Accéder au contenu principal
Entretien

Présidentielle à Chypre-Nord: «On s’achemine vers une recomposition des alliances»

Des Chypriotes tiennent des drapeaux turcs et chypriotes turcs en célébrant la victoire du candidat nationaliste Ersin Tatar, soutenu par la Turquie, à Nicosie, le 18 octobre 2020.
Des Chypriotes tiennent des drapeaux turcs et chypriotes turcs en célébrant la victoire du candidat nationaliste Ersin Tatar, soutenu par la Turquie, à Nicosie, le 18 octobre 2020. AP Photo/Nedim Enginsoy

Le nationaliste Ersin Tatar, protégé d'Ankara, a créé la surprise en remportant dimanche 18 octobre l'élection « présidentielle » en République turque de Chypre-Nord (RTCN), reconnue uniquement par la Turquie. RFI a posé trois questions sur le sujet à Jean-Sylvestre Mongrenier, docteur en géopolitique, professeur agrégé d'histoire-géographie, et chercheur à l'Institut français de géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Publicité

RFI : Comment analysez vous le résultat de ce scrutin ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Ma grille de lecture, c’est l’affirmation de la Turquie dans son environnement immédiat et même plus lointain. Il y a un fort nationalisme turc dont participe également la partie septentrionale de Chypre. On entend parler d’ingérences, d’interférences d’Ankara :  si on regarde les choses de Chypre-Sud et grecque, oui, c’est le cas. Mais la partie nord de Chypre, c’est un État fantoche, c’est purement et simplement la propriété, la possession même de la Turquie : il y a une emprise structurelle sur la partie septentrionale. C’est quand même Ankara qui y fait la pluie et le beau temps avec l’occupation de 37% du territoire, la présence de 30 000 soldats que la Turquie ne veut pas retirer, toutes les négociations achoppent là-dessus. La RTCN, c’est un pseudo État sous perfusion sur le plan économique : sans le soutien de la Turquie, Chypre-Nord serait réduite à la faillite.

À lire aussi : Chypre-Nord: victoire surprise du protégé d'Ankara face au «président» sortant

Après ce résultat, quel est le scénario le plus probable pour la suite ?

Le scénario le plus probable c’est le renforcement du statu quo tel qu’il existe aujourd’hui, c’est-à-dire en fait deux États, un État au sud, qui est le seul reconnu sur le plan international, et de l’autre côté la partie nord, cet État fantoche qui n’est reconnu quasiment que par la Turquie. La solution de la réunification dans une formule fédérale est battue en brèche : sachant qu’elle semblait quand même déjà improbable au regard du contexte international et de la volonté d’affirmation de la Turquie dans la région.

La situation est déjà extrêmement tendue et ce n’est pas un mouvement d'humeur, c’est une donnée de base à partir du moment où la Turquie entend jouer sa propre partie dans la région, se poser en acteur stratégique de plein exercice à l’intersection entre l’Orient et l’Occident. Quand on regarde Chypre qui se trouve à moins d’une centaine de km des côtes d’Asie mineure, on ne voit pas la Turquie lâcher du lest sur cette question.

Chypre est un enjeu géostratégique très important, il y a déjà cette position en Méditerranée orientale, plus précisément dans le bassin levantin : il y a donc un enjeu de circulation. Il y a aussi un enjeu de possessions, la Zone économique spéciale a pris de la valeur avec les découvertes d’hydrocarbures, de champs gaziers. Ce n’est pas ça qui vient révolutionner la géopolitique du gaz, car ça fait moins de 2% des réserves mondiales de gaz, mais à l’échelle des différents États du pourtour de la Méditerranée orientale, c(est véritablement un facteur qui vient changer beaucoup de choses.

Ensuite il y a une dimension identitaire, car on ne peut pas tout ramener à de simples facteurs de puissance ou de simples facteurs matériels et économiques. Du point de vue de la Turquie, Chypre est un morceau de cette Turquie qui va de l’adriatique à la muraille de Chine, qui a été sous dimension ottomane jusqu’en 1878, puis sous protectorat britannique avant d’accéder à l'indépendance en 1960. Ce territoire a une population turque qui doit représenter à peu près 20% du total et Ankara argue de cette population et du passé ottoman de Chypre pour prétendre dominer cette île.

Est-ce une mauvaise nouvelle pour les Européens qui ont repoussé la semaine dernière lors du Conseil européen la possibilité de sanctions au Conseil de début décembre ?

Ça confirme ce qu’on redoutait, c’est à dire que  la politique étrangère menée ne dépend pas de facteurs uniquement circonstanciels, ou des humeurs d’Erdogan : il y a bien un mouvement de fond d'auto-affirmation de la Turquie, de distance croissante avec l’occident. Il faut aussi prendre en compte les récents essais duS-400, le système antimissile russe achetée par la Turquie, et qui est un grand motif de discorde avec les États-Unis et plus largement à l’intérieur de l’Otan : tout ça va dans le sens d’un relâchement des liens et de tensions croissantes en Méditerranée Orientale avec une Turquie qui bascule. On s’achemine bel et bien vers une recomposition des alliances.

Ça fait des années qu’on cherche à repousser les échéances et la possibilité d’entamer un nouveau départ. Mais là maintenant on voit que l'appétit vient en mangeant : même si aujourd’hui la Turquie a désormais la zone de sécurité qu’elle avait réclamé à corps et à cris dans la partie nord de la Syrie, ça ne l’empêche pas de vouloir s’affirmer bien au delà. Cette bascule renvoie à des facteurs internes à la Turquie : elle a longtemps été un pivot géopolitique, un acteur avec une autonomie relativement réduite qui suivait les politiques occidentales, qui n’avait pas la masse critique suffisante pour peser dans l’élaboration de ces politiques.

Aujourd’hui, ce pivot géopolitique se transforme en acteur géostratégique et entend mener sa propre politique étrangère, en fonction de sa propre vision du monde et de sa propre hiérarchie des priorités.
 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.