Pologne: une élection présidentielle en pleine épidémie de Covid-19

En dépit de l'épidémie de Covid-19, l'élection présidentielle du 10 mai prochain est maintenue en en Pologne (illustration).
En dépit de l'épidémie de Covid-19, l'élection présidentielle du 10 mai prochain est maintenue en en Pologne (illustration). JANEK SKARZYNSKI / AFP

Malgré l’épidémie de coronavirus, le parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), et le président sortant, Andrzej Duda, maintiennent coûte que coûte la présidentielle, prévue le dimanche 10 mai. Les Polonais voteront par correspondance, ce qui suscite de multiples inquiétudes et appels au report.

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De notre correspondant à Varsovie,

« Nous ne participerons à une pseudo-élection ». Dans une lettre commune, publiée le 30 avril, les trois anciens présidents Lech Walesa, Aleksander Kwasniewski et Bronislaw Komorowski ainsi que six ex-Premiers ministres ont enjoint leurs compatriotes à ne pas se rendre aux urnes le 10 mai. Plus exactement à ne pas déposer leur bulletin dans les boîtes qui seront installées dans les rues du pays.

En raison de la pandémie, le parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), veut faire voter tous les électeurs par correspondance. Pour le PiS, l’enjeu est immense. Faire réélire le chef de l’État, Andrzej Duda, et conserver le pouvoir. Ou bien voir un candidat de l’opposition l’emporter, ce dernier pouvant apposer son veto aux lois votées au Sejm, le Parlement polonais.

Impossible de faire campagne

Depuis le début de l’épidémie, le président sortant est partout. Invité à la télévision publique, aux mains du gouvernement, en visite dans les hôpitaux, en première ligne. A contrario, ses opposants ne peuvent quasiment plus faire campagne.

« Nous ne pouvons pas nous adresser aux électeurs, regrette Krzysztof Lisek, membre de l’équipe de campagne de Malgorzata Kidawa-Blonska, candidate pour l’alliance libérale Coalition civique. Les meetings ont été annulés, faire du porte-à-porte est interdit par les règles de confinement actuelles. Bien sûr, nous avons Internet, les réseaux sociaux. Mais ce n’est pas suffisant ».

Malgorzata Kidawa-Blonska a parlé d’un « coup d’État contre la démocratie polonaise », et appelé au boycott du scrutin, incitant les électeurs à « ne pas participer à cette farce ». Son score dans les sondages a récemment fondu, au profit notamment du chef de l’État. Depuis le début de l’épidémie, les enquêtes d’opinion prédisent une victoire écrasante, dès le premier tour, d’Andrzej Duda. Ce qui était loin d’être le cas avant le mois de mars.

Persuadé que les effets de la crise économique [le chômage pourrait doubler et grimper à 8%] due au Covid-19 vont désavantager le président actuel si le scrutin est reporté, le PiS veut donc profiter de l’épidémie pour faire réélire Andrzej Duda dans un fauteuil, le 10 mai.

Comment les expatriés vont voter ?

Afin de limiter les risques de contamination, Droit et Justice a décidé de faire voter tous les Polonais par correspondance. Mais l’organisation hasardeuse du scrutin inquiète : l’élection sera-t-elle juste, universelle, secrète, et démocratique ?

Sur le premier point, la quasi-absence de campagne électorale et l’avantage considérable dont bénéficie le chef de l’État donnent déjà une idée de la réponse.

Universelle ensuite. En octobre 2019, 300 000 Polonais expatriés ont voté depuis l’étranger lors des élections législatives. Qu’en sera-t-il le 10 mai ? En raison des restrictions et des mesures de confinement en vigueur dans le monde, qui pourra sortir de chez soi et aller déposer un hypothétique bulletin (s’il l’a reçu d’ici là par la Poste) ?

Une élection précipitée

Selon le projet de loi actuellement en discussion au Parlement, les bulletins seront délivrés par les facteurs chez les 30 millions d’électeurs potentiels. Ces derniers le rempliront puis le déposeront le jour du scrutin dans des urnes installées dans les villes et villages. Comment garantir le secret de l’isoloir ? Comment savoir si un ou une électeur(-rice) ne va pas forcer un de ses proches à voter pour un candidat ?

Enfin, l’organisation de cette élection se fait dans la précipitation. Pour la première fois dans l’histoire du pays, elle se tiendra entièrement par correspondance. La Poste est chargée du scrutin. Ce qui inquiète beaucoup le bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (ODIHR) de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), basé à Varsovie.

« Il n’y a rien de mal à voter par correspondance. Au contraire, cela peut être le moyen le plus efficace de permettre aux électeurs les plus âgés, aux handicapés de voter, explique Katya Andrusz de l’ODIHR. Mais un scrutin par la Poste a d’énormes implications logistiques et opérationnelles. Il suppose beaucoup de préparation, des formations pour les facteurs sur les gestes à adopter ».

Le pouvoir politique contrôle tout

À cette fin, le Tribunal constitutionnel a même statué que le code électoral ne devrait pas être modifié aussi près d’un scrutin. Mais le PiS n’en tient pas compte. Inquiétude supplémentaire. La Commission électorale nationale, composée de juges indépendants, qui contrôle l’impression des bulletins, le déroulement du scrutin, le dépouillement et l’annonce des résultats, s’est vu déposséder de ces prérogatives au profit de l’État.

Face au manque d’assesseurs s’étant portés volontaires, le PiS envisage de faire surveiller les urnes par des soldats et des paramilitaires. En outre, les entreprises chargées de l’impression des bulletins ne semblent pas remplir les conditions de sécurité minimales. Le 30 avril, un candidat à la présidence a révélé, preuve à l’appui, que les bulletins étaient facilement photocopiables.

« C’est la porte ouverte à toutes les fraudes, s’alarme le fondateur de l’Observatoire électoral, Marcin Skubiszewski. Dans l’enveloppe déposée par chaque électeur, il y aura le bulletin bien sûr. Mais aussi une déclaration où l’électeur donnera son prénom, son nom, et son numéro PESEL. Ce dernier, très utile en Pologne, n’est pas secret. Moi, je suis membre de conseils d’administration, alors on peut trouver mon PESEL sur Internet. Donc des gens peuvent facilement voter à ma place. De même, moi, je pourrais facilement falsifier une trentaine de voix au moins ».

Appels au report du scrutin

Face aux multiples risques de fraude et au manque de transparence dans la préparation du scrutin, des voix se sont élevées pour inciter Varsovie à reporter la présidentielle. La Commission et le Parlement européens, l’ONG Human Rights Watch, l’association des épidémiologistes polonais, l’ex-président du Conseil européen et premier ministre polonais Donald Tusk, entre autres.

Mais seul le Parlement peut aujourd’hui empêcher la tenue du scrutin. Droit et Justice y détient la majorité absolue, mais l’obtiendra-t-il, lors du vote en seconde lecture du projet, probablement jeudi 7 mai ? Un mouvement allié au PiS a déjà déclaré qu’il voterait contre le scrutin par correspondance. Sans ces députés, impossible d’obtenir une majorité sur ce texte. Alors le PiS négocie en ce moment avec certains parlementaires de l’opposition. Selon les études les plus récentes, à peine un quart des électeurs souhaitent que l’élection ait lieu le 10 mai.

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