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Reportage

Filière tchétchène: une journée avec les candidats à l'immigration vers l'Europe

La gare de Brest, principal point d’entrée dans l’Union européenne pour les migrants de l’espace post-soviétique, en octobre 2019.
La gare de Brest, principal point d’entrée dans l’Union européenne pour les migrants de l’espace post-soviétique, en octobre 2019. RFI / Sergey DMITRIEV
10 mn

Brest, ville à la frontière de la Biélorussie et de la Pologne, est devenue le principal point d’entrée dans l’Union européenne pour les migrants de l’espace post-soviétique. La majorité d’entre eux viennent de Tchétchénie, une République autonome du Caucase du Nord appartenant à la Russie.

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De notre envoyé spécial à Brest,

À peine 15 kilomètres séparent Brest, en Biélorussie, de Terespol, en Pologne. Un train relie les deux localités ; on peut le prendre sans visa, les formalités douanières sont prévues dans la gare polonaise. Alors, chaque jour entre cent et deux cents personnes empruntent cette voie dans l'espoir de ne plus jamais revenir. À leur arrivée à Terespol, les candidats à l’exil déclarent qu’ils demandent le statut de réfugiés ce qui, théoriquement, leur permet de séjourner sur le territoire polonais jusqu’à examen de leur cas par les services compétents. Dans la pratique, les garde-frontières polonais considèrent ces Tchétchènes comme des « touristes » venus sans visa et les renvoient en Biélorussie.

Dans la gare de Brest, une employée du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés les accueille. Elle tente de les convaincre de faire leur demande d’asile en Biélorussie.

« Ils l'écoutent attentivement, mais en fait peu de gens veulent rester ici », explique Kirill. Ce jeune avocat, en jean avec un sac à dos sur l'épaule et une mallette en cuir à la main, travaille pour l’ONG Human Constanta.

Passeport d'un réfugié tchétchène, avec des tampons de refus d'entrée en Pologne.
Passeport d'un réfugié tchétchène, avec des tampons de refus d'entrée en Pologne. RFI / Sergey DMITRIEV

Human Constanta

L’ONG a été fondée en 2016, au plus fort moment de la crise des migrants. À l’époque, près de trois mille candidats au départ passaient chaque jour par la gare de Brest : des Syriens, des ressortissants d’Asie centrale, mais surtout des Tchétchènes... Des « gens ordinaires » qui souffrent des dérives du régime, des personnes qui ont été torturées, des victimes des conflits entre différents clans, d’anciens policiers ou fonctionnaires du gouvernement, des femmes qui fuient la violence domestique, mais aussi d'autres qui veulent échapper à la misère.

À Human Constanta, on ne demande pas aux gens de raconter leurs histoires. Il sont accueillis dans un petit local, avec une table et une chaise où ils peuvent rédiger du courrier ; ils peuvent y trouver des vêtements, des jouets pour occuper les enfants ; des volontaires s’y relaient, il y a même un coiffeur qui coupe les cheveux gratuitement… Certains essaient d’enseigner à des enfants déscolarisés. « Mais aucun cours ne fonctionne sur la durée, car les gens pensent tous qu’ils vont réussir à passer la frontière le lendemain ! », explique Enira Bronitskaya, coordinatrice de l’ONG.

Magomed, Israpil et Rousslan

Magomed a trois filles, la plus jeune a 4 ans, l'aînée a 8 ans. Cette année scolaire, elles sont allées à l’école pendant seulement une semaine. Et personne ne sait quand ces enfants seront de nouveau scolarisés. Magomed a déjà fait 28 « tentatives », mais les Polonais le renvoient à chaque fois. « Les enfants sont malades, ils pleurent chaque jour. Il fait froid, notre appartement n'est pas chauffé », raconte-t-il.

À Brest, on loue des appartements à la journée, car personne ne sait quand il pourra enfin passer. « Il faut payer l’appartement, la nourriture, mais le plus cher, c’est le voyage à Terespol. Je dois acheter cinq billets pour me rendre à la frontière, puis acheter des billets de retour », calcule Magomed. Un billet pour Terespol coûte dix roubles biélorusses, un peu moins de cinq euros.

Magomed ne veut pas dire pourquoi il est parti, car en Tchétchénie il a toujours des proches. Pendant quelques mois, il a vécu et travaillé à Stavropol, dans le sud de la Russie. « J’étais mécanicien, je gagnais ma vie, je ne dépendais de personne », raconte Magomed. Mais Stavropol est très proche de la Tchétchénie. Et un jour, il a reçu un SMS de son frère : « Pars, ils te cherchent ! » « Je n’ai même pas eu le temps de vendre ma voiture, elle est restée là-bas, sur un parking, la clé est avec moi », raconte Magomed qui craignait d’être retrouvé par les hommes de main de Ramzam Kadyrov, l’homme fort de la Tchétchénie. « J’avais entendu parler de Brest. Alors, comme les autres, je suis venu ici. »

Magomed s’est rendu au bureau de Human Constanta pour demander à Kirill de l’aider à rédiger une lettre qu’il pourrait montrer aux douaniers de Terespol. « Il ne me reste plus d'argent. Je ne sais pas où aller. Je ne peux pas retourner en Tchétchénie », explique le quadragénaire, désemparé.

À écouter aussi : Tchétchénie: Oïoub Titiev en prison, les droits de l'Homme bâillonnés

Israpil, lui, est avec son fils et sa femme malade. Avant de fuir le Caucase, Israpil et son fils ont travaillé sur un chantier à Sotchi, ville balnéaire sur la côte de la mer Noire. Les problèmes ont commencé lorsque les « kadyrovtsy », les hommes de main de Ramzam Kadyrov, ont arrêté un ami de son fils avec de la drogue. Dans son téléphone, il y avait le numéro de son fils. « Mon fils n'a rien fait ! Quand quelqu’un est arrêté, il est battu, torturé à l’électricité. Alors, bien sûr, il donne les noms de tous ses amis. C’est comme ça qu’ils gagnent leur vie, ces policiers », assure Israpil. La famille a donc décidé de quitter la Tchétchénie, et est partie pour Brest.

Israpil aimerait aller en France. C’est là-bas que sa fille s’est installée avec son bébé il y a quinze ans. Aujourd’hui, sa petite fille a 17 ans et vit à Toulon. Elle prépare le baccalauréat. Israpil en est très fier.

« Là, c’est ma fille. Elle est avec le bourgmestre », explique Rousslan, un Tchétchène de 50 ans, en feuilletant un épais dossier rouge avec des photos, des lettres et des certificats que sa famille a réussi à obtenir en vivant en Autriche. Car Rousslan a vécu en Autriche où il s’est rendu avec un visa Schengen. C’était en 2016, juste après l’arrestation de son frère cadet. « Il a été torturé, battu. Il était déjà entre la vie et la mort quand nous avons réussi à le faire libérer en payant une rançon. Il est décédé quelques jours plus tard », raconte Rousslan. Sa mère, âgée de 72 ans, est restée en Tchétchénie toute seule.

Mais en Autriche, au bout de deux ans, ils sont déboutés du droit d’asile et renvoyés à Moscou.

« Pendant un mois, nous avons vécu dans la rue, raconte-t-il. Puis, une famille russe nous a accueillis et nous a fait rencontrer des ONG pour constituer le dossier avec des preuves solides ». Avec ce dossier, Rousslan est venu à Brest pour tenter une deuxième fois d’obtenir le statut de réfugié en Europe. En vain. « Les gardes-frontières me disent que j’ai une interdiction d'entrer dans l'Union européenne », poursuit-il. Mais puisque l'interdiction ne concerne que lui, Rousslan ne perd pas l’espoir de faire passer en Pologne sa femme et ses filles.

« Mes filles ont des problèmes en Tchétchénie, parce qu’elles ne portent pas de hijab. Ma fille aînée a 15 ans, les deux autres ont 14 et 13 ans. À leur âge, en Tchétchénie, elles peuvent être enlevées et mariées de force », ajoute Rousslan.

►À écouter aussi : La condition des femmes en Tchétchénie

Le train Brest-Terespol qui permet aux réfugiés tchétchènes de rejoindre l'Union européenne.
Le train Brest-Terespol qui permet aux réfugiés tchétchènes de rejoindre l'Union européenne. RFI / Sergey DMITRIEV

En route vers la frontière

Le premier train pour Terespol part de Brest à 6h52. La rame a quatre wagons. Les deux premiers sont destinés aux détenteurs de passeports biélorusses et aux voyageurs avec des visas Schengen. Les wagons 3 et 4 sont pour des demandeurs d’asile. Les deux premières voitures sont presque vides à cette heure-ci. Les deux autres sont bondées.

Chacun se tait. On relit les documents qu’on va présenter à la douane polonaise. Le trajet dure à peine quinze minutes. Les passagers des deux premiers wagons quittent le train. Les autres attendent encore une heure, le temps que les gardes-frontières avec les chiens s’installent autour du train. Enfin, en silence, les familles descendent et s’engouffrent dans un tunnel sombre, en attendant leur tour de passer un entretien de quelques minutes, à l’issue duquel elles seront acceptées en Pologne, ou renvoyées en Biélorussie.

Peu à peu, le silence se rompt. On chuchote, on partage les expériences : « Vous venez tous les jours ? », « Non, les enfants ont été malades », « Nous, on a fait 30 tentatives », « Nous, on achète 14 billets chaque jour pour nos quatre enfants et notre grand-mère », « Combien coûte le logement ? ». Le volume monte : « On va tous crever ici, on n’a plus d’argent, plus rien à manger », « Et ces Polonais, ils se moquent de nous ! Ils me disent : "Il y a aussi la Chine, pourquoi n'y allez-vous pas ?" », jusqu’à l’exaspération : « Cette histoire dure depuis vingt ans dans ce p… de train, et ils continuent à faire de l’argent sur notre dos ». L’agitation est interrompue par un cri du fond du tunnel : « Une femme a fait un malaise ! Il faut appeler une ambulance ! »

La plupart d’entre eux vont reprendre le train dans l’autre sens quelques heures plus tard. Ce jour-là, la police de frontière polonaise n'a laissé passer qu'une seule famille.

Dans le dernier compartiment, Magomed et sa femme regardent avec lassitude par la fenêtre, sans se dire un mot. Les filles jouent avec d’autres enfants.

***

Au moment de la publication de ce reportage, la famille de Magomed avait été autorisée à entrer dans un camp de réfugiés en Pologne. Rousslan et sa famille sont retournés à Moscou. Israpil avec sa femme et son fils ont déjà fait 56 tentatives et restent toujours à Brest .

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Selon les données de l’Eurostat et de l’Ofpra pour la période de 2008 à 2018, plus de 170 000 citoyens russes ont demandé l'asile dans les pays de l'UE. La plupart sont originaires de la Tchétchénie. Les trois pays qui ont enregistré plus de demandes sont : la Pologne (54 985), l’Allemagne (52 155) et la France (36 872).

 

►Le site de RFI en russe

 

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