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Série

Coronavirus: les dessous du «modèle allemand»

Un médecin allemand teste une personne dans sa voiture sur un parking à Halle, dans l'est de l'Allemagne, le 27 mars 2020.
Un médecin allemand teste une personne dans sa voiture sur un parking à Halle, dans l'est de l'Allemagne, le 27 mars 2020. AFP/Ronny Hartmann
9 min

Plus de trois mois après le début de la pandémie sur son sol, le pays tire un bilan positif sur le plan sanitaire. Aujourd’hui, l’Allemagne tente de répondre sans précipitation aux pressions de ceux qui réclament le plus d’assouplissements possibles. Le pays doit aussi gérer les graves conséquences économiques de la crise.

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De notre correspondant à Berlin,

C’est le 28 janvier que la pandémie – qui ne porte pas encore ce nom – atteint l’Allemagne. Symboliquement, dans ce pays très exportateur et qui entretient d’étroites relations économiques avec la Chine, le premier cas diagnostiqué est celui d’un salarié d’une entreprise bavaroise travaillant pour l’industrie automobile. L’homme de 33 ans a été infecté lors d’un séminaire au siège de la société près de Munich auquel participait une collègue chinoise venue exprès en Allemagne. L’homme est placé en quarantaine dans une clinique. D’autres salariés de la même entreprise seront infectés par la suite.

Le dépistage est permis dans cette première phase grâce au savoir-faire des experts allemands. Le virologue Christian Drosten, qui a co-découvert avec un collègue en 2003 le virus du syndrome respiratoire aigu sévère (Sras), fait partie des meilleurs spécialistes dans le monde. Il a développé avec son équipe de l’hôpital de la Charité à Berlin le premier test de dépistage du Covid-19, disponible à la mi-janvier et dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a diffusé le protocole d’usage. Comme d’autres collègues, celui qui, depuis, a connu une carrière médiatique fulgurante et conseille étroitement le gouvernement allemand, ne se veut pas alarmiste.

► À écouter aussi : Les hôpitaux européens sur la brèche

Démonstration du dispositif de test de dépistage du coronavirus mis en place en Allemagne, en mars 2020 à Gross-Gerau.
Démonstration du dispositif de test de dépistage du coronavirus mis en place en Allemagne, en mars 2020 à Gross-Gerau. AFP/Torsten Silz

L’institut Robert Koch, le centre épidémiologique fédéral contre les épidémies, dont les conférences de presse régulières nourrissent désormais les alertes des médias allemands, juge le risque causé par le nouveau virus minime pour la population. Le ministre de la Santé, Jens Spahn (CDU), rassure : « Il était prévisible que l’infection atteindrait l’Allemagne. Nous sommes bien préparés. » Il est vrai que le pays dispose d’experts reconnus internationalement et que la concentration des premiers cas dans une entreprise permet rapidement de circonscrire l’épidémie, d’isoler les personnes infectées et d’identifier leurs contacts.

Ironie de l’histoire, c’est le carnaval, un mois plus tard, qui va faire perdre le sourire aux responsables allemands. Le 26 février marque une césure. La Chine paraît très loin. L’Italie compte sept infections. Ce jour-là, il devient clair qu’une soirée du carnaval dans la petite ville de Heinsberg en Rhénanie du Nord-Westphalie, dix jours plus tôt, a un potentiel explosif. Trois cents personnes étaient réunies et ont été infectées. Contrairement au cas bavarois, il devient très difficile, voire impossible, de retrouver toutes les personnes potentiellement infectées, même si la petite ville est mise sous quarantaine. Le ministre de la Santé réalise la portée de cette nouvelle étape et déclare : « Nous sommes au début d’une épidémie dans notre pays ».

« Jamais depuis la Seconde Guerre mondiale notre pays n’a été confronté à un tel défi »

Le mot est lâché. Sur le papier, des experts ont planché quelques années plus tôt sur un tel scénario et notamment prévu les mesures à prendre. Mais dans les faits, comme dans d’autres pays, les masques et autres matériels de protection manquent. Début mars, la pénurie conduit l’État fédéral à centraliser le dossier. Les exportations de ces biens sont, dans un premier temps, interdites. Une mesure qui provoque de nombreuses critiques en Europe et qui est ensuite assouplie. L’Allemagne, dans les semaines qui suivent, tente par tous les moyens de se procurer du matériel qu’elle n’a pas, parfois les régions concurrencent l’État fédéral. Les bonnes relations d’Angela Merkel avec les responsables chinois comme celle des entreprises allemandes sur place sont mises à contribution. En avril, les problèmes, peu à peu, se réduisent.

Le développement de la pandémie et les sombres scénarios bouleversent la donne politique. Angela Merkel, au départ très absente, laisse son ministre de la Santé en première ligne. Mais l’aggravation des menaces l’oblige à changer de braquet et à monter en première ligne. La chancelière se présente devant la presse, plus exactement devant l’association Bundespressekonferenz, le 11 mars alors qu’elle ne se livre d’ordinaire à cet exercice qu’une fois par an, en été. Le patron de l’institut Robert Koch et le ministre de la Santé sont à ses côtés. Une semaine après, la chancelière s’adresse dans une allocution solennelle à la nation, une première depuis quinze ans pour un exercice d’habitude réservé aux vœux du 31 décembre.

La chancelière allemande Angela Merkel, lors de la conférence de presse organisée le 15 avril 2020 pour présenter les mesures du gouvernement pour la lutte contre la pandémie de coronavirus.
La chancelière allemande Angela Merkel, lors de la conférence de presse organisée le 15 avril 2020 pour présenter les mesures du gouvernement pour la lutte contre la pandémie de coronavirus. AFP/Bernd Von Jutrczenka/Pool

« Jamais depuis la Seconde Guerre mondiale notre pays n’a été confronté à un tel défi. » Angela Merkel veut persuader ses concitoyens que l’heure est grave et que la lutte contre la pandémie est entre les mains de chacun d’entre eux. Car l’heure n’est plus aux mesurettes. Les écoles et les jardins d’enfants, les restaurants et les hôtels, la plupart des magasins, les lieux culturels et les clubs de sport ferment. Les Allemands doivent rester autant que possible à la maison. Mais un confinement strict comme en France ou en Italie n’est pas retenu. Il reste possible de sortir de chez soi sans attestation. Hormis les gestes barrières, une seule personne n’appartenant pas à son propre foyer peut être rencontrée à l’extérieur. Si, dans les premiers temps et même plus tard, des images d’Allemands profitant nombreux des parcs grâce à une météo optimale suscitent des doutes sur le respect des mesures, ces dernières fonctionnent. Le gouvernement allemand bénéficie d’un très large soutien de la population (environ 90%). Angela Merkel a vu sa popularité, qui est toujours restée positive depuis quinze ans, faire un bond.

Les conséquences économiques de ces décisions sont massives. Une récession historique est attendue cette année. Le gouvernement réagit avec divers programmes de soutien à l’économie de centaines de milliards d’euros. Le sacro-saint équilibre budgétaire est sacrifié.

Un bilan positif pour l’Allemagne dans la lutte contre la pandémie

Dans la lutte contre la pandémie proprement dite, l’Allemagne peut tirer, plus de trois mois après le premier cas décelé en Bavière, un bilan positif. Avec 164 000 cas de Covid-19 recensés par l’institut Koch, le nombre de décès reste à un niveau inférieur à celui d’autres pays (6 800). Surtout, les hôpitaux n’ont jamais été confrontés à un afflux de patients nécessitant des soins intensifs qui auraient mis leurs capacités à rude épreuve. Différents facteurs expliquent ces résultats. Les premiers foyers, en Bavière et à Heinsberg, ont été circonscits rapidement. L’Allemagne a très vite testé (2,5 millions au total). De nombreux laboratoires participent à cet effort.

► À écouter aussi : « Le système régional allemand a été un réel plus dans la gestion de l'épidémie »

Leurs capacités (900 000 tests par semaine) sont d’ailleurs aujourd’hui bien supérieures au nombre de tests réalisés dans les faits. Les Allemands, au vu des chiffres des nouvelles infections en recul, se précipitent peut-être moins pour se faire tester. Il est vrai aussi que longtemps les critères étaient très stricts et les personnes intéressées avaient parfois bien du mal à réaliser un test. À l’avenir, des personnes n’ayant pas nécessairement des symptômes typiques de la maladie doivent pouvoir y recourir. Cela vaut aussi pour les foyers de personnes âgées (un tiers des morts dus au virus jusqu’à présent).

La moyenne d’âge des personnes infectées est plus basse que dans d’autres pays, ce qui réduit le pourcentage des groupes à risques, à commencer par les plus seniors. Cette prise de conscience plus précoce et les nombreux tests ont permis de gagner du temps et de préparer les hôpitaux. L’Allemagne est le pays en Europe qui dispose du plus grand nombre de lits en soins intensifs.

Du personnel soignant s'occupe d'un patient atteint du Covid-1, le 16 avril 2020 à l'hôpital de Magdebourg.
Du personnel soignant s'occupe d'un patient atteint du Covid-1, le 16 avril 2020 à l'hôpital de Magdebourg. AFP/Ronny Hartmann

Un modèle qui comporte aussi des failles

Le modèle allemand n’est pas parfait. Les hôpitaux manquent cruellement de main-d’œuvre. De gros efforts ont été nécessaires pour se fournir en masques et autres matériels de protection. Les experts ont changé d’avis, rendant plus difficiles les décisions des politiques et la compréhension du grand public comme sur la nécessité ou non pour les Allemands de porter un masque. Devenu obligatoire dans tout le pays dans les transports en commun et les commerces, leur port n’a longtemps pas été recommandé par l’institut Robert Koch.

Aujourd’hui, l’Allemagne doit gérer comme d’autres pays la sortie des mesures de restriction adoptées. Comme ailleurs, elle n’est pas simple. D’autant moins que dans ce pays fédéral, la chancelière et son gouvernement ne décident pas seuls, mais en concertation avec les seize Länder allemands. Déjà, la prise de décisions ces dernières semaines avait montré que la confusion et les arrière-pensées de certains barons régionaux ne facilitaient pas l’adoption de mesures globales. Entre le ministre-président de la Bavière, Markus Söder, patron du parti conservateur CSU, allié de la CDU d’Angela Merkel et son homologue Armin Laschet de Rhénanie du Nord-Westphalie, candidat pour prendre la tête du parti chrétien-démocrate, c’est aujourd’hui aussi une rivalité dans la course pour la chancellerie qui se profile.

Mais le fédéralisme a aussi des avantages pour répondre localement à des situations diverses. Si les deux régions dirigées par Markus Söder et Armin Laschet sont les plus frappées par la pandémie, l’Est du pays l’est par exemple beaucoup moins. À l’heure où l’assouplissement des restrictions est à l’ordre du jour, une compétition se met en place entre les régions, ce qui complique la tâche d’Angela Merkel qui négocie à nouveau ce mercredi 6 mai avec les patrons des seize Länder. Déjà, certains vont plus loin comme la Saxe-Anhalt autorisant les rencontres de plusieurs personnes à l’extérieur. La Bavière a annoncé ce mardi 5 mai la réouverture d’ici la fin du mois, par étapes et avec des précautions, des restaurants et des hôtels. Les magasins ont largement rouvert en Allemagne. Les écoles, timidement, se remettent au travail.

La semaine dernière, Angela Merkel avait dénoncé les « orgies de discussions » à ce sujet craignant que des assouplissements trop rapides ne remettent en cause les bons résultats du pays dans sa lutte contre la pandémie. La chancelière comme les experts redoutent une deuxième vague que beaucoup jugent inévitable.

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