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Série

Coronavirus: en Espagne, d’une réaction tardive à l’un des confinements les plus stricts

Un garçon monte son vélo à côté de son père alors qu'ils marchent devant un graffiti Covid-19 à Barcelone le 26 avril 2020.
Un garçon monte son vélo à côté de son père alors qu'ils marchent devant un graffiti Covid-19 à Barcelone le 26 avril 2020. JOSEP LAGO / AFP

Prise de vitesse, l’Espagne paie un lourd tribut à la pandémie. Le pays déplore plus de 25 000 victimes, malgré des mesures sévères mais arrivées trop tard, alors que le danger était perceptible dès février. Aujourd’hui, l’emblématique morgue installée dans une patinoire de Madrid a été démontée, et partout les enfants ont retrouvé le droit de sortir. Après la reprise partielle des activités économiques mi-mars, le pays poursuit son déconfinement.

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♦ 31 janvier, le premier signal

C’est aux îles Canaries que le coronavirus fait son apparition le 31 janvier. Un touriste allemand est testé positif ; il avait été en contact avec une personne contaminée dans son pays. Ce même jour, un groupe d’Espagnols rapatriés de Wuhan sont placé en « quatorzaine » dans un hôpital de Madrid. Le 24 février, un deuxième cas est détecté, à nouveau aux îles Canaries, il s’agit cette fois d’un médecin italien.

En Espagne, le mois de février se passe dans l’expectative, le ton des autorités est rassurant, les mesures se limitent aux fameux « gestes barrière ». Le 12 février, l’annulation du mondial de la téléphonie mobile frappe les esprits. L’organisateur de cette grand-messe internationale, qui devait se tenir à Barcelone du 24 au 27 février, renonce après de nombreuses annulations de participants. La Catalogne se voit privée de près de 500 millions d’euros de retombées économiques. Le 19 février, 2 500 supporters valenciens vont à Milan assister au match de la Ligue des Champions qui oppose Valence à Bergame.

Le 28 février, quand l’Organisation mondiale de la santé (OMS) fait passer d’« élevé » à « très élevé » le risque international, une cinquantaine de cas ont été détectés dans 10 communautés autonomes. Et lorsque les autorités espagnoles annoncent le 3 mars le premier mort du Covid-19, le malade, apprend-on, est décédé le 13 février à Valence. Le virus circule donc sur le territoire depuis cette date au moins. Les signaux d’alerte se multiplient, en vain.

♦ 8 mars, les manifestations polémiques et le changement de ton

Le 29 février, plusieurs dizaines de milliers de Catalans espagnols se rendent en France à Perpignan où le dirigeant séparatiste Carles Puigdemont organise un meeting. À l’approche du week-end chargé du 8 mars, le ministre de la Santé Salvador Illa se borne à conseiller aux personnes qui présentent des symptômes de ne pas manifester, et à recommander le huis clos pour les matchs de foot lorsque les supporters viennent de zones à risque, comme le nord de l’Italie.

Le dimanche, les manifestations pour la Journée internationale des femmes réunissent plus de 120 000 personnes dans les rues de Madrid et d’autres grandes villes. Un meeting du parti d’extrême droite Vox réunit le même jour 10 000 sympathisants dans la capitale. Les matchs de la Liga continuent à attirer les supporters. Le lundi, la ville de Valence célèbre la fête de la Mascleta avec ses traditionnels feux d’artifices.

L’épisode catastrophique du week-end et la polémique qui s’ensuit accélèrent les choses. La communauté de Madrid annonce la fermeture de tous les établissements éducatifs. Deux communes basques, foyers épidémiques, font de même. Au niveau national le ton change : Salvador Illa évoque le recours au télétravail, le report des déplacements qui ne sont pas indispensables, conseille également aux personnes fragiles de ne pas sortir… Mais surtout, le Premier ministre Pedro Sanchez prend la parole, pour la première fois depuis le début de la crise : « Je veux lancer un message de calme à la société, mais je ne vais pas occulter le fait que nous sommes face à un défi. Ce qui se passe en Italie avec le Covid-19 pourrait être, selon les experts, une photo de notre avenir immédiat si nous ne prenons pas de mesures drastiques ».

Il n’est plus question de fêtes. Celle des Fallas qui doit débuter à Valence est annulée, tout comme celles de la Semaine sainte début avril à Séville. La Catalogne n’attend pas les mesures drastiques de Madrid pour confiner quatre communes, alors que l’épidémie commence à flamber : le nombre de morts dans le pays passe de 54 à 292 entre le 11 et le 15 mars.

♦ 15 mars, le confinement radical et les tensions politiques

Pedro Sanchez décrète l’état d’urgence lors d’un Conseil des ministres exceptionnel. L’activité économique est mise à l’arrêt. En Espagne, le confinement de la population est l’un des plus stricts mis en place dans le monde : il est interdit de sortir pour faire une courte promenade ou un peu d’activité physique individuelle. Les enfants n’ont pas le droit de sortir du tout. Seules les sorties pour se rendre au travail, chez le médecin, pour faire ses courses ou sortir brièvement son chien sont autorisées.

Par ordonnance, le gouvernement demande à toutes les entreprises qui ont les moyens de production adéquats de réorienter leur activité pour produire du matériel sanitaire qui sera acheté par l’État dans le cadre de l’état d’urgence. L’ensemble des groupes politiques approuve. Un plan de soutien aux communautés autonomes et aux entreprises est doté de 18 milliards d’euros.

Mais la fronde est là. L’opposition de droite, et même certaines voix à gauche, reprochent bruyamment au gouvernement sa lenteur à réagir. Les Basques et les Catalans dénoncent, eux, une « recentralisation » des pouvoirs.

En Espagne, la santé est l’une des prérogatives des communautés autonomes, et tout au long de la crise le difficile équilibre entre État et régions va engendrer des crispations, notamment sur l’approvisionnement et la répartition du matériel sanitaire. Avec en bout de ligne, des hôpitaux qui manquent de respirateurs et des soignants qui manquent de gants, de blouses et de masques.

Le pays vit alors les pires heures de la crise. Les hôpitaux de campagne surgissent, les ONG sont mises à contribution, ainsi que l’armée. La grande patinoire de Madrid est reconvertie en morgue. Dans des maisons de retraite, les militaires découvrent des cadavres. Aujourd’hui encore, il y a polémique au sujet des résidences pour personnes dépendantes, où l’épidémie a entraîné une hécatombe à huis clos – les chiffres ne sont pas encore connus, et pas moins de 86 enquêtes préliminaires ont été ouvertes. 

Fin mars, en cinq jours, le nombre de morts est multiplié par deux. Le 28, le gouvernement durcit les mesures et interdit l’ensemble des activités non essentielles. Le pays déplore alors 5 600 victimes.

♦ 2 avril, le triste record

L'Espagne franchit la barre des 10 000 morts avec 950 décès supplémentaires en 24h, ce sera le chiffre record de la crise.  Alors que les prolongations de l’état d’urgence se succèdent, l’épidémie semble atteindre un plateau. Des patients de Madrid sont envoyés dans d’autres régions pour alléger les unités de soins intensifs. La hausse des décès et des nouvelles contaminations se poursuit mais entame un très lent ralentissement.

Une timide éclaircie arrive le 13 avril quand certaines activités non essentielles reprennent. Des masques sont distribués ce jour-là dans les transports en commun, tandis qu’un médecin de Madrid confie que son service de psychiatrie attend toujours d’en recevoir. La morgue installée dans la patinoire de la capitale est démontée. 

Il est temps d’aborder la suite : comment sortir le pays de l’hibernation économique (selon l‘expression de la ministre du Travail) et amortir les dégâts ?La discussion débute – et se poursuit encore – sur fond de déchirements politiques, en particulier avec les nationalistes basques et catalans. Mais Pablo Casado, le leader du Parti populaire et Pedro Sanchez trouvent un semblant d’accord pour éviter le chaos. Le Parlement adopte la prolongation de l’état d’urgence jusqu’au 11 mai. Et une commission parlementaire ad hoc est mise en place pour gérer la « reconstruction ».

♦ 26 avril, la libération des enfants... et des adultes

Suite à une forte mobilisation des professionnels de santé, et une pétition signée par 40 000 personnes, l’un des premiers assouplissements des mesures de confinement permet aux enfants de moins de 14 ans de sortir dans les espaces publics. Après six semaines d’enfermement, ils peuvent enfin passer une heure à l’extérieur, comme le recommande l’OMS.  Quelques jours plus tard, les adultes retrouvent à leur tour le droit de pratiquer une activité sportive individuelle à l’extérieur. Le déconfinement commence.

La réouverture des entreprises, des commerces, des salles de spectacle ou des plages sera adaptée à chaque territoire selon sa situation. Le plan du gouvernement prévoit quatre phases, dont la dernière devrait être activée fin juin, sous réserve que la situation sanitaire reste stable. Il faut éviter un rebond de l’épidémie : entre autres mesures, le gouvernement met des millions de masques à la disposition de la population. Ils sont désormais obligatoires dans les transports en commun.

Tandis que le cauchemar sanitaire s’éloigne, beaucoup d’Espagnols, qui gardent en tête le brûlant souvenir de la crise financière de 2008, se demandent aujourd'hui comment éviter le cauchemar économique. La récession est inévitable, d’autant que la saison touristique est largement compromise. Or, le secteur représente 12% du PIB.

Le gouvernement a mis en place des mesures sociales pour amortir la crise, comme la possibilité de reporter les loyers, l’accélération de la mise en place d’un revenu universel pour les plus fragiles ou la suspension temporaire des licenciements. Mais la « reconstruction » va devoir résister aux querelles politiques exacerbées qui reviennent déjà au galop au Parlement entre la droite et la gauche, ainsi qu'entre les communautés autonomes et l’État.

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