Coronavirus: en Pologne et Hongrie, la tentation autoritaire
Comme une partie de l’Europe, la Pologne et la Hongrie ont amorcé, cette semaine, une timide sortie de confinement, après plusieurs semaines de vie économique et sociale ralenties pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Dans ces deux pays, régulièrement rappelés à l’ordre par les instances européennes pour non-respect de l’État de droit, les dirigeants mettent à profit la situation de crise sanitaire pour promouvoir leurs objectifs, consolider leur pouvoir et affaiblir l’opposition.
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Le suspense aura duré jusqu’aux derniers jours d’une campagne qui n’en était plus vraiment une. Le premier tour de l’élection présidentielle en Pologne ne se déroulera pas dimanche 10 mai, comme le souhaitait le président sortant. Elle aura lieu plus tard, sans doute au mois de juillet.
Durant des semaines pourtant, en dépit des circonstances particulières liées à l’épidémie de Covid-19, les autorités se sont entêtées à vouloir organiser ce scrutin, quitte à bafouer plusieurs principes constitutionnels.
Ni les critiques de l’opposition, ni les réticences au sein de sa propre majorité, ni les difficultés d’ordre sanitaire ou légal ne semblaient avoir raison de la détermination du chef du parti Droit et justice (PiS), Jaroslaw Kaczynski, qui estimait que l’élection présidentielle devait avoir lieu coûte que coûte. La campagne électorale ayant été arrêtée sur fond de pandémie, le favori du scrutin, le président sortant, Andrzej Duda était le seul des candidats en mesure de parcourir le pays. Mais sa popularité risquait de décroître brutalement à la fin de la période de confinement, quand ses conséquences commenceraient sérieusement à affecter l’économie nationale. Il fallait donc agir vite.
Lundi 6 avril, la Diète, la Chambre basse du Parlement, dominée par le PiS, a forcé l’adoption d’une nouvelle loi, qui imposait, sans exception, un vote par correspondance. Cette procédure a immédiatement soulevé de nombreuses questions logistiques et légales. Comment distribuer 30 millions de courriers aux élections en une semaine sans faire courir de risque sanitaire aux employés de la poste, comment garantir le secret du vote et l’identité de la personne recevant le courrier ?
Vote par correspondance
L’OSCE/BIDDH, l’institution chargée de la promotion des droits de l’homme au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et plus grande organisation européenne d’observation des élections, avait alors annoncé qu’elle n’enverrait pas de mission sur place.
À la surprise générale, trois jours avant la date prévue du premier tour, le parti Droit et justice a réussi à s’entendre avec l’un de ses alliés au Parlement pour un report du scrutin, évitant, par là même de perdre sa majorité. Mais selon l’accord conclu, l’élection devrait avoir lieu par correspondance, ce qui continue de soulever de nombreuses critiques. « Les préoccupations de Bruxelles restent les mêmes », affirme le commissaire européen Didier Reynders, citant l’absence d’une « vraie campagne ouverte, équilibrée entre des candidates et des candidats », les difficultés potentielles pour les Polonais de l’étranger à participer au vote et « une inquiétude sur la protection des données personnelles » communiquées aux services postaux pour le vote par correspondance.
Si le feuilleton de la présidentielle a dominé l’agenda politique, une autre initiative a aussi fait couler beaucoup d’encre. Pour s’attirer les bonnes grâces de l’Église catholique, le gouvernement a introduit un texte au Parlement, interdisant l’avortement en cas de malformation du fœtus. En ces temps de pandémie, les manifestations étant impossibles, les Polonais doivent se cantonner à protester en ligne ou en affichant des messages sur leurs fenêtres et balcons. Initialement proposé en 2016, le projet de loi avait été massivement contesté dans la rue, poussant le parti Droit et Justice à retirer le texte, qui se retrouve de nouveau d’actualité, à la faveur de la pandémie.
Parallèlement, l’offensive sur l’indépendance de la justice, entamée après l’arrivée du PiS au pouvoir en 2015 et objet de conflits avec Bruxelles, se poursuit. Lundi 20 avril, le Tribunal constitutionnel, où dominent les partisans de Droit et Justice, a rejeté une résolution de la Cour suprême énonçant que les juges nommés grâce aux réformes du parti conservateur ne pouvaient participer au fonctionnement de la justice. Le Tribunal constitutionnel avait été saisi par le Premier ministre Mateusz Morawiecki.
Pleins pouvoirs pour Orban
La Hongrie a fait état de ses deux premiers cas de coronavirus le 4 mars. Le Premier ministre s’empressait alors d’annoncer que son pays allait mener une guerre sur deux fronts et contre deux ennemis : les migrants et le virus. Lors d’une conversation par vidéoconférence avec ses homologues européens, Viktor Orban a établi un lien direct entre les migrations et la pandémie. À Budapest, les médias proches du pouvoir ont mené une campagne de dénigrement contre deux étudiants iraniens qui bénéficiaient d’une bourse du gouvernement hongrois. Comme douze autres étudiants iraniens, ils ont finalement été expulsés, courant avril.
Au début de la pandémie, comme dans de nombreux pays touchés, Viktor Orban a décrété l’état d’urgence sanitaire pour une durée de quinze jours. Deux semaines plus tard, le 30 mars, le Parlement, dominé par le Fidesz, adoptait à 137 voix contre 53 un projet de loi qui renforce considérablement les pouvoirs du Premier ministre, pour une durée non précisée. Le texte, qui s’est attiré une foule de critiques de la part d’acteurs internationaux, prévoit que « pendant la période d’urgence sanitaire, le gouvernement pourra, par décret, suspendre l’application de certaines lois ou déroger à leur application, prendre toutes autres mesures appropriées dans le but d’assurer la protection de la vie, de la santé, des biens et des droits des citoyens ainsi que la stabilité de l’économie nationale ».
Pour l’opposition, ce texte ouvre la porte à tous les types d’abus de la part d’un exécutif qui n’a plus de comptes à rendre, d’autant que de nouvelles restrictions s’appliquent à l’information et aux médias. Il prévoit des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison pour avoir diffusé intentionnellement des informations erronées qui pourraient nuire à la lutte contre la pandémie. Ses détracteurs y voient une porte ouverte à la censure voire à l’autocensure.
Maires d’opposition privés de ressources
Les nouvelles dispositions permettent aussi de réaffecter les recettes fiscales, vers un fonds d’urgence créé pour amortir les conséquences du coronavirus, privant, par la même occasion, les maires d’opposition de financements importants. C’est le cas de Budapest, dirigée depuis octobre 2019 par le quadragénaire Gergely Karacsony, qui affirme que la capitale est aujourd’hui « au bord de la faillite ».
Le gouvernement a aussi décidé de créer des zones économiques spéciales, où les municipalités sont privées de taxes professionnelles. Ainsi, l’impôt dont s’acquitte une usine du géant sud-coréen de la téléphonie Samsung sera désormais reversé au canton tenu par le Fidesz, plutôt qu’à la ville, God, gérée par l’opposition, où l’entreprise est implantée.
Les réactions européennes restent mesurées et le message, pas toujours clair. Ainsi, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen affirmait, début avril : « Certaines mesures vont trop loin. Et je suis particulièrement inquiète de la situation en Hongrie ». Quelques jours plus tard, sa vice-présidente, Vera Jourova, affirmait pourtant que « la Hongrie n’avait adopté aucun décret qui serait contraire aux régulations européennes ».
Dans un rapport publié le 18 avril, intitulé « The wizard, the virus and a pot of gold. Viktor Orban and the future of European solidarity » (à consulter ici), l’institut de recherche European Stability Initiative (ESI) souligne que l’Union européenne, qui a débloqué des fonds pour aider les pays à faire face à l’épidémie de coronavirus, s’est montrée bien plus généreuse pour les pays qui prennent, selon elle, des libertés avec l’État de droit. Si l’Italie a obtenu 2,3 milliards d’euros, la Hongrie, bien moins touchée par la pandémie, a touché 5,6 milliards d’euros et la Pologne, 7,4 milliards d’euros.
► À lire aussi notre série : Coronavirus: la riposte, pays par pays
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