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SÉRIE

Coronavirus: comment le Royaume-Uni a tardé à prendre au sérieux la pandémie

Le Premier ministre britannique Boris Johnson sort du 10 Downing Street, à Londres, le 30 avril, pour applaudir les personnels soignants.
Le Premier ministre britannique Boris Johnson sort du 10 Downing Street, à Londres, le 30 avril, pour applaudir les personnels soignants. Ben STANSALL / AFP
16 mn

Le Royaume-Uni, qui a longtemps ignoré les appels à commander en masse des tenues de protection et a tardé à dépister sa population ainsi qu'à instaurer un confinement, est désormais le pays le plus endeuillé d’Europe. Le Covid-19 y a déjà tué plus de 30 000 personnes.

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De notre correspondante à Londres,

Le 24 janvier dernier, alors que le coronavirus s’est déjà propagé de la Chine à six autres pays, le gouvernement britannique décide de convoquer une réunion d’urgence pour évaluer la situation. Etonnamment, Boris Johnson n’assiste pas à ce comité Cobra qui est normalement présidé par le Premier ministre et réunit en temps de crise grave ministres, généraux et responsables du renseignement. Le même jour, une étude dans le journal médical The Lancet met en garde contre le potentiel meurtrier du virus et le compare à la pandémie de grippe espagnole de 1918 qui avait fait quelque 50 millions de victimes à travers le monde. Pourtant, au terme d’une heure de réunion, le ministre de la Santé, Matt Hancock, déclare à la presse que le risque posé par la maladie à la population britannique est « bas » et balaie d’un revers de la main la menace sur le pays.

Cinq jours plus tard, le 29 janvier, l’annonce de deux premiers cas de Covid-19 au Royaume-Uni (deux ressortissants chinois de la même famille tombés malades à York) passe quasiment inaperçue, le gouvernement se contentant de relever le niveau de menace sanitaire à « modéré ». La priorité de Boris Johnson et de son cabinet est ailleurs : le 31 janvier à 23 heures locales, le Royaume-Uni sort officiellement de l’UE et un Premier ministre triomphal promet au pays « libéré de ses chaînes européennes » un avenir radieux. Seuls les épidémiologistes commencent à être préoccupés alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de déclarer le coronavirus une « urgence de santé publique internationale ». Les conseillers scientifiques du gouvernement admettent, eux, timidement qu’il est possible qu’il y ait « plusieurs cas » au Royaume-Uni.

Le 9 février, le dernier avion en provenance de Wuhan en Chine, épicentre de l’épidémie, atterrit au Royaume-Uni pour rapatrier 200 Britanniques qui devront rester en quarantaine pendant deux semaines dans une banlieue de Londres. Le pays compte alors quatre malades atteints du coronavirus. Mais déjà certains médecins craignent que le NHS, le système de santé public, déjà habituellement débordé durant la période hivernale par les cas de pneumonie et d’infections respiratoires, ne puisse faire face à une épidémie provoquée par ce nouveau virus. De son côté, le gouvernement se veut rassurant : le NHS est « extrêmement bien préparé à traiter les nouveaux cas de coronavirus ». Et il affirme avoir pris des « mesures robustes pour contrôler les risques d’infection et éviter une plus ample contagion ».

Cette assurance et cette attitude presque insouciante vont perdurer jusque début mars. Boris Johnson ignorera quatre autres réunions Cobra, se concentrant plutôt sur la finalisation du retrait de l’UE puis le remaniement de son gouvernement, avant de prendre jusqu’à fin février deux semaines de vacances à la campagne avec sa fiancée Carrie Symonds, enceinte de leur premier enfant. Pourtant, dans un article du journal dominical The Sunday Times publié le 19 avril dernier, un conseiller de Downing Street sous couvert de l’anonymat a révélé que contrairement à la ligne officielle, le Royaume-Uni était très mal préparé à faire face à une pandémie.

Longtemps classée n°1 dans la liste des préoccupations gouvernementales, la menace d’une épidémie a cessé d’être prioritaire en 2010 sous les conservateurs qui ont pratiqué des coupes drastiques dans les budgets. « Nous faisions l’envie du monde entier », raconte cette source, « mais la planification contre une épidémie a été une des victimes des années d’austérité ». Les stocks d’équipements de protection se sont ainsi réduits comme peau de chagrin, les commandes de respirateurs ainsi que la formation des soignants à une pandémie mises en sommeil tandis que les ressources étaient redirigées pour gérer un éventuel Brexit sans accord.

Autre problème, selon le protocole d’urgence en cas de pandémie, des contrats « dormants » passés ces dernières années devaient être réactivés au moment opportun, mais quand le NHS a tenté de passer la première commande de tenues de protection le 30 janvier, il s’est retrouvé en difficulté car ces fabricants, principalement chinois, étaient déjà submergés de demandes en Chine et ailleurs dans le monde. Les responsables du NHS auraient pu alors se tourner vers des fabricants britanniques qui, tout au long des mois de février et de mars, ont signalé qu’ils étaient prêts à fournir ces équipements. Mais ce n’est que le 1er avril que leur aide a fini par être acceptée, après des semaines d’appels désespérés de personnels soignants terrifiés à l’idée d’aller travailler sans protections adéquates et après des témoignages glaçants de médecins ou infirmières réutilisant plusieurs fois, après les avoir lavés, leurs équipements ou se fabricant des protections de fortune avec des sacs-poubelle…

Immunité collective

Autre volet essentiel de toute préparation à une pandémie : l’identification par le dépistage de toute personne atteinte du virus, la recherche de tous ses contacts récents et leur mise en quarantaine. Le Royaume-Uni semblait d’ailleurs avoir une longueur d’avance dans ce domaine : début février, Matt Hancock annonçait au Parlement que le Royaume-Uni était l’un des premiers pays à développer un nouveau test pour dépister le coronavirus. Le 11 mars – à ce moment-là le virus a fait 8 morts et 1 215 personnes ont été testées – le NHS annonce vouloir accroître le dépistage à 10 000 tests par jour avant d’annoncer le lendemain, 12 mars, qu’au contraire le dépistage va être restreint. Boris Johnson annonce que le pays passe de la phase d’« endiguement » à celle de « retardement » de la propagation du virus ; les Britanniques ne seront plus désormais testés chez eux, seuls les patients déjà hospitalisés continueront à l’être.

Ce 12 mars, c’est le conseiller scientifique en chef du Premier ministre qui justifie ce brusque changement de stratégie. Lors du point de presse quotidien institué par le gouvernement, Patrick Vallance explique : « Notre objectif n’est pas d’empêcher tout le monde d’être infecté, c’est impossible. Et ce n’est d’ailleurs pas désirable, car nous voulons parvenir à une certaine immunité parmi la population pour nous protéger à l’avenir ». Sa théorie suppose de laisser la maladie infecter 60% de la population, soit 40 millions de personnes, dans l’espoir que suffisamment de Britanniques développent des anticorps et que la maladie se répande moins vite.

Mais cette approche, qui fait froncer bien des sourcils, est très vite critiquée par nombre de scientifiques, y compris l’OMS qui, le 16 mars, adresse ce simple message à tous les pays : « Testez, testez, testez » pour traquer le virus et isoler les personnes contaminées. À contre-courant des autres pays européens qui suivent la Chine et instaurent les uns après les autres des confinements stricts, le Royaume-Uni continue à afficher un visage confiant et Boris Johnson, qui se refuse à adopter des mesures contraignantes, se borne à recommander aux Britanniques de « bien se laver les mains en chantant Happy Birthday deux fois ». Mais ce message est rapidement brouillé par la décision spontanée de certaines écoles de fermer leurs portes tandis que nombre d’organisateurs finissent par annuler événements sportifs et culturels.

Confinement tardif

Le 23 mars enfin, sous la pression, alors que le taux de contamination s’accélère et que le nombre de décès est désormais de 335, le Premier ministre annonce le confinement du pays : fermeture des écoles, des commerces non essentiels, pas de rassemblement de plus de deux personnes dans les lieux publics, confinement chez soi sauf pour aller acheter de la nourriture ou des médicaments, faire de l’exercice une fois par jour, aller chez le médecin et, pour les personnels clés, aller au travail.

Des mesures draconiennes comme en Italie ou en France prises à contrecœur par un dirigeant qui avait jusque-là tenté de convaincre les Britanniques en appelant à leur civisme. Mais au vu des scènes de parcs, plages et autres lieux touristiques bondés de promeneurs en ce printemps particulièrement ensoleillé et clément, Boris Johnson n’a eu d’autre choix que de serrer la vis après avoir longtemps tergiversé. La recommandation de se laver les mains est remplacée par un slogan qui sera désormais répété ad libitum par les autorités : « STAY HOME, PROTECT THE NHS, SAVE LIVES » (« Restez chez vous, protégez le NHS, sauvez des vies »).

Dans le même temps, pour éviter les licenciements massifs, le nouveau ministre des Finances, Rishi Sunak, annonce la création d’un fonds visant à couvrir 80% des salaires. Une aide sans précédent au Royaume-Uni, qui pourra représenter jusqu’à 2 500 livres par mois (soit 2 850 euros). Un dispositif qui prévoit aussi un milliard de livres d’aides au paiement des loyers et qui diffère jusqu’à fin juin les versements de TVA pour les entreprises, ce qui correspond à une injection de 30 milliards de livres dans l’économie. Enfin, le ministre de l’Économie promet d’être « derrière les entreprises, petites et grandes » avec notamment des prêts garantis par l’État pour un montant de 330 milliards de livres (377 milliards d'euros). Le gouvernement se dit « en guerre » contre le coronavirus.

Le pays, mal préparé par l’attitude jusque-là très flegmatique de son gouvernement, est assommé et se barricade. Les avions restent cloués au sol, les trains, bus et autres transports en commun se vident de façon drastique et à Londres comme dans les grandes villes britanniques, les citadins redécouvrent un silence assourdissant.

Le NHS en première ligne

Les soignants, eux, multiplient les cris d’alarme. À Londres, les hôpitaux font face à ce qu’un responsable du NHS décrit comme un « tsunami » de patients gravement malades, alors même que la proportion de soignants absents après avoir été contaminés atteint « 30, 40 voire 50% à certains endroits ». Sur la défensive, le gouvernement annonce la transformation à la hâte d’un grand centre de conférence londonien en hôpital de campagne. En 10 jours, avec l’aide de l’armée, l’Excel centre sur les bords de la Tamise devient le NHS Nightingale avec 4 000 lits pour traiter spécialement les malades touchés par le Covid-19. Ouvert en grande pompe par le prince Charles, qui a lui-même été touché par le virus, l’hôpital n’accueillera pourtant au plus fort de la crise que 54 patients et doit être temporairement fermé le 15 mai prochain. Les quatre autres hôpitaux de campagne ouverts à Manchester, Birmingham, Bristol et Harrogate seront également mis en hibernation dans les prochaines semaines. Un point positif donc, alors que la crainte principale était de voir les services de santé débordés par l’épidémie.

En revanche, le manque de tenues de protection, notamment dans les maisons de retraite, reste toujours un problème. À ce jour, quelque 150 soignants britanniques sont décédés après avoir contracté le virus.

Ces professionnels continuent pourtant d'aller travailler « la peur au ventre », encouragés par l’élan de solidarité sans précédent des Britanniques qui multiplient les déclarations d’amour à leur NHS bien-aimé. À la veille de devenir centenaire fin avril, un ancien soldat décide ainsi de parcourir 100 fois en déambulateur la longueur de son jardin pour témoigner sa gratitude aux soignants. Le capitaine Tom Moore veut alors lever 1 000 livres en faveur du NHS. Il en récoltera plus de 30 millions en quelques jours après être devenu la coqueluche du pays.

Boris Johnson en soins intensifs

Un autre patient n’a de cesse également de chanter les louanges du NHS après avoir frôlé la mort en contractant le virus : Boris Johnson. Le Premier ministre, qui a jusque-là fait montre d’une désinvolture étonnante, est testé positif au Covid-19 le 27 mars et se met en quarantaine à Downing Street. Plusieurs de ses ministres et conseillers, y compris son médecin en chef, qui l’ont côtoyé de près sont eux aussi atteints et doivent s’isoler, ainsi que sa fiancée enceinte. C’est Dominic Raab, le ministre des Affaires étrangères, qui est désigné pour assurer l’intérim.

Testé positif au Covid-19, le Premier ministre Boris Johnson apparaît lors d'une réunion consacrée au coronavirus.
Testé positif au Covid-19, le Premier ministre Boris Johnson apparaît lors d'une réunion consacrée au coronavirus. Andrew Parsons/10 Downing Street/Handout via REUTERS

Boris Johnson se met en retrait mais continue à envoyer des vidéos de lui sur Twitter en assurant qu’il se remet, bien qu’il ait toujours de la fièvre et une toux persistante. Néanmoins, il devient clair à le voir et à l’entendre, qu’il a le souffle court et que son état ne s’améliore pas. Si officiellement rien ne filtre, ses ministres confient d’ailleurs en privé être inquiets. Dix jours plus tard, au moment même où la reine Elisabeth II s’adresse à la nation pour soutenir le moral de ses sujets, Boris Johnson est hospitalisé en urgence à St Thomas, non loin de Downing Street. Le 7 avril, il est placé en soins intensifs et le pays s’affole alors que la pandémie ne cesse de s’aggraver avec 6 000 morts à ce moment-là.

Le Premier ministre passera trois jours en soins intensifs et s’en sortira mais laissera un vide au sommet du pouvoir pendant près d’un mois, au plus fort de la pandémie. Paralysé en l’absence de véritable décideur, son gouvernement se contente de maintenir les mesures de confinement mais se retrouve sous le feu des critiques alors que les problèmes d’approvisionnement d’équipements et de dépistage perdurent et qu’un scandale se fait jour au sein des maisons de retraite.

Les maisons de retraite abandonnées

« Les personnes âgées sont abandonnées comme des agneaux à l’abattoir. » C’est la baronne conservatrice Ros Altmann, ancienne ministre des Retraites, qui prononce cette phrase choc et qui, avec de nombreux responsables du secteur, dénonce le silence des autorités britanniques sur les ravages provoqués par le coronavirus dans les hospices et maisons de retraites.

Nous sommes mi-avril et la pandémie a alors causé plus de 12 000 décès sauf que les statistiques du gouvernement continuent à ne prendre en compte que les décès à l’hôpital et pas en maisons de retraite ni à domicile, ce qui fait craindre un nombre de victimes beaucoup plus lourd. Quelque 400 000 personnes âgées vivent dans environ 11 000 maisons de retraite au Royaume-Uni ; plus de 2 000 de ces établissements sont à ce moment-là touchés par l’épidémie.

Plusieurs associations qui soupçonnent le gouvernement de chercher à minimiser le nombre de victimes, réclament donc un décompte incluant les morts dans les maisons de retraite ainsi qu’une aide d’urgence face à l’épidémie alors que leurs établissements manquent tous d’équipements de protection et que leurs pensionnaires ne sont pas prioritaires pour être testés. Sur la défensive, le gouvernement assure que les retraités et leurs soignants n’ont « pas été oubliés » et promet de tout faire pour remédier à la situation. Le décompte des décès dans les maisons de retraite ne sera inclus dans les statistiques officielles qu’à partir du 29 avril. À ce jour, le Royaume-Uni compte plus de 30 000 victimes et est désormais le pays le plus endeuillé d’Europe, ayant dépassé l’Italie.

Rattraper le temps perdu

Boris Johnson a repris, lui, les commandes le 27 avril. Un retour aux affaires sous une intense pression et brièvement interrompu deux jours plus tard, le 29 avril, par la naissance de son sixième enfant – mais le premier avec sa compagne Carrie Symonds.

Depuis, le dirigeant s’efforce de rattraper le temps perdu et doit notamment annoncer en détail dimanche prochain une stratégie de déconfinement progressif sous la pression des Britanniques de plus en plus lassés de la situation et de nombreux secteurs économiques qui craignent une récession absolument sans précédent.

Très critiqué pour ses atermoiements et une stratégie contradictoire, le gouvernement clame aujourd’hui que poursuivre une politique d’immunité collective n’a jamais été son objectif. Et après avoir décidé d’arrêter de tester systématiquement la population fin mars en expliquant que ce n’était plus « approprié », les autorités misent dorénavant tous leurs espoirs sur un dépistage à grande échelle, accompagné d’un dispositif pour traquer le virus. Une application de traçage est depuis cette semaine testée sur la petite île de Wight, au sud de l’Angleterre. Elle doit permettre de prévenir quiconque aurait été en contact avec une personne testée positive.

Personne au sein du cabinet Johnson n’a jusqu’à présent apporté de réponse convaincante pour expliquer de nombreux cafouillages et revirements. Lorsque journalistes et scientifiques font remarquer le lourd tribut en vies humaines payé par le Royaume-Uni, les ministres se bornent à répéter qu’il ne sert à rien de comparer les stratégies adoptées à travers le monde. Pourtant dans les pays qui ont adopté dès le début de la pandémie une politique intensive pour dépister et traquer le virus accompagnée d’un confinement strict, le nombre de victimes s’avère bien moindre. Des pays qui commencent aujourd’hui à assouplir leurs mesures de confinement ou n’ont même, pour certains, jamais eu besoin de confiner leur population quand les Britanniques doivent, eux, rester cloîtrés…

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