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Territoires disputés

Le Haut-Karabakh, la poudrière non reconnue du Caucase

Un soldat de l'armée de défense du Haut-Karabakh passe devant des chars à environ 70 km au nord de Stepanakert, la capitale du Karabakh, le 6 avril 2016.
Un soldat de l'armée de défense du Haut-Karabakh passe devant des chars à environ 70 km au nord de Stepanakert, la capitale du Karabakh, le 6 avril 2016. KAREN MINASYAN / AFP
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Le Haut-Karabakh, province autoproclamée indépendante du Caucase du Sud, est l'objet d'un conflit qui dure depuis trente ans entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Malgré plusieurs tentatives, les négociations patinent et la logique de militarisation des territoires continue à prédominer. Avec, en arrière-plan, la main de la Russie et de la Turquie.

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Latent depuis presque trente ans et un cessez-le-feu qui a mis un frein à une guerre sanglante, le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan connaît, ces dernières semaines, un brusque regain de violences. Les affrontements, qui ont provoqué la mort de 19 personnes depuis le dimanche 12 juillet, n’ont pas directement eu lieu sur le territoire disputé du Haut-Karabakh. Mais cette région autoproclamée indépendante depuis 1991 est au cœur des tensions qui agitent les deux pays.

RFI

En 1921, Staline décide de rattacher ce territoire de la taille d’un département français à l’Azerbaïdjan. Mais lorsque le bloc soviétique s’effondre, le Haut-Karabakh rêve d’indépendance. Peuplée à 95% d’Arméniens, la République du Haut-Karabakh voit le jour en 1991 lorsqu’elle s’autoproclame indépendante, au grand dam de ses voisins. Soutenue par Erevan mais reconnue par aucun membre de l’Organisation des Nations unies (ONU), elle est dans la ligne de mire de Bakou, qui souhaite récupérer le contrôle du territoire. À cet instant, les tensions, auparavant ethniques, se transforment en guerre ouverte entre les deux pays.

Un conflit interminable et une paix introuvable

Fort de sa puissance militaire, l’Azerbaïdjan lance l’offensive pour reprendre le contrôle de son territoire. De violents combats explosent donc entre les deux États sur cette enclave montagneuse transcaucasienne, dont l’Arménie sortira victorieuse. Durant cette guerre ouverte, les affrontements sont quasi quotidiens. En 1994, un accord de cessez-le-feu, qui s’avèrera fragile, met fin au conflit. À ce jour, le bilan s’élève à plus de 30 000 morts et des milliers de déplacés.

Depuis 1992, la communauté internationale se mêle du dossier. Un groupe de négociation est mis en place par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) : le groupe de Minsk. Composé de médiateurs internationaux, co-présidé par la Russie, la France et les États-Unis, il est chargé d’orienter les négociations pour la signature d’un traité de paix. Mais aujourd’hui encore, elles sont au point mort, faute de communication entre les belligérants et malgré plusieurs rencontres organisées ces 20 dernières années.

« Il est très difficile de donner raison à l'un ou à l'autre »

Statut du Haut-Karabakh, territoires périphériques, velléités nationalistes ou encore influence des grandes puissances… Les divergences entre les deux États sont légions. « Il y a à la fois des raisons directement liées au processus de paix et en même temps, sur le long terme, les appétits des courants nationalistes de chaque côté », résume Gaidz Minassian, politiste spécialiste du Caucase. « C'est aussi une situation unique car, dans ce conflit, le principal acteur n’est pas partie prenante du processus », raconte Gaidz Minassian en évoquant les difficiles négociations.

L’ancrage historique de la région séparatiste n’aide pas non plus les négociateurs à venir à bout de cette épineuse question. Au gré des siècles, le Haut-Karabakh a vu passer nombre de populations, ravivant ainsi les velléités de contrôle. Pour l’Azerbaïdjan, il s’agit d’un ancien territoire ottoman puis persan dont le contrôle lui revient de droit. De son côté, l’Arménie met en avant le caractère sacré de ces terres car, au XVIIIe siècle, existait un État arménien indépendant. « Historiquement, il est très difficile de donner raison à l'un ou à l'autre du fait des mouvements de populations », expliquait devant les sénateurs Stéphane Visconti, co-président français du groupe de Minsk.

Futur incertain

Vingt-huit ans plus tard, ce conflit « gelé » n’en a que le nom, contrairement aux pourparlers. Les flambées de violences sont régulières dans la région. L’une des plus marquantes, et la plus sanglante depuis le cessez-le-feu de 1994, fut la « guerre des 4 jours ». En avril 2016, cette période d’affrontements provoqua la mort de plus d’une centaine de personnes. Mais chaque année, entre 30 et 40 victimes sont recensées dans des tensions aux frontières.

►À (ré)écouter : Grand reportage – Haut-Karabakh: quand le conflit gelé se rallume

Même si l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé une déclaration appelant à un « règlement pacifique » du conflit en 2008, le comportement des gouvernements respectifs n’est pas à la discussion. Depuis la fin de la guerre, les trois territoires sont dans une logique d’ultra-militarisation et se renvoient la responsabilité à chaque débordement. La population, elle, vit sous la crainte constante des affrontements. Au fur et à mesure des années, des terrains sont jonchés de mines et des fortifications ont été érigées aux abords des frontières. « Les barrières ont apaisé les inquiétudes chez certains mais servent de rappel permanent de l'insécurité pour d'autres », indique un rapport du Crisis Group.

Au Haut-Karabakh, la formation militaire est omniprésente.
Au Haut-Karabakh, la formation militaire est omniprésente. KAREN MINASYAN / AFP

La crainte d’une nouvelle guerre

Les affrontements de juillet, les plus graves entre les deux parties depuis 2016, risquent également de durcir les attitudes à l'égard du Haut-Karabakh et ravivent les craintes. Quelques jours avant, le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliev, estimait avoir le droit de prendre les armes, plaidant que les négociations étaient vaines. « La théorie principale du groupe de Minsk est de dire qu'il n'y a pas de solution militaire au conflit. Qui a dit ça ? Pour qui se prennent-ils ? », avait-il déclaré à plusieurs chaînes locales. Pour la population, la mort d’un général réputé a ravivé la volonté de mettre un terme, par les armes, au conflit endormi. Des milliers de manifestants se sont réunis dans les rues de Bakou le 15 juillet, scandant « le Karabakh, c'est l'Azerbaïdjan » et réclamant une intervention armée.

Toutefois, la probabilité d’une nouvelle guerre ouverte est faible. Ces récents affrontements ont mobilisé la totalité de la communauté internationale sur le dossier. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a réclamé une « désescalade complète et immédiate » et « un retour aux négociations », tout comme l’Union européenne, les États-Unis et le groupe de Minsk.

L’influence russe et turque

Le rôle clé de la Russie et de la Turquie dans la région influe énormément sur la situation du Haut-Karabakh, qui est constamment tiraillé entre les deux pays. D’un côté, l’Arménie jouit d’alliances économique et militaire avec la Russie, qui a notamment une base militaire sur son territoire. De l’autre, l’Azerbaïdjan achète un tiers de son armement au géant soviétique tout en bénéficiant du soutien total de la Turquie. « Les deux pays jouent un rôle ambigu, analyse Gaidz Minassian. La Russie considère qu’elle peut tenir l’Arménie et l’Azerbaïdjan sous sa poigne et la Turquie estime aussi que le Caucase est une ancienne province ottomane ». « Ils mènent tous les deux une diplomatie de nuisance pour des raisons différentes mais parallèles et opposées », conclut-il.

Le maintien d'un statu quo est primordial pour les deux puissances. En cas de confrontation directe, la Russie sera forcée de soutenir l'Arménie, dans le cadre de l'Organisation du traité de sécurité collective, tandis que l'Azerbaïdjan recevra l'appui de son allié turc. Un bras de fer dont ni l'un ni l'autre ne veut.

L’avenir reste toutefois incertain, car si le Kremlin maintient aujourd’hui le cessez-le-feu dans cette région, la position azerbaïdjanaise fluctue. Le limogeage inattendu du ministre des Affaires étrangères azerbaïdjanais, en poste depuis 2004 et plutôt pro-Kremlin, ainsi que les exercices militaires du 29 juillet entre la Turquie et l’Azerbaïdjan dans le sud du pays montrent « un changement d’orientation » de Bakou.

« L’Azerbaïdjan a décidé de jouer davantage la carte turque que la carte russe », ajoute Gaidz Minassian. Il tempère toutefois sur le risque d’un conflit : « La Turquie ne veut pas la guerre, elle cherche à créer le désordre pour mettre la pression sur Moscou ». Pour résumer, un énième coup de pied dans la fourmilière, signe d’une démonstration de force, à l’instar des autres conflits dans lesquels les deux pays s’opposent indirectement. Tout en évitant de faire une étincelle, qui suffirait pour enflammer la poudrière.

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