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Série

Coronavirus: le pari risqué de la Suède entourée de ses voisins semi-confinés

Des gens sont assis dans un restaurant à Stockholm le 8 mai 2020, au milieu de la pandémie de coronavirus Covid-19.
Des gens sont assis dans un restaurant à Stockholm le 8 mai 2020, au milieu de la pandémie de coronavirus Covid-19. AFP/Jonathan Nackstrand

Peu peuplé, peu touché, le nord de l’Europe a entamé très tôt la sortie du confinement. Mais alors que le Danemark, la Norvège ou la Finlande ont imposé des mesures contraignantes, la Suède a refusé de mettre le pays à l’arrêt, misant sur la responsabilité individuelle. À l’heure de la réouverture des frontières, le bilan n’est pas concluant.

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Sur des T-shirts, des affichettes, et même tatoué sur le corps de ceux qui poussent l’admiration à l’extrême : le visage du stratège suédois de la lutte contre le coronavirus est partout. Anders Tegnell est épidémiologiste en chef de l’Agence de santé publique suédoise ; la décision, à contre-courant, de n’imposer quasiment aucune mesure coercitive à la population, c’est lui et son équipe. Et le gouvernement, jusqu’à présent, a suivi. Car en Suède, administration et politique gardent leurs distances.

Des contraintes ont progressivement été imposées à partir de la mi-mars : fermeture des lycées et universités, interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes, sous peine de six mois de prison, interdiction de servir au bar pour des cafés et restaurants restés ouverts, interdiction des visites dans les maisons de retraite. Mais pour le reste, les autorités ont simplement émis des recommandations : privilégier le télétravail, respecter les distances physiques, éviter les transports aux heures de pointe, rester chez soi au moindre symptôme ou si l’on présente un risque, respecter les « mesures barrières » et éviter les voyages inutiles.

Pour autant, la vie n’a pas continué comme à l’accoutumée. Dès le premier février, le gouvernement qualifiait le Covid-19 de « dangereux pour la société suédoise ». Trois jours plus tard, le premier cas faisait son apparition dans une ville du sud du pays, et la population adhérait rapidement à la stratégie choisie, se préparant à une véritable course de fond, explique Alice Baudry de l’Institut Montaigne : «  Dès le départ, les autorités ont évoqué une crise sur le long terme, dont ils ont placé l’horizon au 31 décembre. En fait, les Suédois vivent une sorte de "déconfinement perpétuel". Ils ont appris plus tôt à vivre avec les mesures que la France, par exemple, met en place aujourd’hui ».

La population adhère, l’opposition aussi. Après quelques critiques, la droite et l’extrême droite se sont rangées derrière le gouvernement social-démocrate de Stefan Löfven, et le Parlement a voté une loi pour élargir pour trois mois les pouvoirs de l’exécutif.

C’est des milieux scientifiques qu’est surtout venue la résistance. Très vite, en effet, la mortalité s’est révélée proportionnellement nettement plus forte en Suède que dans les autres pays nordiques. Début avril, plus de 2 000 médecins et chercheurs ont signé une tribune dans la presse exhortant le gouvernement à changer de route, pour éviter de « mener le pays à la catastrophe ». Mais les autorités ont gardé le cap, « changer de stratégie maintenant serait inutile », estime Anders Tegnell.

Fin avril, le débat a reflué, certains scientifiques constatant qu’il n’y avait plus qu’à attendre. « Le climat est bizarre, raconte Nele Brusselaers, épidémiologiste à l’institut Karolinska de Stockholm. Au départ, mes collègues étaient convaincus que l’épidémie ne toucherait pas la Suède. Ensuite, la stratégie choisie par les autorités ne peut pas être remise en question. J’ai moi-même été durement prise à partie au travail, on ne peut pas avoir une discussion, la réaction est immédiatement sur la défensive : "La direction de la santé publique a raison, un point c’est tout" ».

Katarina Barrling, professeure de sciences politiques à l’université d’Uppsala, fait le même constat et déplore qu’en Suède « si vous critiquez les autorités politiques, les institutions, vous êtes immédiatement accusés d’être populiste. Ici, les experts sont incontestables. Sauf qu’en ce moment, les experts ne sont pas d’accord… »

Ailleurs, le semi-confinement nordique

La Norvège et le Danemark frontaliers ont réagi au même moment que la Suède, c’est-à-dire rapidement, constate Alice Baudry : « Le virus est arrivé plus tard dans le Nord, où ces "petits pays" regardent beaucoup ce qui se passe à l’international. Voyant l’expansion de l’épidémie en Italie et en France, ils se sont dit que la même chose allait leur arriver et ils ont anticipé ». Ces pays n’ont pas attendu que le nombre de cas se multiplient pour prendre des décisions, constate aussi Cécile Marin, chargée de mission relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris : « Quand on regarde les chiffres, le nombre de cas était déjà beaucoup plus élevé en France, par exemple, quand la décision de confiner a été prise ».

Mais les deux autres royaumes scandinaves ont choisi une stratégie très différente de celle de la Suède. Les trois pays sont unis par la géographie, la langue, la culture, comme le rappelle Cécile Marin : « Le mètre de distance est plus facilement respecté au Nord, où une certaine pudeur limite les embrassades ». Ils partagent aussi « une confiance de base dans les institutions et les autorités », ou encore le sens de la responsabilité individuelle, mis en avant par la Suède. Mais ces traits communs n’ont pas semblé à Copenhague et Oslo être des garanties suffisantes face au risque d’expansion de l’épidémie.

Et lorsque le premier décès lié au Covid-19 est survenu au Danemark le 11 mars, la Première ministre Mette Frederiksen annonçait le même jour une série de mesures restrictives. Deux jours plus tard, le Parlement adoptait une loi d’état d’urgence, les frontières étaient fermées, et le 16, le pays était placé en semi-confinement : activités non essentielles à l’arrêt, établissements scolaires fermés, rassemblements interdits, voyages aussi. Mais les sorties n’ont jamais été limitées. Des mesures similiaires ont été prises en Norvège, où le premier décès lié au Covid-19 a été annoncé le 12 mars, en même temps que les restrictions de mouvement et d’activité. La Finlande a, elle aussi, adopté un régime de semi-confinement, sauf pour les personnes âgées de plus de 70 ans, priées de rester chez elles.

Quels résultats ?

Mi-avril, le contraste entre la Suède et ses voisins était déjà saisissant. Au Danemark, le pic de l’épidémie était survenu au début du mois, et le 15 avril le pays devenait le premier d’Europe à alléger les mesures de confinement. Quelques jours après, la Norvège faisait de même. L’allègement a été très progressif. Au Danemark, il a commencé par la réouverture des écoles et des lycées, puis des commerces, et la levée de l’interdiction de réunions de plus de 10 personnes le 10 mai. Les grands rassemblements de plus de 500 personnes sont bannis jusqu’au 1er septembre. «  L’infection est sous contrôle et la stratégie danoise a réussi dans cette première phase difficile », a déclaré la Première ministre danoise Mette Frederiksen.

Pendant ce temps-là en Suède, le nombre de morts et de cas déclarés continuait à augmenter, et le 24 avril, Anders Tegnell prévenait : « Ce n’est certainement pas fini ». Mais le gouvernement a maintenu sa confiance dans la stratégie de l’agence de santé publique.

Le Premier ministre Stefan Löfven a toutefois reconnu, le 12 mai, une mauvaise gestion de la situation des maisons de retraite. Comme dans d’autres pays, ces établissements sont durement touchés. En Suède, ils concentraient, fin avril, la moitié des victimes de plus de 70 ans, et une enquête a été ouverte. « La recommandation pour les personnes âgées de rester à la maison et l’interdiction de visite dans les maisons de retraite sont arrivées très tard  », estime Alice Baudry. Parmi les causes de la propagation du virus, « c’est l’une des pistes à explorer, avec celle des quartiers défavorisés », poursuit la chercheuse.

Certains articles de presse soulignent, d’ailleurs, que la population de ces quartiers, très largement issue de l’immigration, est surreprésentée parmi les victimes du Covid. Densité de l’habitat et précarité économique y forment un cocktail explosif, bien loin du centre de Stockholm où les logements à occupant unique sont très courants, et le télétravail déjà répandu en temps normal.

Enfin, le fait de compter sur le bon sens et l’autodiscipline a montré ses limites, d’autant qu’il est arrivé que les messages des autorités soient contradictoires, note Alice Baudry : « Pour Pâques, le gouvernement a recommandé de ne pas circuler, tout en disant par ailleurs que les personnes vulnérables ne devaient pas se sentir isolées pendant cette période festive. En fait, tout repose sur la responsabilité individuelle, et il n’est pas toujours facile pour le citoyen d’évaluer les risques ».

Regain de tensions

À l’heure où l’Europe se déconfine lentement, la situation commence à susciter des inquiétudes au sein du gouvernement. Selon l’agence Reuters, sur la période du 12 au 19 mai, la Suède était le pays d’Europe comptant le plus grand nombre de morts en proportion de sa population. Stockholm craint notamment que le pays se retrouve isolé. De fait, avec la réouverture des frontières Schengen, la situation s’est tendue entre les pays nordiques.

Vendredi 15 mai, une réunion ministérielle des 5 (Suède, Finlande, Danemark, Norvège, Islande) a abordé la question, explique Alice Baudry : « Au Danemark, l’opposition veut rouvrir les frontières aux Norvégiens et aux Allemands, mais pas aux Suédois (sauf pour les travailleurs transfrontaliers). Le sentiment est le même en Norvège ». Oslo demande d’ailleurs aux Norvégiens qui ont dû se rendre en Suède de respecter une quarantaine de 10 jours.

Par ailleurs, à l’intérieur du pays les voix critiques se font à nouveau entendre. Le 14 mai, 22 chercheurs ont signé dans le quotidien Dagens Nyheter une tribune intitulée « L’immunité collective est une stratégie dangereuse et irréaliste ». Au 23 mai, le Covid-19 avait tué 3 992 personnes en Suède. Au Danemark, 561, en Norvège, 235, en Finlande, 306 et en Islande, 10. À Stockholm, les autorités estiment qu’il est trop tôt pour juger de l’efficacité de leur politique. Mais force est de constater qu’au sein des pays nordiques, la Suède paye un tribut sans commune mesure à l’épidémie.

CHRONOLOGIE

Suède

· 31 janvier : le premier cas de Covid-19 est détecté en Suède.
· 1 février : le gouvernement suédois qualifie le Covid-19 de « dangereux pour la société suédoise » et annonce ses premières mesures de précaution pour réduire le risque d’infection.
· 11 mars : premier décès lié au Covid-19, celui d’un homme de 70 ans dans la région de Stockholm.
· 12 mars : interdiction des rassemblements de plus de 500 personnes.
· 14 mars : Le gouvernement recommande l’annulation des voyages « non nécessaires » à l’étranger.
· 15 mars : la Suède compte plus de 1 000 malades déclarés.
· 18 mars : fermeture des lycées et des universités.
· 19 mars : fermeture des frontières suédoises sur décision de la Commission européenne.
· 22 mars : le Premier ministre suédois Stefan Löfven appelle les citoyens à se montrer responsables et solidaires. Il demande aux personnes âgées de 70 ans et plus de rester confinées.
· 24 mars : dans les bars, cafés et restaurants, le service au comptoir (très courant en Suède) est interdit, seul le service à table est autorisé.
· 29 mars : interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes.
· 10 avril : la Suède passe le cap des 10 000 cas de Covid-19.
· 23 avril : le pays compte 2 000 morts du Covid-19.
· 7 mai : le bilan des victimes passe à 3 000.
· 15 mai : le Premier ministre Stefan Löfven défend le « modèle suédois, qui consiste à bâtir une confiance entre les législateurs, les autorités et les citoyens ».

Danemark

· 27 février : le premier cas de Covid-19 est détecté, il s’agit d’un homme de retour de Lombardie.
· 12 mars : premier décès dû au virus.
· 13 mars : fermeture des frontières. Le Parlement adopte une loi d'état d’urgence.
· 16 mars : entrée en vigueur du semi-confinement (les sorties sont libres).
· 1er avril : le pays compte 104 décès.
· 3 avril : l’épidémie atteint un plateau. Le pays compte ce jour-là 466 nouveau cas en 24 heures.
· 15 avril : le Danemark entame une sortie graduelle du confinement. Réouverture des crèches et écoles primaires. Les rassemblements de plus de 10 personnes restent interdits jusqu’au 10 mai.
· 20 avril : réouverture des commerces ; début d’une campagne systématique de dépistage.
· 30 avril : Mette Frederiksen déclare que « l’infection est sous contrôle et la stratégie danoise a réussi dans une première phase difficile ».
· 09 mai : le cap des 500 victimes est passé.
· 10 mai : réouverture des collèges, lycées, restaurants et bars.

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