, parce qu'il inclut une forte démagogie. Cela correspond très bien à la personnalité politique de Boris Johnson. Il aspire au pouvoir, à y rester, quitte à utiliser des mesures qui peuvent remettre en question les fondements mêmes de la démocratie parlementaire britannique. »

Stratégie risquée d'un Premier ministre prêt à tout

Cette stratégie sera-t-elle gagnante pour Boris Johnson ? « Oui et non », répond Sophie Heine. Le chef du gouvernement non seulement « se fait la voix du peuple », mais il« surfe sur le nationalisme britannique qui a le vent en poupe depuis le référendum. Il y a pas mal d'études qui montrent une montée de l'europhobie et de la xénophobie en général. Et Boris Johnson s'est fait le chantre de la fierté du Royaume-Uni, vis-à-vis des Européens et dans le monde ».

Le Premier ministre, incarnation du peuple contre le Parlement, Theresa May avait déjà utilisé cette formule. Boris Johnson est passé aux actes. Surtout, il serait prêt à ne reculer devant rien : anoblir de nouveaux lords pro-Brexit pour bloquer une potentielle loi contre la sortie, ou même créer de nouveaux jours fériés pour empêcher le Parlement de siéger… Autant d'informations sous couvert de l’anonymat qui circulent dans la presse britannique.

Faux air de campagne électorale

Sérieusement envisagées ou non, ces mesures plantent un décor. Celui d’un pouvoir exécutif prêt à tout. Boris Johnson semble même se préparer à de nouvelles élections législatives. Musique solennelle et slogans, promesses sur une Grande-Bretagne post-Brexit, le meilleur pays au monde où vivre. C’est le fil rouge d’une vidéo rendue publique ce mercredi. Boris Johnson y apparaît à chaque image, comme un air de pré-campagne électorale.

« Cela peut être une stratégie gagnante sur le plan politique à court et à moyen terme pour Boris Johnson, analyse Sophie Heine, et peut-être aussi pour son parti. Mais est-ce que ce serait une stratégie gagnante pour le pays ? C'est une autre question. »

Le Royaume-Uni ne s'est jamais trouvé dans une telle confusion face au Brexit, mais aussi face à sa démocratie.

► À lire aussi à la Une de la revue de la presse française : Boris Johnson passe en force

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