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Territoires disputés

La Crimée, une vieille querelle entre la Russie et l'Ukraine

Rassemblement pour le 4e anniversaire de l'annexion de la Crimée, à Sébastopol le 14 mars 2018.
Rassemblement pour le 4e anniversaire de l'annexion de la Crimée, à Sébastopol le 14 mars 2018. REUTERS/Maxim Shemetov TPX IMAGES OF THE DAY
9 mn

Sujet de la Fédération de Russie pour Moscou, territoire annexé illégalement pour Kiev, la Crimée est retournée dans le giron russe à la suite de la révolution pro-européenne de Maidan, après un référendum non reconnu par la communauté internationale.

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« Krim nach », « La Crimée est à nous » : le slogan aura fortement marqué l’année 2014 en Russie. Il a laissé sa trace dans les conversations, sur les réseaux sociaux et dans les médias. Même si l’élan patriotique suscité alors par l’événement est aujourd’hui quelque peu retombé, chaque 18 mars est officiellement célébré en Russie comme « le jour de la réunification de la Crimée avec la Russie ».

Dans la nuit du 27 février 2014, moins d’une semaine après la fuite du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de Kiev à la suite du soulèvement pro-européen de Maidan, des hommes armés s’emparent des bâtiments du Conseil suprême et du gouvernement de la République autonome de Crimée, majoritairement russophone. Des drapeaux blanc-bleu-rouge sont hissés sur les édifices. Après l’avoir nié publiquement, Vladimir Poutine finira par reconnaître que ces « petits hommes verts » sans insigne, surnommés aussi « les hommes polis » étaient bien des militaires russes. Le 16 mars, en dépit des protestations de l’Ukraine et de la communauté internationale, les nouveaux maîtres de la péninsule organisent un référendum. Selon les résultats officiels, 96,77% des électeurs de Crimée et 95,6% des électeurs de Sébastopol ont voté pour l’adhésion à la Russie. Au regard du droit ukrainien et international, ce scrutin était illégal et il s’est déroulé en l’absence d’observateurs internationaux de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Les partisans de Kiev, restés sur place ont boycotté le scrutin. La Russie, elle, a brandi la Charte des Nations unies et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Dans la foulée, la Douma adoptait la loi sur l’adhésion de la péninsule de Crimée à la Russie et Vladimir Poutine se félicitait du fait que « la Russie (était) retournée dans son port d’attache ».

Berceau de la Sainte Russie

RFI

Moscou et Kiev considèrent que l’histoire de leur nation est intimement liée à la Crimée. Même si le lieu et la date font encore l’objet de débats, l’histoire russe officielle considère que c’est dans la ville de Chersonèse, dans le sud-ouest de la péninsule, que Saint Vladimir a été baptisé en 988, avant de convertir toute la Russie païenne au christianisme. Mais l’Ukraine revendique, de la même manière, l’héritage du grand prince de Kiev. Tout aussi vénéré en Ukraine qu’en Russie, son portrait figure encore sur les billets de 1 hryvnia, la devise ukrainienne.

Au fil des siècles, la péninsule de la mer Noire a souvent changé de mains. Elle était sous domination de khans mongols, vassaux de l'Empire ottoman quand, à la fin du XVIIIe siècle, elle a été conquise par les armées de Catherine II de Russie. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la Crimée devient une terre de villégiature pour l'aristocratie russe. L’empereur Alexandre II fait construire le palais de Livadia, dans la pointe sud de la péninsule, où les familles impériales viendront régulièrement se reposer. En 1945, le palais accueillera la conférence de Yalta.

Ce n’est qu’en 1954 que Nikita Khrouchtchev décide d’offrir la Crimée à la République socialiste d’Ukraine, pour célébrer le tricentenaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie. À l’époque, le transfert de souveraineté ne revêt pas grande importance, puisque l’Ukraine est intégrée à l’URSS. La situation se complique à la dislocation de l’empire soviétique, avec l’indépendance de l’Ukraine en 1991. De simple démarcation administrative, la frontière séparant cette dernière de son grand voisin prend le statut de frontière internationale. Se pose alors la question de la flotte stationnée à Sébastopol. Un accord est enfin trouvé en 1997 : la marine russe obtient 83% des bateaux de guerre contre 17% pour l’Ukraine. Moscou bénéficie alors d’un bail de vingt ans pour ses navires en Crimée, moyennant une rente annuelle de 100 millions de dollars. Après des années de tensions, l’accord est prolongé sous la présidence de Viktor Ianoukovitch en 2010 : les navires russes dans le port de Sébastopol bénéficient d’un bail jusqu’en 2042, en contrepartie la Russie consent à une importante ristourne sur le gaz vendu à l’Ukraine.

Étranger proche

Début 2014, la révolution pro-européenne de Maidan à Kiev et la fuite de Viktor Ianoukovitch en Russie changent la donne. Le Kremlin rejette l’idée de voir des acteurs extrarégionaux interférer dans son « étranger proche » qu’il considère comme sa zone d’influence naturelle. Moscou redoute aussi la remise en question de l’accord pour sa flotte de la mer Noire, s’inquiète d’un rapprochement de Kiev avec l’Otan, tout en voyant une opportunité de reconquérir cette péninsule qui lui offre, en outre, le contrôle du détroit de Kertch, unique passage vers la mer d’Azov. Ce détroit est également crucial pour Kiev, car il permet d’entrer dans cette mer, où se trouvent plusieurs ports ukrainiens très importants pour le pays. Quatre ans et demi après l’annexion de la Crimée par la Russie, une sérieuse confrontation militaire s’y déroule : les garde-côtes russes interceptent par la force trois navires de la marine ukrainienne en mer Noire, faisant trois blessés parmi les marins à leur bord.

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Après l’annexion de la Crimée, la grande priorité de Moscou est de relier la péninsule au continent, toute la vie de la péninsule étant organisée autour de la voie terrestre la reliant à l’Ukraine continentale, essentielle notamment pour l’approvisionnement en eau et en électricité. Pour limiter les pénuries d’électricité et réduire la dépendance envers l’Ukraine, la Russie a rapidement mis en place des câbles sous-marins et construit des centrales thermiques. La construction du pont au-dessus du détroit de Kertch, confié à l’entreprise de l'oligarque russe Arkady Rotenberg, proche de Vladimir Poutine, débute en mai 2015, pour s'achever le 15 mai 2018. L’ouvrage, long de 19 km, est inauguré par le président russe en personne. En juillet 2019, une ligne de chemin de fer y est ouverte.

Pont de Kertch

Les autorités de Kiev considèrent ce pont comme illégal au regard du droit international. Elles ont déposé une plainte contre la Russie pour violation de la convention des Nations unies sur le droit de la mer et le bureau du procureur ukrainien a engagé une procédure pénale concernant la construction de l’ouvrage. En décembre 2018, l’Assemblée générale des Nations unies a condamné l’ouverture du pont.

Cet ouvrage permet aux Russes de renforcer leur emprise sur la mer d’Azov. La travée principale du pont se situe entre 33 et 35 mètres d'altitude, ce qui, selon les autorités maritimes ukrainiennes, empêcherait de nombreux navires de passer sous l’édifice en toute sécurité. Depuis l’annexion de la Crimée et la construction de ce pont, le trafic maritime ukrainien en mer d’Azov a été fortement réduit. Le trafic des ports ukrainiens de Marioupol et Berdyansk a été réduit de moitié.

En se réappropriant la Crimée, la Russie a multiplié par trois sa zone maritime en mer Noire et a élargi son territoire terrestre de 27 000 km². Depuis 2014, selon les chiffres officiels, 1% de la population – avant tout les Tatars de Crimée et les citoyens dont le sort était très lié à l’Ukraine – a quitté la péninsule. La région a fait l’objet de dotations importantes de la part de l’État russe. Mais si les retraites ont été augmentées, la population fait aussi face à une flambée des prix.

L’annexion de la Crimée a créé de facto une nouvelle frontière au niveau de l’isthme de Perekop, seul passage depuis le continent, transformant une partie de cette étroite bande de terre en no man’s land. La Russie y a établi 3 checkpoints (Perekok, Armiansk et Djankoï). L’Ukraine, de son côté, a établi un régime frontalier dans la zone et y a déployé ses garde-frontières. Aucun incident armé sérieux n’a été enregistré à cette nouvelle frontière ces dernières années.

Les dirigeants ukrainiens, Petro Porochenko puis son successeur Volodymyr Zelensky ont promis de rendre la Crimée à l’Ukraine, mais leurs moyens sont limités. Kiev a engagé des poursuites contre Moscou devant la Cour européenne des droits de l’homme. Des investisseurs ukrainiens en Crimée ont également engagé un certain nombre d’arbitrages en matière d’investissements.

La question de l’appartenance de la péninsule reste ouverte également pour la communauté internationale. Les États-Unis, le Canada, l’Union européenne, qui prolongent régulièrement les sanctions imposées dès mars 2014 envers des responsables politiques russes, mais aussi des entreprises russes de la finance, de l’armement et de l’énergie.

Le Kremlin, à l’inverse, estime la question réglée une fois pour toutes. L’une des mesures de la réforme constitutionnelle adoptée en juin interdit toute aliénation du territoire de la Fédération de Russie : un moyen explicite de rendre toute éventuelle rétrocession de la Crimée à l’Ukraine inconstitutionnelle.

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