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Entretien

Younous Omarjee: «L’histoire de l’esclavage continue de marquer les lignes de partage du monde»

Manifestation «Black Lives Matter» à Washington, près de la Maison Blanche.
Manifestation «Black Lives Matter» à Washington, près de la Maison Blanche. AFP/Olivier Douliery

Dans une résolution votée vendredi 19 juin, le Parlement européen a reconnu la traite des esclaves comme un crime contre l’humanité. Un vote symbolique qui a eu lieu le jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis.

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Adoptée par 493 voix pour, 104 contre et 67 abstentions, la résolution du Parlement européen reconnaissant la traite des esclaves comme un crime contre l’humanité instaure une journée de commémoration européenne le 2 décembre et proclame que « la vie des Noirs compte ». Entretien avec Younous Omarjee, député européen et membre de La France insoumise, qui a porté cette résolution.

RFI : Pourquoi était-ce important que le Parlement européen soit la première institution internationale à reconnaître officiellement, par un vote, que l'esclavage est un crime contre l'humanité ?

Younous Omarjee : Nous sommes dans un moment particulier dans les luttes contre les discriminations raciales suite au meurtre de George Floyd et au mouvement « Black Lives Matter » (« La vie des Noirs compte »). Le Parlement européen ne souhaitait pas se taire sur cette affaire. La question de la lutte contre le racisme est également une question européenne. Nous avons aussi à nous interroger sur notre histoire. Non pas pour faire de l'autoflagellation, mais pour voir comment l’appropriation de l’Histoire peut aider dans la lutte contre le racisme. C’est pourquoi j’ai proposé que le Parlement européen reconnaisse, comme la France l’a fait en 2001, l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Dans ce moment, les symboles ont de l'importance, la mémoire également. C’est une reconnaissance qui était attendue par des millions d’afro-descendants et c’est une histoire qui doit être appropriée par l’ensemble des Européens. C’est un vote historique.

Le texte commence d’ailleurs ainsi : « La vie des Noirs compte », une référence directe au mouvement « Black Lives Matter » aux États-Unis. Était-ce important d’agir dans la continuité ?

Bien sûr parce que le mouvement est également européen. Vous avez des mobilisations dans de nombreuses capitales européennes, qui disent quelque chose. Qui disent la souffrance des Afro-descendants, qui sont toujours victimes du racisme en Europe. Nous essayons, avec cette résolution, de voir où il est possible d’agir pour que l’on se débarrasse de ce qu’on appelle le racisme structurel. Ce racisme qui fait qu’encore aujourd’hui les Noirs en Europe sont plus discriminés et ont moins de choix pour avancer dans la vie. C’est un fait établi par de nombreuses statistiques dans de nombreux pays européens : les discriminations sociales se superposent aux discriminations raciales et les Noirs sont encore au plus bas de l’échelle sociale.

C’est une question qui a été bien appropriée par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen dans son discours. Elle a d’ailleurs souligné le manque de visibilité des Noirs dans les institutions européennes.

Quelle est la portée de cette résolution ? Est-elle uniquement symbolique ou y aura-t-il des conséquences juridiques, voire même des réparations ?

La dimension symbolique est importante. Nous parlons aux Européens mais nous parlons également au reste du monde. L’Union européenne est très engagée dans des projets de coopération de développement avec l’ensemble des pays africains. Et je suis certaine que cette reconnaissance solennelle aura un retentissement.

En ce qui concerne la question des réparations, plusieurs visions existent. Je fais partie de ceux qui considèrent que c’est un crime irréparable. Et comme disait Aimé Césaire, on ne répare pas l’irréparable. Mais je pense que le premier acte que nous devons poser, c’est l’annulation de la dette des pays africains. Parce que l’histoire de l’esclavage, qui a duré quatre siècles, continue de marquer les lignes de partage du monde. La puissance qu’en ont tiré beaucoup de pays européens traverse le temps. Ce sont des questions très contemporaines, qui ont un impact sur l’ordre économique actuel.

Qu’avez-vous pensé du discours d’Emmanuel Macron sur le racisme, le 14 juin dernier ?

C’était un discours d’une violence réactionnaire incroyable qui a été très mal ressenti parmi l’ensemble des ultra-marins mais au-delà. J’ai moi-même participé à la manifestation contre le racisme, place de la République [à Paris]. Nous avons été désignés par le président de la République, avec l'ensemble des Français présents, comme des séparatistes alors que nous étions là pour demander que les valeurs de la République, égalité et fraternité, soient vivantes. Je m’étonne que le président de la République semble revendiquer, sans honte, le passé esclavagiste et colonialiste de la France. Cela n’est pas digne et ne participe pas à construire des solutions d’unité. La responsabilité d’un président, dans ces moments avec des risques de fractures aggravées, c’est de construire un discours qui rassemble et non pas de jouer des divisions. C’est assez irresponsable.

Le président a également dit « la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. La République ne déboulonnera pas de statue ». Souhaitez-vous remplacer les statues des personnalités esclavagistes, comme un autre symbole ?

En tout cas, il est très bien que le débat ait lieu en France et dans le reste du monde. Vendredi 19 juin, au Congrès des États-Unis, la démocrate Nancy Pelosi décrochait les tableaux des confédérés. Il y a des maires en Belgique qui déboulonnent les statues du roi Léopold II. Les statues disent quelque chose du récit national. Mettre en pleine lumière des négriers, cela en dit long. Est-ce qu’il viendrait à l’esprit d'ériger une statue de Hitler au cœur de Berlin ? Ou de glorifier des nazis ? Dans le récit national, il y a des choix qui ont une signification. Et celles et ceux qui ont participé à la lutte contre l'abolition de l'esclavage, je pense aux esclaves eux-mêmes qui ont mené des révoltes et poussé les forces progressistes à agir, cette mémoire des esclaves a été totalement effacée du récit national.

Dans la résolution figure l'inscription dans les programmes scolaires de « l'histoire des personnes noires et des personnes de couleur ». En France, c’était déjà inscrit dans la Loi Taubira de 2001. Y a-t-il encore du chemin à faire sur la question de l’éducation ?

L’histoire de France comme l’histoire de l’Europe est faite de civilisation, de lumière, et aussi de pages plus sombres. Il faut avoir une vision juste et globale. On peut avoir une appréciation partagée sur la mise en œuvre de la loi Taubira mais elle existe. Dans nombre de pays européens, le début du début n’a même pas été commencé. Il convient de le faire parce qu’avec la montée des racismes en Europe, il y a un risque très grand pour l’Union européenne d’une forme de radicalisation à l’extrême droite. C’est dans les têtes, dès le plus jeune âge, qu’on pourra combattre le racisme. Cette dimension pédagogique est extrêmement importante. De même qu’il est important qu’il y ait des programmes de recherche qui soient soutenus. On observe que l'histoire de l’esclavage est assez peu soutenue dans les allocations de recherche, y compris en France. Là, il y a vraiment un effort à faire et nous attendons de la Commission des propositions très concrètes.

Espérez-vous que d’autres vont suivre votre exemple, comme l’Organisation des Nations unies ?

Je crois qu’il y a un chemin aujourd’hui pour que cela puisse être décidé au niveau de l’ONU. Vous avez un appel de 22 secrétaires généraux adjoints pour demander à ce que l’ONU s’engage très fermement sur ces questions, notamment dans sa redéfinition de sa politique avec les pays africains.

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