Portrait

Monténégro: le scrutin de trop pour Milo Đukanović?

Milo Đukanović, le  président du Monténégro, lors d'une cérémonie de pose de fleurs au Monument de la Liberté à Riga le 11 mars 2020.
Milo Đukanović, le président du Monténégro, lors d'une cérémonie de pose de fleurs au Monument de la Liberté à Riga le 11 mars 2020. AFP/Gints Ivuskans

Alors qu'il est au pouvoir depuis 29 ans, les élections législatives de dimanche 30 août s'annoncent bien incertaines pour le tout puissant Milo Đukanović, le maitre incontesté du Monténégro. Englué dans des scandales de corruption à répétition et fragilisé par l'opposition frontale de l'Église orthodoxe serbe, l'homme joue peut-être l'une de ses dernières cartes.

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Une fois de plus, il joue son va-tout. Ébranlé par la crise sanitaire, éclaboussé par des scandales de corruption, défié par la puissante Église orthodoxe serbe, Milo Đukanović, qui règne sans partage sur le Monténégro depuis 29 ans, aborde « les élections les plus dangereuses » de sa langue carrière. L’issue du scrutin législatif de dimanche semble, pour une fois, étonnamment ouverte.

Candidat à l’intégration européenne, le Monténégro endosse en général avec enthousiasme toutes les positions de l’Union en matière de politique internationale mais, pour une fois, à propos de la crise qui secoue la Biélorussie, son ministère des Affaires étrangères demeure extrêmement réservé. Podgorica entretient en effet de bonnes relations avec Minsk, et surtout, il faut éviter toute possible comparaison : Alexandre Loukachenko n’est au pouvoir « que » depuis 1994, tandis que Milo Đukanović est devenu Premier ministre en 1991. Et lors des manifestations anti-corruption qui ont secoué le Monténégro à l’hiver 2018-2019, les protestataires dénonçaient déjà « le plus vieux dictateur d’Europe »…

Milo Đukanović est en effet l’ultime survivant de la génération des dirigeants qui ont commencé leur carrière sous la Yougoslavie, ont provoqué son éclatement et ont su tirer le meilleur profit personnel des sombres années de guerre et d’après-guerre. Ils ont tous disparu, les Milošević, Tuđman et autres Karadžić : beaucoup sont morts, d’autres en prison pour longtemps. Milo Đukanović, lui, est toujours là. Il est vrai qu’il était beaucoup plus jeune : né en 1962, il n’avait que 29 ans quand il devint Premier ministre de la République fédérée du Monténégro, en 1991.

Sur les photos de l’époque, lors des ultimes rencontres entre les dirigeants des différentes entités de la Fédération yougoslave moribonde, le grand échalas monténégrin fait figure de gamin venu rendre visite à ses aînés. Mais aujourd’hui, du haut de ses quasi deux mètres, Milo Đukanović continue de toiser la classe politique balkanique comme les diplomates et autres émissaires internationaux. Combien de présidents américains ou français, de chanceliers d’Allemagne a-t-il connu ? On raconte encore, dans certains milieux, qu’il n’aimait pas que Jacques Chirac l’appelle « petit »... Il fait plus que jamais figure de « garant de la stabilité régionale ». Beaucoup préfèrent dire de parrain.

Le secret de cette exceptionnelle longévité politique ? Un art consommé de s’adapter aux circonstances et de choisir les bons alliés. Certains parleront de « pragmatisme », d’autres d’un opportunisme sans principe... Jeune cadre des jeunesses communistes, Milo Đukanović entame sa carrière dans l’ombre et le sillage du dirigeant serbe Slobodan Milošević, dont il est l’homme-lige au Monténégro. Premier ministre en 1991, il transforme la Ligue des communistes monténégrins en Parti démocratique des socialistes (DPS) - qui est donc la seule formation politique en Europe à être restée au pouvoir depuis 1945 sans aucune solution de continuité.

Durant les années de guerre, il soutient sans état d’âme la politique de Belgrade : le Monténégro participe au siège de la ville croate de Dubrovnik, traque les réfugiés bosniaques et les remet aux milices serbes de Bosnie-Herzégovine. En 1996, Milo Đukanović entame pourtant un virage à 180° : il rompt avec son mentor Milošević, se rapproche de l’Occident et commence à endosser des positions souverainistes monténégrines… Sûrement l’avisé maître du Monténégro a-t-il compris, avant tout le monde, que le régime de Belgrade était condamné et qu’il était temps de jouer une autre carte.

C’est aussi durant ces violentes années 1990 que Milo Đukanović a construit le système sur lequel il s’appuie toujours. Placé sous embargo international, le Monténégro est devenu un carrefour de trafics, notamment ceux de cigarettes, étroitement contrôlés par les autorités publiques… Ces derniers ont permis au pays de survivre, de payer ses fonctionnaires, de financer ses écoles et ses hôpitaux, mais aussi d’édifier quelques immenses fortunes privées. En réalité, depuis cette époque, les frontières se sont estompées entre le budget de l’État et les comptes privés de la « famille », souvent localisés dans des paradis fiscaux très exotiques. La première banque privée du pays appartient toujours au frère de Milo Djukanovic, tandis que leur sœur a longtemps été procureure de la République…

Son véritable tour de force a pourtant été de faire accepter cette dérive du pays à ses nouveaux partenaires occidentaux. Au nom, bien sûr, des plus hautes considérations stratégiques : seul Milo Đukanović pouvait défier Milošević de l’intérieur de la « petite Yougoslavie » recréée en 1992, seul lui pouvait garantir la « stabilité » des Balkans après la guerre du Kosovo… Alors que l’entourage proche du « maître » a longtemps été lié aux oligarques et aux services secrets russes, le Monténégro affiche depuis son accession à l’indépendance, en 2006, un tropisme pro-occidental de plus en plus marqué. Le pays a rejoint l’Otan en 2017, il a longtemps fait figure de « bon élève » de l’intégration européenne, même si la situation de l’état de droit suscite de plus en plus de critiques.

D’ailleurs, alors que jamais Milo Đukanović n’avait encore joui d’une telle considération internationale, c’est au sein même du « système » que des failles sont apparues, devenant vite d’énormes lézardes. En 2016, il a du sacrifier son bras droit, Svetozar Marović, longtemps président du Parlement monténégrin, unique chef d’État de l’Union-de-Serbie-et-Monténégro, qui remplaça un temps la Yougoslavie, et surtout « patron » incontesté de la côte monténégrine, de ses hôtels, de ses casinos et de ses discothèques. Impliqué dans des scandales immobiliers, l’homme a du se réfugier en Serbie, où il rêve toujours d’une revanche. Fin 2018, c’est l’homme d’affaires Duško Knežević qui révélait comment il avait dû, durant des années, financer le DPS au pouvoir, suscitant une véritable révolte citoyenne et un hiver de manifestations.

Mais plus que ces scandales financiers, ce sont les prières et les processions qui menacent de faire chavirer le régime. Fin décembre 2019, le Monténégro a adopté une Loi sur la liberté religieuse, rejetée par la puissante Église orthodoxe serbe qui y voit une tentative de nationalisation de ses églises, de ses monastères et de ses domaines au Monténégro. Depuis, des dizaines de milliers de fidèles défilent en procession, icônes à la main et chantant des cantiques. Même la crise du Covid-19 et le confinement n’ont pas arrêté le mouvement : pour respecter les règles de distance sanitaires, les fidèles ont inventé les processions en voiture, en bateau, sans parler bien sûr des processions virtuelles sur Internet…

L’adoption de la loi sur les religions avait probablement pour but de détourner l’attention de l’opinion publique des affaires éclaboussant le clan au pouvoir et de cliver à nouveau le pays entre partisans de l’Église orthodoxe « pro-serbes » et défenseurs de l’identité monténégrine. Durant les derniers jours de campagne, Milo Đukanović n’a cessé de dramatiser l’enjeu, accusant tous ses opposants, lors d’un meeting mercredi soir à Tivat, de vouloir « serbiser » le Monténégro, y compris la liste citoyenne Noir sur blanc, qui regroupe toutes les communautés nationales du pays et revendique un Monténégro citoyen… La stratégie consiste à se poser en ultime sauveur de la patrie menacée, mais va-t-elle fonctionner encore une fois ? Beaucoup d’électeurs, y compris parmi ceux qui votent traditionnellement pour le DPS, sont aussi des fidèles de l’Église orthodoxe serbe. Les sondages augurent de résultats très serrés, le DPS étant talonné par la coalition pro-serbe « pour l’avenir du Monténégro ».

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