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Festival de San Sebastian: Johnny Depp et Matt Dillon font leur cinéma en musique

Mexico, Francisco Fellove Valdés -le Gran Fellove- et Joey Altruda dans le film El gran Fellove de Matt Dillon.
Mexico, Francisco Fellove Valdés -le Gran Fellove- et Joey Altruda dans le film El gran Fellove de Matt Dillon. https://www.sansebastianfestival.com/
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Johnny Depp et Matt Dillon sont parmi les invités vedettes de ce 68e festival international du film de San Sebastian et les rares Nord-Américains à avoir fait le voyage pour la cité basque cette année. Et ils sont venus avec chacun dans leur bagage, un film sur un musicien, en sélection officielle. Deux époques, deux styles musicaux et deux écritures cinématographiques aussi.

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de notre envoyé spéciale à San Sebastian,

De Cuba à l'Irlande, de Mexico à Londres, et de part le vaste monde au gré des concerts. Matt Dillon (réalisateur) et Johnny Depp (producteur) nous racontent des histoires de passion, pour la musique et d'amitié aussi. El Gran Fellove, qui a donné son titre au documentaire du premier, c'est Francisco Fellove Valdés. Il a impulsé un nouveau rythme à la musique cubaine des années cinquante-soixante en passant par la case Mexique. Shane MacGowan, des Pogues, a insufflé à la musique traditionnelle irlandaise la rage de la culture punk dont il est aussi issu. Mais tous deux ont dû quitter leur pays pour connaître la consécration.

Matt Dillon, dont c'est le deuxième film en tant que réalisateur, a rencontré Francisco Fellove Valdés à Mexico où celui-ci vivait depuis 1955. Au départ du film, il y a un projet de disque et pourquoi ne pas raconter l'histoire de la genèse du disque en images ? Nous sommes à la fin des années 1990 et la musique cubaine fait son grand retour sur la scène musicale internationale et dans les salles de cinéma avec notamment l'album Buena Vista Social Club, produit par Ry Cooder en 1997, suivi par le documentaire de Wim Wenders.

Matt Dillon, le New-Yorkais, est le fil rouge de son film, sa voix off. Il rappelle en ouverture du film que sa ville est un vrai melting-pot culturel et musical. La musique latine est partout présente. Ce féru de musique se rend à la source, à La Havane. On voit des images de ses premiers voyages dans la capitale cubaine, dans les années 1990, en pleine période spéciale. Il écume les marchands de disques, cherche les perles rares. Une passion qu'il partage avec un bassiste et ami californien, Joey Altruda, qui sera la cheville ouvrière du disque. Tous deux iront à Mexico rassembler autour du Gran Fellove un groupe de jeunes musiciens cubains de Mexico (la relève) pour offrir au vieil homme l'occasion de faire son dernier disque. « Les jeunes apprennent toujours des vieux », improvise en jubilant Fellove.

Le film est construit de façon classique : alternant les séquences d'enregistrement, de nombreux (trop ?) témoignages sur l'apport du Gran Fellove à la musique cubaine (le scat notamment, sous l'influence de musiciens comme Ella Fitzgerald qui se produisaient dans les salles de concert de La Havane où venaient se rafraîchir les oreilles des marins en permission), de belles archives sonores, des images de ses proches et de sa maison où est allé filmer Matt Dillon. Tout ceux qui comptent ou ont compté sur la scène musicale cubaine sont dans le film dont l'érudition est impressionnante. René Lopez, renommé musicologue, spécialiste du son cubain, est d'ailleurs le conseiller musical du film.

De La Havane à Mexico

Matt Dillon s'intéresse aussi au contexte politique et social de l'époque et il nous explique comment les musiciens noirs cubains ont presque tous dû quitter à un moment ou à un autre l'île pour pouvoir vivre de leur art en raison des inégalités sociales et du racisme ambiant. El Gran Fellove n'a ainsi jamais été crédité sur le seul disque auquel il a participé à Cuba. Pour échapper à la dèche absolue, comme d'autres, notamment son ami proche et célèbre compositeur José Antonio Mendez, il part pour le Mexique.

Mexico est alors l'eldorado des musiciens cubains noirs. Ils y sont accueillis à bras ouverts et là la carrière du Gran Fellove explose littéralement. « On nous aimait au Mexique », se souviennent tous les témoins. Dans le quartier cubain de Mexico, autour du café La Habana, tous les exilés se croisent, y compris Fidel Castro qui prépare le départ du Granma à Cuba et son invasion de l'île. « Il était beau garçon à l'époque », soupire une chanteuse sur fond d'images d'archives du jeune Castro.

Après la révolution cubaine de 1959, certains comme José Antonio Mendez reviendront sur l'île, c'était un « rouge », un socialiste, raconte un autre. El Gran Fellove, lui, restera au Mexique en raison de ses nombreux engagements, explique le film. Il reviendra à Cuba, en 1979, pour quelques semaines. Il ne retrouve bien sûr pas le pays qu'il a quitté, mais une invitation à la télévision dans une célèbre émission musicale où il fait une prestation remarquée, lui permet de conquérir un nouveau public. Les Cubains connaissaient ses chansons, mais pas lui. El Gran Fellove, musicien hors pair et  personnalité solaire, véritable bête de scène, cabotine gentiment devant la caméra de Matt Dillon avec laquelle il joue, comme s'il avait attendu ces retrouvailles depuis trop longtemps. Pour le réalisateur, il est un peu le porte-drapeau de cet exil forcé et méconnu des musiciens noirs au Mexique. 

Shane MacGowan, chanteur et compositeur des Pogues dans le film Crock of Gold de Julian Temple, produit par Johnny Depp
Shane MacGowan, chanteur et compositeur des Pogues dans le film Crock of Gold de Julian Temple, produit par Johnny Depp https://www.sansebastianfestival.com/

Shane MacGowan, l'Irlande au corps

Autre phénomène sur scène et dans la vie, dans un autre genre, Shane MacGowan. Produit par Johnny Depp, ami de trente ans du musicien irlandais, le film alterne aussi des images d'archives de concerts, des interviews avec le musicien (peu communicatif) et surtout des séances d'écoute émouvantes où Shawn MacGowan, prématurément vieilli et physiquement diminué - au récit de ses exploits éthyliques et autres, il apparaît comme un miraculé -, réécoute des entretiens qu'il a donnés.

Le réalisateur britannique Julien Temple, auteur de nombreux clips et documentaires sur les musiciens anglo-saxons (dont les Clash, groupe fétiche du jeune Shane qui jouera avec Joe Strummer), puise à d'autres genres, du dessin animé à la fiction, et à toutes les palettes graphiques. Visuellement, on est dans un registre plus riche que le premier documentaire. Il utilise aussi de nombreuses images d'archives - photos et films retravaillés - pour raconter l'Irlande rurale de l'enfance de Shane MacGowan, celle de Tipperary, berceau de l'irrédentisme irlandais selon le musicien qui revendique avec fierté l'engagement de certains de ses proches. Il créera d'ailleurs pour les Pogues une chanson sur les « Six de Birmingham », des Nord-Irlandais condamnés injustement par les tribunaux anglais. « Ça a été déterminant pour notre libération », salue Paddy Hill, l'un des six, dans le film.

Il y a aussi de longues séquences avec Gerry Adams, leader nord-irlandais, ex-leader du Sinn Fein et négociateur de l'accord du Vendredi saint de 1998 en Ulster. L'Irlande est au cœur de la créativité du leader des Pogues, qui a grandi à Londres. Le titre du film, The crock of gold (le chaudron d'or) est d'ailleurs emprunté à un roman populaire du début du XXe siècle. Le sentiment d'appartenir à une culture (les références littéraires comme Flann O'Brien, Brendan Behan ou James Joyce sont multiples avec une prédilection pour les grands auteurs buveurs !), à une musique, à une révolte - contre l'occupant britannique - est viscéral. Il faut l'entendre raconter la grande famine qui contraint des millions d'Irlandais à l'exode au milieu du XIXe siècle. Un intervenant dit dans le film que si Shane MacGowan - dont la famille a émigré à Londres alors qu'il était petit garçon - était resté en Irlande, il n'aurait pas eu cette formidable carrière. Quand l'arrachement, comme dans le cas de Gran Fellove, est source de fertilité créatrice.

Le punk devenu monument national irlandais

Tout ce que la scène musicale irlandaise comptait comme pointures s'est réuni pour fêter le soixantième anniversaire de Shane MacGowan en janvier 2018 à Dublin, en présence du président irlandais Michael D. Higgins, avec Johnny Depp à la basse. Les musiciens de la jeune génération sont aussi sur scène comme Lisa O'Neill, merveilleuse chanteuse qui rappelle Kirsty MacColl. L'ancien punk alcoolique et drogué – la scène où il raconte lors d'un trip comment il a repeint en bleu toute sa chambre d'hôtel en Nouvelle-Zélande est d'anthologie - est devenu un monument national d'une Irlande en quête de nouveaux héros. El Gran Fellove, lui, s'est éteint dans un relatif anonymat dans la Cité des artistes de Mexico en 2013. Il n'aura pas connu la sortie du disque, prévue pour l'an prochain, ni celle du film qui a donc été long à produire. Deux destins d'artistes, de musiciens. Pour ce qui est du destin des deux films, c'est à suivre.

►Le site du festival de San Sebastian

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