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Allemagne

Comment expliquer le retour de la violence d'extrême droite en Allemagne?

Congregación en memoria de las víctimas en Halle, Alemania, este 10 de octubre de 2019.
Congregación en memoria de las víctimas en Halle, Alemania, este 10 de octubre de 2019. REUTERS/Hannibal Hanschke
8 mn

Le drame de Halle, au cours duquel deux personnes ont été assassinées cette semaine, est le dernier d’une longue série d’actes violents commis par des individus ou des groupuscules d’extrême droite dans un pays, l’Allemagne, et une région, l’Est du pays, où l’extrême droite semble progresser dans les esprits et les urnes.

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Stupeur en Allemagne où une fusillade aux abords d’un restaurant turc et d’un cimetière juif a fait deux morts, mercredi, dans la petite ville de Halle, dans l’est du pays. L’auteur de la tuerie est un jeune homme de 27 ans, marginal et solitaire, qui nie la réalité de la Shoah. Dans la vidéo qu'il a diffusé en direct, on l'entendait insulter les Juifs. En juin, déjà, le sang avait coulé dans le pays : un élu CDU, Walter Lübcke, préfet de Cassel, connu pour ses positions pro-migrants, avait été assassiné par un néonazi.

En parallèle de ces violences, l'extrême droite progresse dans les urnes : début septembre, le parti Alternative für Deutschland (Afd) remportait 28 % des suffrages aux élections locales en Saxe, la région où se situe Halle.

L’Allemagne, que l’on croyait vaccinée contre le danger extrémiste au vu de son passé, est-elle confrontée au retour d’une extrême droite particulièrement violente, en particulier à l’Est ?

Stigmates du Mur

Le choc de la chute du mur de Berlin et la fracturation industrielle qui s’en est suivi sont souvent avancés comme une raison d’un fort mécontentement qui aurait nourri une résurgence de l’extrémisme. Après la réunification, un certain nombre d’industries sont passées à l’Ouest, par exemple. Pourtant, les différences de taux de chômage sont désormais assez faibles entre Est et Ouest, rappellent les spécialistes du pays : à 3,1 % pour l'ensemble de l'Allemagne en août dernier.

Pour Patrick Moreau, chercheur au Laboratoire Dynam de l’Université de Strasbourg et auteur de « L’Autre Allemagne – Le réveil de l’extrême droite » (Vendémiaire, 2017), l’AfD remporte surtout les faveurs d’un électorat protestataire, assez peu idéologisé, qui conteste avant tout les partis établis.

Plus que les raisons économiques souvent avancées, il faut voir une « revendication identitaire » dans ce mécontentement : les « Ossies », les Allemands de l’Est, ne se sentent pas du tout représentés par les élites allemandes actuelles, toutes issues de l’Ouest du pays. Après la réunification, ils ont eu « l’impression d’être intégrés à un autre État, d’être dépossédés, explique Nele Wissman, chercheuse associée à l’Ifri. Que l’AfD fasse de bons scores chez les jeunes signifie que ce sentiment est même passé à la génération suivante, qui n’a pas connu le Mur ». « Il s’agit plus de quelque chose de ressenti que de réel, poursuit-elle. À l’Est, les leaders de l’AfD, pourtant tous originaires de l’Ouest, jouent sur un sentiment de défiance envers les partis établis et l’idée que la réunification a échoué. »

Tous les observateurs rappellent également que l’extrême droite n’a en réalité jamais complètement disparu en Allemagne, et ce des deux côtés du rideau de fer. Il existait ainsi une scène nénonazie assez active en RDA dans les années 1980, dès avant la chute du Mur de Berlin, mais minoritaires et évidemment peu médiatisées. Car pendant les quelques quarante-cinq de vie de l’ex-RDA, les Allemands de l’Est ont vécu avec un mythe assez proche du « résistantialisme » cher au général de Gaulle en France : selon l’idéologie communiste en vigueur, le peuple composé de paysans et d’ouvriers avait résisté à l’idéologie nazie. Officiellement, seules les élites « capitalistes » avaient collaboré avec Hitler, explique Emmanuel Droit, professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Strasbourg.

Si la visite d’un camp de concentration, en général Buchenwald ou Sachsenhausen était obligatoire pour les petits Allemands de l’Est lors de leur baptême laïque socialiste, elle s’accompagnait d’une description de la Seconde Guerre mondiale dont les Juifs avaient complètement été écartés comme victimes au profit des communistes, présentés comme les seuls combattants opposés à Hitler. « Des générations d’Allemands de l’Est ont grandi avec l’idée qu’ils incarnaient les "bons Allemands", leur pays ayant été dénazifié, explique Emmanuel Droit. Après la chute des Mur de Berlin, cet antifasciste fantasmé du temps de la RDA a tout simplement été jeté aux oubliettes. »

Peur de l’étranger fantasmée

De son côté, depuis 1945, la RFA, s’est construite sur un mythe assez similaire, poursuit Emmanuel Droit, le « récit héroïque » d’un État antifasciste, que les historiens qualifient même de « démocratie heureuse ». Les deux grandes catastrophes mondiales étaient censés servi de leçon et l’Allemagne se pensait prémunie contre tout retour de la « bête immonde ».

Un beau récit national qui n’est pas exempt de taches. En 1959, deux ans avant le procès d’Adolf Eichmann, ordonnateur de la solution finale, l’Allemagne de l’Ouest est ainsi confrontée à une vague d’actes antisémites, moins d’une génération après la fin de la guerre donc. Et dans les années 1970, les Gastarbeiter, les « travailleurs invités » originaires de Turquie, de Grèce ou d’Europe de l’Est, étaient souvent les victimes d’agressions, voire de meurtres racistes.

L’extrême droite, le racisme, l’antisémitisme ont donc toujours été présents, tapis dans l’ombre en quelque sorte. « Ce qui a changé, c’est l’extrême visibilité d’une extrême droite radicalisé, capable d’occuper le terrain et de médiatiser ses actions », estime Emmanuel Droit. On l’a vu notamment avec le mouvement Pegida, les « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident », aujourd’hui réduit à néant, mais qui organisait de grandes manifestations capables de rassembler jusqu’à 20 000 personnes en 2014 à Dresde, en Allemagne de l’Est, et qui se nourrissait d’une nouvelle peur vis-à-vis de l’islam et d’une autre immigration plus récente.

Car c’est véritablement la crise migratoire de 2015 qui a servi de catalyseur à un retour de la xénophobie notamment en Allemagne de l’Est. « On l’oublie trop souvent à l’Ouest mais la chute du Mur a été un premier choc et la crise migratoire un second, rappelle Emmanuel Droit. Les Allemands de l’Est ont eu tout à coup l’impression qu’ils avaient la mondialisation à leur porte ». En RFA, les immigrés qui ont commencé à arriver dès les années 1950 ont souvent été mieux intégrés qu’à l’Est. En RDA, en revanche, les travailleurs immigrés issus d’autres pays communistes comme le Vietnam ou Cuba, vivaient souvent à l’écart du reste de la population, parqués dans des foyers. Comme le montrent les archives de la Stasi, la police secrète est-allemande, ils n’étaient pas protégés pour autant des agressions.

Dans ces documents, on trouve déjà le mot « Kanake » terme péjoratif qui sert à désigner les étrangers en Allemagne. Mais cette « peur de l’étranger » assez récente chez les Allemands de l’Est, reste assez fantasmée et éloignée de la réalité, en dépit de la promesse d’Angela Merkel d’accueillir un million d’étrangers sous le slogan « Refugees Welcome ». La Saxe par exemple ne compte que 4 % d’étrangers quand certains régions de l’Ouest en accueillent jusqu’à 15 %.

Mais avec la politique d’ouverture aux immigrés, la frange la plus conservatrice de la CDU d’Angela Merkel (chrétiens-démocrates), classée à droite, a aussi préféré quitter le parti, jugé désormais trop à gauche, analyse Emmanuel Droit. C’est dans ce vide politique qu’a pu s’engouffrer l’AFD. Son essor s’est accompagné d’une libération de la parole antisémite et raciste. « La question se pose de savoir si l’AfD a une responsabilité par ses propos, notamment dans le cas de Halle, estime le chercheur. Le parti n’a pas de responsabilité directe. Mais il a indéniablement créé un climat. »

Mais l’AfD s’est vite retrouvée débordé sur sa droite. « Une partie des néonazis présents en Allemagne de l’Est pensent que l’AfD n’a aucune chance d’arriver au pouvoir, ce qui a commencé à susciter depuis trois ou quatre ans une tentation terroriste », avec la multiplication de groupes tels que Revolution Chemnitz qui planifiait des attentats à Munich, ou la NSU, estime ainsi Patrick Moreau. Lequel rappelle que la police allemande effectue un gros travail pour infiltrer et démanteler les cellules d’extrême droite. En revanche, elle se retrouve souvent perdue face à des cas comme le tueur de Halle, ces « loups solitaires » radicalisés sur Internet et qui agissent en-dehors de tout cadre.

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