Journal de bord

RFI à bord d'«Ocean Viking»: mise en situation avant le début des opérations

Debout sur la plateforme avant de son bateau semi-rigide, Jérémie dirige les opérations de sauvetage.
Debout sur la plateforme avant de son bateau semi-rigide, Jérémie dirige les opérations de sauvetage. © Guilhem Delteil/RFI

L’Ocean Viking, le bateau de l’organisation SOS Méditerranée, effectue une nouvelle campagne de sauvetage en Méditerranée centrale. En mer en janvier et février, le navire a secouru 796 personnes parties de Libye vers l’Europe. RFI embarque à son bord pour cette mission. Chaque jour, nous recevons le carnet de bord de notre envoyé spécial. 

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Samedi 13 mars : avant de commencer ses opérations, son équipage fait d’ultimes entraînements en mer

Debout sur la plateforme avant de son bateau semi-rigide, Jérémie dirige les opérations de sauvetage.
Debout sur la plateforme avant de son bateau semi-rigide, Jérémie dirige les opérations de sauvetage. © Guilhem Delteil/RFI
Sur une mer calme et un grand soleil, les trois petits bateaux d’opération de l’Ocean Viking ont été mis à l’eau. Tous les sauveteurs sont mobilisés. Sur chaque bateau : un chef, un pilote et un à trois membres d’équipage.

Sur EZ 1, le principal de ces bateaux, Jérémie se tient debout sur la plateforme avant. Droit comme un « i », les jambes entremêlées dans une rambarde pour ne pas tomber à l’eau, le chef de l’équipe de recherche et de sauvetage dirige les opérations avec détermination. Lui scrute l’horizon et d’un geste fait sans se retourner, il indique les directions à son pilote à l’arrière. Tour à tour, son bras se tend à droite, à gauche puis tout droit. Le bateau semi-rigide fait des tours dans l’eau, des accélérations puis revient vers l’Ocean Viking.

Le bateau semi-rigide s’exerce alors aux manœuvres d’approche qui permettront aux personnes secourues en mer de monter à bord du bateau. Une fois, deux fois, trois fois : Ralph avance son semi-rigide doucement et vient se positionner au pied de l’échelle. A l’avant, Jérémie et Dragos, autre sauveteur, miment alors un débarquement.

« Tour à tour, les bateaux d’opération viennent s’entraîner aux manœuvre de débarquement de personnes secourues en mer. »
« Tour à tour, les bateaux d’opération viennent s’entraîner aux manœuvre de débarquement de personnes secourues en mer. » © Guilhem Delteil/RFI
EZ1 s’éloigne à nouveau et se rapproche des autres bateaux d’opération : EZ2 et EZ3. Un scénario de sauvetage est mis en place : EZ3 incarne une embarcation en détresse, EZ1 et EZ2 viennent à sa rescousse. EZ1 s’approche : en anglais, le chef de l’équipe de secours donne ses consignes aux personnes secourues et les fait traduire en arabe par Riad, le médiateur culturel, à bord de son bateau. Jérémie demande de maintenir le calme et promet une évacuation de chacun mais à tour de rôle. « Y’a-t-il des femmes et des enfants ? » demande-t-il. « Prenez mon bébé » lui répond alors une de ses collègues dans le bateau supposément en détresse. Jérémie simule alors les montées à bord tandis que son pilote manœuvre pour garder le bateau perpendiculaire à l’embarcation à évacuer.

Quelques minutes plus tard, le chef d’équipe met en place un autre scénario : celui d’une personne tombée à l’eau. « En mer, il est très facile de perdre un repère, même droit devant soi. Il est essentiel que tout le monde indique la direction en gardant le bras tendu jusqu’au bout » explique le chef d’équipe. Le bateau reprend de la vitesse. Jérémie jette alors un flotteur à l’eau. « Man over board » (« Un homme à la mer ») crie alors un de ses équipiers. Et tout le monde tend le bras pour garder le cap de la direction.

L’équipage s’entraîne pour dispenser les premiers secours.
L’équipage s’entraîne pour dispenser les premiers secours. © Guilhem Delteil/RFI
Du sauvetage sur une mer calme qui se déroule de manière ordonnée au sauvetage compliqué avec scènes de panique et où de nombreux passagers sont tombés à l’eau, de l’opération de jour à l’intervention de nuit, il faut deux jours d’entraînement pour évoquer l’ensemble des scenarii possibles. Des exercices intensifs pour que l’équipage soit opérationnel dès que le bateau arrivera en Méditerranée centrale ; les interventions peuvent ensuite commencer à tout instant.

 

Vendredi 12 mars : le défi du coronavirus

Cette mission de l’Ocean Viking est la troisième depuis le début de la pandémie. Le coronavirus impose de nouvelles consignes à bord.
Cette mission de l’Ocean Viking est la troisième depuis le début de la pandémie. Le coronavirus impose de nouvelles consignes à bord. © Guilhem Delteil/RFI

Pour l’heure, 33 personnes sont à bord de l’Ocean Viking. Toutes ayant été soumises à une quarantaine, le bateau est un environnement libre de Covid. Mais après les opérations de sauvetage, plusieurs centaines de personnes pourraient y trouver refuge. Sur un bateau de 69 mètres de long et 15 mètres de large, la distanciation sociale serait alors impossible à établir.

Pourtant, si le bateau doit venir en aide à des embarcations en détresse et faire monter à bord des personnes arrivant de Libye, le risque de contagion deviendra alors réel. Les trois derniers bateaux de sauvetage à avoir débarqué en Italie des personnes secourues en mer avaient des personnes atteintes du coronavirus à leur bord. « Les chiffres officiels concernant la Libye ne reflètent pas la réalité de la situation sanitaire dans le pays. Comme tous les pays en guerre, les capacités de dépistage sont trop faibles » relève Valeria, la responsable médicale de cette mission.

Les migrants sont également une catégorie de population plus exposée. Leur situation illégale leur fit craindre de demander une prise en charge médicale et ils vivent en général nombreux dans de petits espaces. En Libye, certains sont dans des centres de détention. « Malheureusement, sur le plan du coronavirus, ce n’est pas un scénario optimiste pour le moment » juge Valeria.

Les équipes de soin et médicale présentent le protocole au reste de l’équipage.
Les équipes de soin et médicale présentent le protocole au reste de l’équipage. © Guilhem Delteil/RFI

Pour éviter la contagion, que ce soit entre les personnes secourues elles-mêmes ou avec l’équipage, SOS Méditerranée a mis en place un protocole sanitaire strict. Alors que le bateau navigue vers sa zone d’opération, les équipes de logistique et médicale en profitent pour installer un coin de décontamination. Situé près de la zone de débarquement des bateaux de sauvetage, « tous les membres de l’équipage et tous les survivants sont censés y passer » assure Farshad, le responsable de l’équipe de soins.

A leur arrivée sur le bateau, les personnes secourues en mer reçoivent un masque. Du gel hydro-alcoolique est également à disposition sur le pont pour leur permettre de se laver les mains régulièrement. Leur température est prise une fois par jour et les personnes symptomatiques sont isolées. Celles secourues à bord du même bateau font alors l’objet d’un suivi plus strict.

Pour l’équipage, le protocole sanitaire varie en fonction du rôle des uns et des autres à bord mais il se veut extensif. « Le passage à la station de décontamination comprend 5 à 10 étapes selon le poste » précise Farshad. Et un équipement de protection intégral, comprenant des salopettes blanches, masque et lunettes, est obligatoire pour le travail au contact des rescapés. Avant le début des opérations de secours, chacun est d’ailleurs invité à enfiler l’équipement et le retirer en respectant les consignes. A l’espace de décontamination, Leslie, la logisticienne, fait la démonstration à ses collègues.

 

Chaque membre de l’équipage doit essayer les tenues et s’initier aux procédures avant l’arrivée des personnes secourues en mer.
Chaque membre de l’équipage doit essayer les tenues et s’initier aux procédures avant l’arrivée des personnes secourues en mer. © Guilhem Delteil/RFI

Ces précautions sanitaires impliquent une lourdeur et compliquent le travail des humanitaires. Les personnes secourues ne voient plus le visage de leurs interlocuteurs que sur des badges qu’ils vont porter autour du cou. « Cela rajoute une étape supplémentaire dans les présentations et pour établir le contact » note Farshad qui a déjà effectué une mission avec SOS Méditerranée depuis le début de la pandémie. « Désormais, il faut plusieurs heures pour que les gens se sentent à l’aise et accueillies. Avant, cela prenait quelques minutes. C’est la partie la plus compliquée » déplore le chef de l’équipe de soins.

Jeudi 11 mars : Leo, le benjamin

A 24 ans, Leo est le plus jeune membre de l’équipage actuellement à bord de l’Ocean Viking. Mais il entame là sa sixième mission de sauvetage.
A 24 ans, Leo est le plus jeune membre de l’équipage actuellement à bord de l’Ocean Viking. Mais il entame là sa sixième mission de sauvetage. © Guilhem Delteil/RFI

Sur le pont supérieur arrière, les équipes de sauvetage sont rassemblées pour des exercices. Leo donne alors des instructions à ses collègues pour mettre à l’eau les bateaux semi-rigides utilisés dans les opérations de sauvetage. Sa voix grave et posée donne l’impression d’un marin ayant déjà sillonné le monde. Mais son visage, lui, n’a pas totalement perdu les traits de l’adolescence.

A 24 ans, Leo sait faire rimer jeunesse avec expérience : c’est là sa sixième mission. « En tout, j’ai passé environ sept mois à bord de l’Ocean Viking » dit-il en souriant. Ce jeune marin britannique a rejoint SOS Méditerranée en 2019 ; le projet le travaillait depuis quelques années. « Je lisais à propos de la situation en Méditerranée centrale depuis 2015 mais j’étais assez jeune à l’époque. Et je n’avais aucune qualification que je pouvais mettre au service de cette cause. »

Leo a entamé des études pour devenir marin et obtient un permis pour piloter des bateaux de moins de 200 tonnes et 24 mètres de long. Il commence alors sa carrière en Ecosse, où il travaille sur un bateau organisant des croisières dans les îles. « A ce moment-là, j’ai réalisé que je pouvais utiliser mes compétences pour le bien de cette mission. »

Leo contacte alors SOS Méditerranée. Quelques mois plus tard, l’ONG lui répond : ils auraient besoin de lui sur une mission prochaine. Leo venait juste de désembarquer du bateau de croisière : il n’a le temps de passer qu’une semaine chez lui et quitte les mers du Nord pour la Méditerranée.

« Tout ce que nous faisons ici laisse des sentiments doux-amers » juge Léo, évoquant la détresse des migrants. Mais le jeune marin reste déterminé à poursuivre son travail.
« Tout ce que nous faisons ici laisse des sentiments doux-amers » juge Léo, évoquant la détresse des migrants. Mais le jeune marin reste déterminé à poursuivre son travail. © Guilhem Delteil/RFI

Sur l’Ocean Viking, il est le pilote de l’un des bateaux semi-rigides utilisés pour porter secours aux embarcations en détresse. SOS Méditerranée a établi un protocole de sauvetage, « tiré de nos cinq ans d’opération » précise Leo. « Mon travail est de suivre ces consignes mais aussi de faire preuve de flexibilité, évaluer la situation et m’assurer qu’on offre à ces gens la qualité de sauvetage qu’ils méritent. »

Depuis sa première expérience à bord de l’Ocean Viking, Leo a enchaîné les missions. « Ce travail a été ma principale activité ». Pourtant, chaque mission est éprouvante « de bien des manières », assure t-il. « C’est difficile de voir à quel point ces gens sont vulnérables, de voir ces bateaux si surchargés et fragiles que l’on retrouve parfois en pleine mer. Mais c’est difficile aussi d’entendre les récits de ces personnes, les situations qu’ils ont vécues en Libye. » Les sauvetages procurent aussi des moments de satisfaction mais la tristesse n’est jamais très loin, note le jeune homme. « Tout ce que nous faisons ici laisse des sentiments doux-amers. »

Pour Leo, ce travail devrait être celui des Etats européens, non celui d’ONG. « Si les Etats remplissaient leurs obligations, nous n’aurions pas à faire ça. Mais soyons réalistes : la situation n’évolue pas dans le sens que je souhaite. » Le jeune homme ne baisse pas pour autant les bras. Lui qui enchaîne les missions à bord de l’Ocean Viking se dit déterminé à poursuivre. Jusqu’à quand ? « Tant que je serai en mesure d’être un atout pour ces missions ».

► Mercredi 10 mars : la « Bonne Mère » dans le rétroviseur

« J’imagine que vous voudriez tous avoir une réponse à la question qui est sur toutes les lèvres : quand prendrons-nous la mer ? », commence d’emblée Nicola, le coordinateur des opérations de recherche et de sauvetage, lors de la réunion du matin qui donne le coup d’envoi de la journée. Après plusieurs reports, une quarantaine de dix jours et trente-six heures de préparatifs, il y a, au sein de l’équipage, une impatience à entamer cette onzième mission de SOS Méditerranée.

L’impatience est d’autant plus grande que les conditions météorologiques des prochains jours en Libye sont bonnes : c’est un facteur qui incite les frêles embarcations à tenter la traversée vers l’Europe, au risque de se retrouver en situation de détresse et de chavirer. « Je suis heureux de pouvoir vous confirmer que nous avons demandé l’autorisation de partir ce soir », poursuit alors Nicola. L’annonce est accueillie par des applaudissements.

L’équipage dit au-revoir aux membres de SOS Méditerranée qui restent à quai.
L’équipage dit au-revoir aux membres de SOS Méditerranée qui restent à quai. © Guilhem Delteil/RFI

Corollaire d’un départ imminent, « peut-être serait-il bon de faire un point sur le mal de mer », continue Nicola, donnant la parole à la responsable médicale. Même pour des personnes habituées à la mer, naviguer nécessite une adaptation du corps qui doit s’habituer au roulis. Celle-ci est plus ou moins difficile selon les personnes : chacun réagit différemment. Valeria recense alors les remèdes possibles : des ingrédients naturels, comme le gingembre, aux patches en passant par les pilules. « Mais il n’y a aucun médicament parfait », prévient la médecin, énumérant les possibles effets secondaires des uns et des autres.

Leo, membre de l’équipe de recherche et de sauvetage, dessine un cœur avec ses bras aux collègues restés à quai.
Leo, membre de l’équipe de recherche et de sauvetage, dessine un cœur avec ses bras aux collègues restés à quai. © Guilhem Delteil/RFI

Vers 17h, le moteur du bateau est mis en route, la passerelle pour descendre du bateau est levée. Des responsables de l’ONG sont venus dire au revoir. Eux sur le quai, l’équipage sur le pont : les uns et les autres se font de grands signes. À la proue et à la poupe, certains marins s’affairent à replier les amarres. Lentement, le bateau s’éloigne du quai puis s’avance dans le bassin du port. Derrière, le centre-ville de Marseille s’éloigne. La basilique Notre-Dame de la Garde, point distinctif de la ville surnommé « la Bonne Mère », se fait de plus en plus distante. Avec ses 69 mètres de long, 15 mètres de large, réapprovisionné et rafraîchi, pansé des petites plaies laissées par le sel et les précédentes opérations, l’Ocean Viking a pris la mer.

 

► Mardi 9 mars : pied-de-biche, bananes et fer à souder : l’Ocean Viking se prépare à appareiller

Massimo et ses collègues gonflent une bouée banane.
Massimo et ses collègues gonflent une bouée banane. © Guilhem Delteil/RFI

Les coups de marteau émanant du pont de l’Ocean Viking en ce début d’après-midi fendent le calme qui règne sur le port de Marseille. Tenant un pied-de-biche dans sa main gauche, Massimo s’affaire pour ouvrir un large coffre en bois. Quelques minutes plus tard, il en sort un tube en plastique de plusieurs mètres de long, aplati et plié. Aidé de trois de ses collègues, ce sauveteur le déploie puis le gonfle.

« Notre travail aujourd’hui est de préparer tous nos équipements qui vont nous permettre de faire des sauvetages », explique Jérémie, le chef de l’équipe de recherche et de sauvetage. Désormais accroché sur l’un des flancs du bateau, le tube en plastique est une bouée banane. Elle pourra servir dans certains sauvetages pour que des personnes tombées à l’eau viennent s’y accrocher afin de ne pas se noyer.

L’Ocean Viking a reçu trois nouvelles bouées bananes avant cette campagne. « Les équipements souffrent en permanence. La mer est un environnement extrêmement abrasif », souligne Jérémie. La dernière campagne de l’Ocean Viking, en janvier et février, a été « longue et intense », relève le chef d’équipe qui était déjà à bord du bateau en début d’année. « Et plus les équipements sont sollicités, plus il faut les inspecter », précise-t-il.

Claire fixe un nouveau point d’accroche sur l’un des poteaux du pont inférieur.
Claire fixe un nouveau point d’accroche sur l’un des poteaux du pont inférieur. © Guilhem Delteil/RFI

Un peu plus loin, Claire, casque sur le visage, fait de la soudure. Elle fixe un nouveau point d’accroche sur l’un des poteaux du pont inférieur. Au niveau supérieur, d’autres déplacent des cartons, rangent du matériel fraîchement livré. « Dans la mesure du possible, on essaie d’avoir une redondance de matériel à bord. Il faut faire en sorte que si jamais il y a une faille mécanique ou technique sur un équipement, nous puissions le remplacer de façon efficace et pertinente sur le champ »,explique Jérémie.

Jérémie range du matériel fraichement livré.
Jérémie range du matériel fraichement livré. © Guilhem Delteil/RFI

« C’est un boulot assez conséquent, mais ça nous permet aussi de faire du "team building", du développement de l’esprit d’équipe ». La majorité des sauveteurs n’en est pas à sa première mission avec SOS Méditerranée mais tous ne se connaissent pas. « Et cet esprit d’équipe est extrêmement nécessaire et crucial pour notre type d’opérations », juge Jérémie. « Nous ne sommes qu’une bande de copains, d’humains qui allons à l’encontre des enfers. »

Aujourd'hui, c'est de pouvoir préparer au mieux tous les équipements qui vont pouvoir nous permettre d'effectuer des sauvetages...

Reportage : les derniers préparatifs de l'Ocean Viking

►Lundi 8 mars : quand l’Ocean Viking se révèle enfin

 

Embarquement à bord de l'«Ocean Viking».
Embarquement à bord de l'«Ocean Viking». © RFI/Guilhem DELTEIL

C’est avec un grand sourire et une accolade chaleureuse que Leo a accueilli sur le pont de l’Ocean Viking l’équipage qui embarquait. L’isolement de ces derniers jours et les multiples tests de dépistage de la Covid permettent de faire abstraction de la distanciation sociale imposée par la pandémie depuis un an. Quelques mètres plus loin, à l’entrée de la partie habitation du bateau, c’est Jérémie, pas moins souriant, qui souhaitait la bienvenue aux nouveaux venus.

Ces marins sauveteurs font partie des cinq personnes qui ont participé à la précédente campagne de janvier-février ; ils sont restés à bord depuis leur départ. Ce lundi, ils ont retrouvé de nouveaux collègues. Certains qu’ils connaissaient, d’autres qu’ils rencontraient pour la première fois mais la chaleur de l’accueil a été, elle, invariable et sincère.

Pour l’équipage qui montait à bord, il y avait également une certaine joie mêlée d’excitation. Le plaisir de voir la quarantaine prendre fin et de pouvoir sortir de l’hôtel où il vivait depuis dix jours. Mais surtout celui de réaliser ce pour quoi ils se préparent depuis plusieurs semaines : monter, enfin, sur l’Ocean Viking. Certains, des fidèles des missions de sauvetage de SOS Méditerranée, connaissent bien le bateau. D’autres entament leur première mission. Pour eux, comme pour moi, ce lundi marquait la découverte tant attendue de ce bateau qui va être notre univers de vie pendant quelques semaines.

Inventaire à bord de l’«Ocean Viking».
Inventaire à bord de l’«Ocean Viking». © RFI/Guilhem DELTEIL

Chacun a commencé par prendre possession de sa cabine : de petites pièces avec des lits superposés où dorment deux à trois personnes. Puis rapidement, les uns et les autres se sont retrouvés affairés. Il a fallu récupérer son équipement de sécurité : chaussures, gilet de sauvetage et casque. L’équipe logistique a entamé un inventaire des équipements. Et quand le camion d’approvisionnement est arrivé, il a fallu décharger des palettes entières de biens de consommation pour notre alimentation durant cette traversée de plusieurs semaines.

Approvisionnement de l’«Ocean Viking».
Approvisionnement de l’«Ocean Viking». © RFI/Guilhem DELTEIL

Comme un avion, un bateau a ses règles de sécurité et chaque passager doit y être initié. Dans l’après-midi, le personnel en charge de la navigation organise donc un tour des lieux, du poste de navigation aux cales. Les différents risques et les précautions à prendre sont présentés. Dans les escaliers, il est ainsi requis de se tenir à la rampe. « A bord, on dit qu’il faut une main pour vous, une main pour le bateau » ; ne jamais marcher avec les deux mains pleines, toujours en garder une pour se stabiliser. Et la visite permet aussi d’expliquer les procédures d’évacuation si d’aventure une telle option devenait incontournable.

Le bateau a également ses règles de vie. Un certain silence à respecter autour des cabines de l’équipe de nuit pour lui permettre de se reposer en journée. Et des repas servis très tôt : le dîner est ainsi à 17h45. Un horaire à respecter pour permettre à l’équipe de cuisine, aux journées très remplies, de pouvoir dormir elle aussi. Et comme le rappelle une affichette sur la porte de la cuisine, le chef est « l’homme le plus dangereux sur le bateau ». « Je contrôle votre nourriture, je contrôle votre humeur » dit une tête de mort coiffée d’une toque de cuisinier. C’est probablement le principal enseignement de cette journée !

Affichette dans la cuisine de l'«Ocean Viking».
Affichette dans la cuisine de l'«Ocean Viking». © RFI/Guilhem DELTEIL

 

► Dimanche 7 mars : l’impatience du départ

Avant chaque départ de l’Ocean Viking, il règne une certaine impatience parmi les membres de l’équipage et le personnel de SOS Méditerranée. Cette mer est la route migratoire la plus meurtrière au monde. En 2020, le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies a recensé 1 277 morts et personnes disparues au court de sa traversée. Et il estime à 233 le nombre de victimes sur les deux premiers mois de l’année 2021.

Pour SOS Méditerranée, qui mène des campagnes de sauvetage depuis cinq ans, il y a un sentiment d’urgence. La crise sanitaire n’a pas interrompu les flux migratoires : selon le HCR, 95 000 personnes sont arrivées en Italie, Espagne, Grèce ainsi qu’à Chypre et à Malte en traversant la Méditerranée en 2020. Plus de 10 000 ont fait de même sur les deux premiers mois de l’année. 

Ce sentiment est aussi renforcé par le fait que cinq bateaux de sauvetage ont été bloqués ces derniers mois par les autorités italiennes qui leur reprochaient des irrégularités à bord. « Des irrégularités insignifiantes », avait jugé l’organisation Médecins Sans Frontières, affirmant que « les autorités italiennes manipulent et abusent des procédures maritimes légitimes ». L’Ocean Viking lui-même a dû rester à quai pendant cinq mois en 2020 ; il n’a pu reprendre ses activités qu’en janvier dernier.

La lourdeur des procédures

Mais l’impatience est aussi accrue par la lourdeur des procédures qui précèdent le départ en cette période de pandémie. L’ONG veut s’assurer que personne dans l’équipage qui embarque et qui va se retrouver en mer pendant deux à trois semaines n’est porteur du coronavirus. Pour cela, un test de dépistage PCR est requis avant le départ. Mais surtout, elle impose une quarantaine de dix jours avant de prendre la mer. Depuis le 26 février, tous les membres de l’équipage sont donc à l’isolement : certains à bord du bateau, la plupart dans un hôtel de Marseille, port d’attache du navire.

Durant les premiers jours de cette quarantaine, le confinement dans les chambres était très strict. Au quatrième jour, un test de dépistage rapide de la Covid-19 a été réalisé. L’ensemble du personnel étant négatif, quelques réunions de travail ont alors été autorisées, avec port du masque obligatoire. Mais durant les dix jours, les contacts avec l’extérieur ont été limités aux livraisons de repas.

SOS Méditerranée a mis à profit ce temps d’isolement pour mettre en place des formations de l’équipage : passage en revue des procédures de sauvetage, prise en charge des traumatismes des personnes secourues, protocole sanitaire à bord du bateau, initiation à la navigation maritime… Celles-ci accompagnent chaque départ en mission mais elles se font habituellement à bord du bateau, alors que l’Ocean Viking navigue vers la Méditerranée centrale au large de la Libye. Cette fois-ci, elles se sont déroulées en visioconférence depuis la chambre d’hôtel.

À la motivation principale s’ajoute donc, pour l’équipage, la promesse de pouvoir sortir à nouveau. Celle-ci va se réaliser dès ce lundi avec l’embarquement à bord de l’Ocean Viking. Mais pour le secours en mer, il faudra encore à l’équipage un petit peu de patience. De derniers aménagements à bord sont toujours en cours : l’Ocean Viking ne quittera pas Marseille avant mardi.

 

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