Accéder au contenu principal

Coronavirus: pandémie sur la ligne de front du Donbass

Le conflit couve toujours en Ukraine: scène de guerre dans le nord du Donetsk, le 3 mai 2020, alors que l'épidémie de coronavirus avance.
Le conflit couve toujours en Ukraine: scène de guerre dans le nord du Donetsk, le 3 mai 2020, alors que l'épidémie de coronavirus avance. REUTERS/Alexander Ermochenko
10 mn

Le Donbass, cette région de l’est de l’Ukraine, est entré dans sa 7e année de guerre. Le conflit entre les forces ukrainiennes et les républiques pro-russes autoproclamées de Donetsk et Louhansk a déjà causé la mort de 13 000 personnes depuis avril 2014. La région, dévastée par la guerre fait aussi face, comme le reste du monde, à l’épidémie de coronavirus, qui met au jour un système de santé local déficient. Dans ce contexte, le processus de paix, au point mort, n’est pas près d’évoluer. 

Publicité

 « Un mélange toxique entre une guerre qui dure depuis six ans et un système de santé dans un état désastreux » : c’est ainsi qu’Igor Mitchnik résume la situation, alors que la région voit se multiplier les cas de coronavirus. Le jeune Allemand qui travaille dans le centre de droits civils Drukarnia à Sloviansk, dans la région de Donetsk, sait de quoi il parle. Il a lui-même passé quelques jours dans un hôpital local pour des symptômes s’apparentant à ceux du Covid-19, en mars. « Le médecin était perdu, il ne savait pas que faire de moi », raconte-t-il.

L’ONG Vostok SOS, qui a son siège à Severodonetsk dans la région de Louhansk sous contrôle ukrainien, mène depuis le mois de mars des missions d’observation des hôpitaux locaux. Le tableau n’est guère réjouissant. « Les médecins manquent de matériel de protection individuelle, de masques, de blouses. Le matériel de diagnostic est aussi incomplet : ils n’ont pas de thermomètres sans contact, d’oxymètres, ils manquent de respirateurs artificiels », énumère Konstantin Reutski. A cela s’ajoute un manque criant de médecins et d’infirmières, un phénomène récurrent dans les provinces ukrainiennes, mais qui s’est particulièrement accentué dans le Donbass dès le début de la guerre en 2014. « Nous avons visité des hôpitaux, où pour 50 patients, il n’y a que deux médecins et une aide-soignante », raconte le directeur exécutif de Vostok SOS. D’une manière générale, dans certains hôpitaux principaux de la région de Louhansk, 40 % du personnel médical fait défaut et dans les structures secondaires, en particulier, celles situées près de la ligne de front, ce chiffre peut monter jusqu’à 70 %. « La situation est proche de son point critique  », conclue Konstantin Reutski. 

36% de seniors dans la région

Dans son rapport intitulé : « Plan d’intervention d’urgence pour la pandémie de Covid-19 », datant de mars 2020, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), s’inquiète de la perspective d’une « flambée de l’épidémie à grande échelle » dans les régions en guerre de Donetsk et Louhansk. Parmi les facteurs aggravants, la présence d’une forte proportion de personnes âgées qui représentent 36 % du total de la population vivant dans ces régions, voire 41 % dans les zones les plus proches de la ligne de front (pour un total de 23 % dans l’ensemble de l’Ukraine). « Etant donné que ce virus met particulièrement en danger les personnes âgées, je m’attends à ce que la crise humanitaire augmente et que le nombre de personnes en situation critique monte en flèche dans les prochaines semaines », pronostique Igor Mitchnik.

Officiellement, le ministère ukrainien de la Santé relève 118 cas de coronavirus et un mort dans le Donbass au 4 mai 2019, pour un total de 12 331infectés et 313 décès. Les observateurs estiment que ces chiffres sont sans doute sous-évalués. En cause : un manque de kits de dépistage, mais aussi une volonté de la part des autorités locales d’afficher un bon bilan, selon Konstantin Reutski. Or, « on pourrait obtenir beaucoup plus d’aide de la part des secteurs publics et privés et même de la part de donateurs particuliers, si le pouvoir communiquait de manière plus honnête sur les problèmes et les besoins du système médical. Mais la situation est déformée et cela démotive les gens qui auraient voulu apporter leur aide », explique le coordinateur de Vostok SOS.

Les théories du complot prolifèrent

Autre conséquence de ce manque de transparence : la population a tendance à négliger le risque épidémiologique, constate Igor Mitchnik. « Il y a, en général, beaucoup de méfiance au sein de la population. Et vu le nombre officiel de cas confirmés de coronavirus relativement bas, on commence à entendre de nombreuses théories du complot, soutenant que ce virus n’existe pas. Or, combattre ces fausses informations, quand il y a globalement, un manque de confiance dans les institutions et les médias, est très difficile ». En dépit des mesures de quarantaine décrétées par les autorités, le jeune homme observe un certain relâchement au sein de la population, constatant que les masques distribués, entre autres, par son association, se retrouvent souvent portés sous le menton, plutôt que sur la bouche et le nez.

Les mesures de quarantaine prises pour tenter de contenir l’épidémie compliquent encore plus un quotidien déjà délicat pour les habitants de la zone de conflit : le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), estime que sur 119 villages le long de la ligne de contact, 70 n’ont plus de transports publics, 57 n’ont plus de pharmacie et 24 pas de magasin d’alimentation. La situation ne semble pas meilleure de l’autre côté de la ligne de front, dans les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Louhansk. « Des informations fragmentaires nous parviennent au sujet d’une dégradation de la situation épidémiologique », affirme Konstantin Reutski. « Des localités se retrouvent coupées du monde, les transports en commun entre diverses communes sont interrompues », énumère-t-il.

Epidémie à Donetsk et Louhansk

Les autorités de la « République populaire de Louhansk » annoncent 129 cas et un décès, celles de la « République populaire de Donetsk », 110 infections et 4 morts. Comme l’a rapporté le site d’information Novosti Donbassa , les Nouvelles du Donbass, qui possède des relais dans ces régions qui échappent au contrôle de Kiev, les autorités locales ont longtemps ignoré le problème avant de faire état de contaminations et d’imposer des mesures de confinement. Dans ce contexte, la parade du 9 mai a été reportée sine die : elle devait, comme en Russie, célébrer le 75e anniversaire de la victoire soviétique sur les nazis dans la Seconde Guerre mondiale. Autre conséquence de l’épidémie : les 5 points d’entrée et de sortie disséminés le long de la ligne de contact ont été fermés. Chaque mois, ils voyaient passer quelque 1 200 000 personnes. Parmi elles, beaucoup étaient des retraités qui allaient toucher leurs pensions dans les territoires contrôlés par le gouvernement de Kiev.

Système de santé à bout de souffle après six années de conflit armé, fuite des cerveaux, population âgée : de ce côté de la ligne de front, les problèmes ne sont guère différents. L’économie commence à être sérieusement affectée. Les responsables des Républiques autoproclamées admettent de graves problèmes dans le secteur minier, plusieurs sites étant à l’arrêt faute de débouchés et de difficultés d’approvisionnement en matières premières. « Nous devons apprendre à nous nourrir, à enseigner, à nous chauffer et à nous soigner. Nous devons tout faire nous-mêmes », a déclaré le 10 avril Vladimir Pashkov le « vice Premier ministre » de la « République populaire de Donetsk ».

En face, dans les zones sous contrôle ukrainien, l’inquiétude est tout aussi vive. Dans cette région, « nous avons des petites et moyennes entreprises qui commençaient à sortir la tête de l’eau après 2014, et ces structures en difficulté, se retrouvent confrontées à la nécessité de fermer leurs portes en raison de la pandémie. D’une manière générale, en Ukraine, les gens n’ont pas d’économies et c’est encore plus vrai ici. Et la perspective de ne pas pouvoir boucler les fins de mois, provoque de vives inquiétudes », souligne Igor Mitchnik de l’ONG Drukarnia.

Pas de paix en vue

D’autant que le conflit armé se poursuit. Les échanges de tirs n’ont pas cessé en dépit de l’épidémie. En mars, la situation sur le front, s’est même aggravée. Selon la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine, le nombre de victimes civiles enregistré était le plus élevé depuis septembre 2019. 
Dans son rapport en date du 20 avril, la mission d’observation de l’OSCE annonce la mort de 5 civils depuis le début de l’année et 24 blessés. Entre le 6 et le 19 avril, les observateurs internationaux ont relevé 7 200 cas de violation du cessez-le-feu. 

Dans un communiqué de presse du 17 avril, le CICR s’inquiète de « la présence d’importantes infrastructures en électricité et en eau, proches de la zone de combats, qui assurent l’approvisionnement de plusieurs millions de personnes ». Le Comité international de la Croix rouge, qui opère dans le Donbass, rappelle aux parties en conflit « la nécessité de respecter le droit international humanitaire et de préserver ces infrastructures vitales pour la population ».

Les négociations de paix avancent difficilement. Les ministres des Affaires étrangères ukrainien, russe, français et allemand se sont réunis en visioconférence le 29 avril mais l’événement n’a pas abouti à la publication d'un communiqué commun, Moscou et Kiev continuant de camper sur leurs positions. Les chefs de la diplomatie française et allemande en ont profité pour souligner que l’épidémie de coronavirus ne devait pas être une excuse pour entraver le travail des observateurs internationaux chargés de surveiller le respect du cessez-le-feu.
Seule avancée notable, le 16 avril, 38 prisonniers ont été libérés simultanément par les deux parties.

L’une des clés de la résolution du conflit se situe à Moscou, note le dernier rapport de l’International Crisis Group (ICG) qui plaide pour un assouplissement de certaines sanctions visant la Russie en échange de progrès de sa part. L’enquête a été menée avant que la plupart des pays n’adoptent des mesures de confinement pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. 
Cette pandémie pourrait-elle avoir des conséquences sur le conflit armé ? Rien ne permet de l’affirmer, souligne Olga Oliker, directrice du programme Europe et Asie centrale au sein du Think tank basé à Bruxelles : « Jusqu’à présent nous n’avons vu aucune preuve du fait que la Russie puisse voir cette crise sanitaire comme une raison de changer de politique. Personnellement je ne parierai pas sur ça ». Un sentiment que partage sa collègue Anna Arutunyan, analyste pour l’ICG, à Moscou : « La Russie donne la priorité à ses problèmes internes. Elle se focalise sur sa survie et en un sens, il sera plus délicat pour elle de se montrer plus coopérative sur le processus de paix ».

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.