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100 ans après, la mémoire vive du traité de Trianon en Hongrie

Cérémonie de signature du traité de Trianon: à l'avant en haut-de-forme Ágost Benárd, chef de la délégation hongroise, passant devant un piquet d'honneur à Versailles.
Cérémonie de signature du traité de Trianon: à l'avant en haut-de-forme Ágost Benárd, chef de la délégation hongroise, passant devant un piquet d'honneur à Versailles. Domaine public

C’était une décision politique des vainqueurs de la Première Guerre mondiale : le 4 juin 1920 à Versailles le traité de Trianon actait le démembrement de l’empire d’Autriche-Hongrie. Un siècle après, le sentiment de perte et la nostalgie d’une « grande Hongrie » imprègnent encore la société et sont entretenus dans des discours politiques.

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Comme il y a un siècle. Ce 4 juin, Budapest va se figer une minute à 16h30, au même moment qu’en 1920 à l’annonce du traité. Bus, métros et tramways de la cité danubienne seront à l’arrêt, et le maire a aussi demandé aux habitants de stopper toute activité pendant 60 secondes. L’écologiste Gergely Karácsony a pourtant repris la capitale au Fidesz de Viktor Orban en octobre dernier, et ils sont nombreux dans l’opposition en Hongrie à poser un regard très critique sur la manière dont le Premier ministre entretient cette mémoire. Vendredi 29 mai, son prédécesseur socialiste Ferenc Gyurcsany lançait cet appel sur les réseaux sociaux : « Nous devons cesser de glorifier le deuil et de pleurer la perte, il n’est pas question d’oublier Trianon mais ce thème doit cesser d’être au centre de la politique hongroise ».

L’hebdomadaire hongrois HVG plaide aussi dans son numéro de début juin pour que le pays aille de l’avant un siècle après : « Nous ne pouvons pas avoir comme moteur une blessure du passé », dit la couverture. Des arguments en partie repris par le maire de Budapest :« Pour éviter de transformer notre douleur en haine et notre confrontation au passé en renoncement de l’avenir, il est nécessaire de communier ensemble au moins une minute », a-t-il justifié. Mais Gergely Karácsony a aussi estimé qu’« il y a 100 ans, une décision manifestement injuste a été prise ». Visiblement le maire de Budapest souhaite lui aussi occuper ce terrain mémoriel labouré par Viktor Orban.

Immédiatement qualifié de « diktat » après sa signature et contesté pendant des dizaines d’années après, mis sous cloche sous la période communiste, le traité de Trianon a d’abord ressurgit dans l’espace public dans l’après-1989, sous la forme d’une carte, celle de la « Grande Hongrie » d’avant 1918, quand le pays n’avait pas encore été amputé de ses deux tiers de territoires et de 3 millions d’habitants magyarophones au profit de ses voisins (l’Autriche, l’Italie, la Roumanie, et les États nouvellement créés, la Pologne, la Tchécoslovaquie et la future Yougoslavie, des territoires où les Hongrois sont essentiellement minoritaires). Après la chute du Mur, on a commencé en Hongrie à revoir cette carte dessinée sur le dos des blousons en cuir des motards d’extrême droite. On la trouve aujourd’hui sans grande difficulté dans les boutiques de souvenirs, parfois déclinée en motifs de tee-shirts, de cartes postales ou d’autocollants.

Une commémoration « grandiose et tragique »

Car la mise en avant politique de cette mémoire douloureuse est bien loin aujourd’hui d’être un symbole pour la seule extrême droite. Depuis son retour à la tête du gouvernement il y a dix ans, Viktor Orban s’est saisi de ce thème et a réactivé le sentiment d’injustice face aux grandes puissances. En raison de la pandémie, les commémorations n’auront pas l’ampleur espérée par ses dirigeants, mais pour cet anniversaire préparé depuis plusieurs années, le gouvernement de Viktor Orban voulait une commémoration « grandiose et tragique ».

Reste que les discours politiques (« l’opinion a été chauffée ces deux dernieres années », dit Catherine Horel, directrice de recherches au CNRS et historienne spécialiste de l’Europe centrale) ont bien eu un impact dans l’opinion. Selon une enquête de l’institut Publicus publiée dans le quotidien hongrois Nepszava et traduite et détaillée par Le Courrier d’Europe centrale en mars, à l’approche des commémorations, la sensibilité au sujet a pris de l’ampleur : en février, 83% des Hongrois sondés étaient « complètement d’accord » ou « plutôt d’accord » avec l’idée que Trianon est la plus grande tragédie de l’histoire hongroise. C’est 10 points de plus qu’à l’été 2018. Même augmentation pour l’affirmation « le traité de Trianon n’aurait jamais dû être accepté », de 45% en 2018 à 54 % en mars dernier. Une blessure nationale vivace qui cohabite pourtant avec l’idée que cette question est exploitée à des fins politiciennes chez 58% des Hongrois. Cette dernière réponse recouvre surtout un très forte polarisation politique : l’affirmation est approuvée par 80 à 90% des sympathisants des partis d’opposition de gauche ou centriste, quand une majorité des sympathisants du Fidesz au pouvoir pensent l’inverse.

Trianon, Vikor Orban saisit, en effet, toutes les occasions pour en parler. Vendredi 30 mai dernier, lors du lancement d’un manuel sur le football et la science, le Premier ministre passionné de ballon rond faisait ce parallèle : « Le football n’est pas un jeu, c’est la vie elle-même (..). Chacun est responsable de son propre destin, et ce destin n’est pas décidé en traçant toutes sortes de lignes sur une carte sur une table de négociation. (…) je ne pense pas que ce soit une coïncidence si le football hongrois a connu son premier grand âge d’or précisément après Trianon, lorsque le sport était une consolation pour nous et lorsque nous avons montré au monde ce que nous pouvions faire (…) le football offre une bonne occasion de vaincre l’équipe du pays occupant sur le terrain, si aucun autre moyen de les vaincre n’est disponible ».

Défenseur d’une nation menacée

Soigner la fierté blessée, ça passe donc par la flatter et par entretenir la flamme. Depuis 2010, le 4 juin est sacré « journée de la cohésion nationale ». La même année, les 2 millions de magyarophones des pays voisins se sont vu accorder la nationalité hongroise et le droit de vote. Cette possibilité de détenir un passeport hongrois, plus d’un sur deux s’en est saisi.

Se posant en protecteur des Hongrois où qu’ils vivent, Viktor Orban se pose aussi en défenseur d’une nation menacée. L’angoisse de la disparition est déjà forte dans une Europe centrale à la démographie vieillissante et confrontée départ de ses jeunes pour l’Ouest. Une corde très sensible que Viktor Orban a su particulièrement faire vibrer en résonance avec le souvenir de Trianon dans son pays lors de la crise de 2015 et pour refuser les années suivantes les quotas de réfugiés par pays établis par l’UE. « La situation, a-t-il déclaré dans un discours en mars 2018, est que l’on veut nous prendre notre pays. Pas d’un trait de plume, comme il y a cent ans à Trianon. Ce que l’on veut maintenant, c’est que nous le remettions à d’autres, à des étrangers qui ne respectent ni notre culture, ni nos lois, ni notre mode de vie. »

Une utilisation politique extensive de ce que la chercheuse Catherine Horel décrit comme un « traumatisme réel » ancré dans la mémoire des Hongrois. Une lecture historique globale aussi qui passe le plus souvent par pertes et profits les faiblesses et les difficultés de l’empire d’Autriche-Hongrie avant son démembrement…  et pourtant aujourd’hui en Hongrie, pour ce centenaire, des historiens rassemblés au sein du groupe de recherche « Trianon 100 » - un projet de recherche sélectionné par le gouvernement - ont œuvré à renouveler les travaux sur cette période. Loin des commémorations officielles, des discours politiques et de la diplomatie, ils ont défriché de nouveaux terrains comme l’histoire sociale. Une histoire dépassionnée à destination du grand public.

 

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