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Territoires disputés

Les îles Kouriles, l’impossible entente entre Moscou et Tokyo

Vue de Kourilsk, principal point de peuplement sur l’île d’Itouroup.
Vue de Kourilsk, principal point de peuplement sur l’île d’Itouroup. RFI/Etienne Bouche

La Russie célébrera en septembre le 75e anniversaire de la victoire des Soviétiques sur le Japon. En Extrême-Orient, la fin de la Seconde Guerre mondiale se traduit par une extension territoriale de l’URSS : l’Armée rouge reprend l’intégralité de l’île de Sakhaline et conquiert l’archipel des Kouriles, disputé depuis le XIXe siècle. La souveraineté russe sur ces territoires délimitant la mer d’Okhotsk et l’océan Pacifique demeure contestée par Tokyo, qui exige la rétrocession de quatre îles. Les deux pays n’ont toujours pas signé de traité de paix à ce jour.

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De notre correspondant à Moscou,

Les habitants de Kourilsk s’en réjouissent : la promenade piétonne longeant la mer est sur le point d’être achevée. « Depuis que la route est goudronnée, c’est devenu dangereux pour les enfants. Les voitures foncent ! ». Rivage blanchi par l’écume, volcan coiffé d’épais nuages... Depuis cette allée pavée où des ouvriers défient les rafales de vent, le panorama est spectaculaire. Itouroup est la plus grande des îles Kouriles. Son centre administratif, Kourilsk, regroupe l’essentiel de la population, des autochtones et travailleurs saisonniers des pêcheries.

Depuis l’inauguration de l’aéroport de l’île en 2014, les autorités régionales entendent faire d’Itouroup un « mini-Kamtchatka », en référence à cette péninsule volcanique de l’Extrême-Orient russe, destination mythique attirant des randonneurs du monde entier. L’administration locale fait semblant d’y croire, minimisant les obstacles au développement de l’île, la nécessaire obtention d’une autorisation spéciale pour s’y rendre, le manque d’infrastructures essentielles, mais aussi l’absence d’investissements japonais. « Nous sommes tout à fait prêts à nous entendre avec eux, mais ils refusent nos conditions », répond Vladimir Degtariev, chef de l’administration.

Un défi démographique

Autrement dit, renoncer à toute prétention territoriale sur l’archipel des Kouriles. En dépit des avantages sociaux garantis – mise à disposition d’un logement, majoration progressive du salaire et autres –, l’île peine surtout à attirer des candidats à l’installation : le climat y est rude et le prix des denrées, exorbitant. Sur ces territoires isolés, le défi démographique représente pourtant un enjeu de souveraineté. Des vols réguliers relient désormais Itouroup et Kounachir, deux des îles revendiquées par Tokyo, à Ioujno-Sakhalinsk, capitale de cette région unique en Russie, car dépourvue de liaisons terrestres avec le continent.

RFI

La grande île de Sakhaline doit sa notoriété à un livre de Tchekhov – l’écrivain-médecin y décrit les conditions de vie des bagnards relégués aux confins de l’empire. Russie et Japon s’en disputent la propriété depuis le milieu du XIXe siècle. En 1855, Sakhaline devient une possession commune ; vingt ans plus tard, le traité de Saint-Pétersbourg entérine le partage suivant : Sakhaline devient entièrement russe tandis que la totalité des îles Kouriles revient au Japon. Ce dernier prend cependant l’avantage en 1905 après sa guerre victorieuse contre la Russie : Sakhaline est scindée en deux parties délimitées par le 50e parallèle nord. La partie méridionale passe sous contrôle japonais, rattachée à la préfecture de Hokkaido. La capitale de l’île, Ioujno-Sakhalinsk – qui s’appelait alors Toyohara – a gardé peu de traces de ce passé japonais. Son musée régional, bâti en 1937, en est le témoin architectural le plus éloquent. Au pied des pistes de ski, la rue Gorki célèbre désormais la souveraineté russe. Trois édifices imposants y sont sortis de terre ces dernières années : une cathédrale orthodoxe – 77 mètres, la plus haute d’Extrême-Orient, un musée consacré à l’Histoire russe et le Mémorial de la Victoire. Inauguré en 2017, ce musée aux colonnes pseudo-classiques retrace, au moyen de reconstitutions grandeur nature, la victoire sur les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. L’Armée rouge reprend le plein contrôle de Sakhaline et lance son opération de conquête des îles Kouriles depuis la péninsule du Kamtchatka. Vaincu et occupé par les États-Unis, le Japon n’est pas en mesure de négocier. 

L’île d’Itouroup.
L’île d’Itouroup. RFI/Etienne Bouche

Un différend qui demeure

Les relations diplomatiques entre l’URSS et le Japon sont rétablies en 1956. Nikita Khrouchtchev évoque alors une possible cession de territoires, projet aux contours flous qui ne voit finalement jamais le jour. Aujourd’hui encore, le différend entre les deux pays demeure : si l’élite japonaise a renoncé à l’île de Sakhaline, elle n’a en revanche jamais accepté la perte de ses « territoires du Nord ». Et revendique la souveraineté de quatre îles Kouriles, les plus proches de Hokkaido : Kounachir, Itouroup, Chikotan et Habomaï. À Ioujno-Sakhalinsk, les questions relatives à ce conflit territorial irritent les officiels. « L’affaire de Moscou », balaie-t-on.

Contre toute attente, le sujet s’aborde sans crispation au Mémorial de la Victoire. « Mon épouse est native des Kouriles et j’y ai moi-même vécu », confie Iouri Filipenko, son directeur à la voix sereine et au propos mesuré. « Les îles Kouriles sont le coût qu’a fixé l’URSS dans son engagement militairecontre le Japon. Cela s’est fait dans la douleur. Comment pourrait-on renégocier le prix de la guerre ? » Un avis très majoritairement partagé en Russie où l’idée de rétrocession est jugée infondée. Pour la majorité de la population, tout compromis serait perçu comme un acte de faiblesse de la part de l’État. Ces dernières années, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale a été érigée par le Kremlin en pilier du patriotisme russe. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, cette glorification de l’héroïsme soviétique s’est traduite par des commémorations d’envergure, réveillant un sentiment de fierté nationale. C’est dans ce contexte que la région de Sakhaline prévoit de célébrer, début septembre, le 75e anniversaire de la victoire soviétique sur le Japon. Un événement hautement politique qui semble éloigner toute perspective d’entente concernant les îles Kouriles. 

Le musée régional de Sakhaline, héritage de la domination japonaise.
Le musée régional de Sakhaline, héritage de la domination japonaise. RFI/Etienne Bouche

« Le dialogue n’a jamais été rompu »

Si les deux pays n’ont toujours pas signé de traité de paix à ce jour, ils entretiennent toutefois d’étroites relations. « Malgré les sanctions internationales visant la Russie, le dialogue n’a jamais été rompu entre Poutine et Abe, rappelle Oleg Kazakov, spécialiste des relations russo-japonaises à l’Institut d’Extrême-Orient. Trait culturel pas si anecdotique : le président russe pratique le judo, « ce qui nourrit une sympathie et un respect réciproques ». Les deux dirigeants ont discuté la question des Kouriles à de multiples reprises, mais sans parvenir à faire bouger les lignes. La partie russe mesure les potentiels bénéfices d’une entente. « Le Japon est le seul pays membre du G7 ayant de bonnes relations avec la Russie. Il peut plaider la cause de Moscou au sein de cette instance », analyse Kazakov. 

À lire aussi : Russie: manifestation contre toute cession des îles Kouriles au Japon

Un règlement du conflit permettrait par ailleurs d’intensifier les relations économiques et d’attirer des investisseurs japonais dans un Extrême-Orient russe dépeuplé. Mais Moscou justifie son intransigeance par des arguments géostratégiques : céder les quatre îles revendiquées par Tokyo lui ôterait une partie de son accès à l’océan Pacifique. « Le pouvoir russe voit d’abord le Japon comme un allié des États-Unis et craint que ce transfert de souveraineté n’entraîne l’apparition de bases militaires américaines sur ces territoires », indique Oleg Kazakov. Officiellement, Moscou pose comme condition préalable aux négociations de paix la cessation de la présence militaire américaine sur le sol japonais. Mais n’envisage pas pour autant d’accéder aux revendications de son voisin méridional. 

Engagée par Vladimir Poutine et validée il y a quelques semaines, la réforme de la Constitution rend impossible la rétrocession de portions du territoire russe. Une manière de ne plus revenir sur le statut des Kouriles du Sud et de la Crimée, conflits localisés aux deux extrémités du pays. Sur la façade est, Chine et Corée du Sud comptent sur la fermeté de la Russie : opposées au Japon pour des motifs similaires, elles espèrent ainsi maintenir le statu quo.

À écouter aussi : Îles Kouriles, un conflit non résolu

► Notre série sur les Territoires disputés

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