Journal de bord

RFI à bord d'«Ocean Viking»: une deuxième opération de sauvetage

Un bateau pneumatique transportant 106 personnes a été repéré un peu après neuf heures à plus de 30 milles nautiques des côtes libyennes.
Un bateau pneumatique transportant 106 personnes a été repéré un peu après neuf heures à plus de 30 milles nautiques des côtes libyennes. © RFI/Guilhem Delteil

L’Ocean Viking, le bateau de l’organisation SOS Méditerranée, effectue une nouvelle campagne de sauvetage en Méditerranée centrale. En mer en janvier et février, le navire a secouru 796 personnes parties de Libye vers l’Europe. RFI embarque à son bord pour cette mission. Chaque jour, nous recevons le carnet de bord de notre envoyé spécial.

Publicité

Samedi 20 mars : une deuxième opération de sauvetage

Les conditions météorologiques de la nuit étaient propices aux départs de Libye. Dès le lever du soleil, les sauveteurs de SOS Méditerranée étaient donc en alerte. Seawatch et Pilotes volontaires, deux autres organisations recherchant les embarcations en détresse en Méditerranée centrale, avaient elles envoyé des avions survoler la zone. Pour autant, aucune alerte n’est venue perturber la quiétude du début de matinée.

« Get ready for rescue » (« préparez-vous pour un sauvetage ») : l’appel est lancé sur les radios de l’équipage un peu après neuf heures par Jérémie, le chef des équipes de recherche et de sauvetage. Une autre ONG, Alarm Phone, avait indiqué avoir reçu un appel de détresse pour un bateau dans la zone où patrouillait l’Ocean Viking. Il ne faut que quelques minutes pour que l’embarcation soit repérée.

Deux bateaux d’intervention ont fait des aller-retours pour ramener à bord de l’Ocean Viking l’ensemble des personnes.
Deux bateaux d’intervention ont fait des aller-retours pour ramener à bord de l’Ocean Viking l’ensemble des personnes. © RFI/Guilhem Delteil

Alors que les bateaux d’intervention sont en train d’être préparés, Michele, le coordinateur adjoint de cette mission, reste sur le pont supérieur avant. Prenant appui sur la rambarde de protection, il ne lâche pas des jumelles la frêle embarcation qui vient d’être repérée. Sur les autres ponts, à l’arrière de l’Ocean Viking, les deux premiers bateaux d’intervention sont en train d’être mis à l’eau.

 

« L’embarcation continue d’avancer vers nous, il faut l’intercepter » indique Nicola Stalla. Pour la sécurité des personnes à bord de l’embarcation, le sauvetage doit se faire à quelques distances de l’Ocean Viking. Sur la passerelle, le coordinateur des opérations de recherche et de secours accélère donc le départ des bateaux d’intervention.

Pendant que l’équipe de sauveteurs viennent en secours de ce bateau, le reste de l’équipage suit depuis le pont le déroulement des opérations.
Pendant que l’équipe de sauveteurs viennent en secours de ce bateau, le reste de l’équipage suit depuis le pont le déroulement des opérations. © RFI/Guilhem Delteil

Une première évaluation est faite : quelques femmes et enfants se trouvent à bord. Personne n’est allongé au sol. De nombreuses personnes souffrent du mal de mer, d’épuisement ou de déshydratation mais à ce stade, personne n’a perdu conscience. Le bateau pneumatique demeure stable pour l’instant, mais commence à montrer des signes de faiblesse : un des côtés s’affaisse légèrement. Nettement surchargée et avec une mer qui s’agite, les prochaines heures auraient pu être très critiques.

 

L’intervention se déroule dans le calme. Des gilets de sauvetage sont distribués puis les personnes sont évacuées les unes avec les autres. « Que Dieu vous bénisse, que Dieux vous protège », remercie une femme en montant à bord d’un des bateaux d’intervention de SOS Méditerranée. Une première navette permet de ramener plus d’une vingtaine de personnes sur l’Ocean Viking. Il faudra une heure et demie et sept aller-retours pour que tout le monde monte sur le bateau. Mais alors que l’évacuation se poursuit, une femme se met à convulser et s’écroule. Un homme tombe, lui, à l’eau. Les deux sont récupérés rapidement par l’équipage et mis en sécurité.

Les opérations de secours ont duré une heure et demie pour faire monter à bord les 106 personnes qui se trouvaient dans le bateau pneumatique.
Les opérations de secours ont duré une heure et demie pour faire monter à bord les 106 personnes qui se trouvaient dans le bateau pneumatique. © RFI/Guilhem Delteil

A leur arrivée sur l’Ocean Viking, plusieurs personnes secourues manifestent leur soulagement par des applaudissements. « Bienvenus à bord. Vous êtes en sécurité » dit Leslie, la logisticienne, à un groupe de personnes qui vient d’arriver. « Merci, merci » répond alors un homme. Les premiers arrivés sont installés sur le pont dans l’attente de l’ensemble des personnes secourues. Puis une fois tout le monde à bord, chacun reçoit un petit sac comprenant de quoi se sécher, se changer et se réchauffer. Tour à tour, ils s’isolent et se défont de leurs vêtements trempés par l’eau de mer.

 

Caroline, l’infirmière, les attend ensuite. Coronavirus oblige, elle prend la température de chacun puis tent un masque chirurgical : « il faut le porter tout le temps » donne-t-elle comme consigne. Riad, le médiateur culturel, et Blandine, la sage-femme, les attendent ensuite pour la dernière étape : l’enregistrement. Ils recensent le sexe, l’âge et la nationalité de chacun. Le bateau pneumatique transportait 106 personnes. Près de la moitié d’entre elles sont des mineurs non-accompagnés. Tous sont originaires d’Afrique subsaharienne : Mali, Guinée et Côte d’Ivoire principalement. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre : chacun rentre ensuite dans l’abri qui lui est destiné. Et s’endort rapidement.

A l’arrivée, des habits secs sont fournis et après un enregistrement rapide, les personnes secourues en mer ont pu aller se reposer.
A l’arrivée, des habits secs sont fournis et après un enregistrement rapide, les personnes secourues en mer ont pu aller se reposer. © RFI/Guilhem Delteil

Reportage : l'Ocean Viking procède à une seconde opération de sauvetage en mer

► Vendredi 19 mars : Les premiers rescapés découvrent la vie à bord de l’Ocean Viking

Mourad et sa famille face au large.
Mourad et sa famille face au large. © Guilhem Delteil/RFI

La journée a commencé lentement sur le pont de l’Ocean Viking. Jeudi, le bateau a recueilli dix premières personnes secourues en mer mais il a la capacité d’offrir un refuge à plusieurs centaines de personnes : la vie y est encore très calme.

 

Peu après neuf heures du matin, quelques unes des personnes secourues en mer la veille profitent de ce calme pour se reposer dans les abris : les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Les autres profitent d’une météo agréable à l’extérieur. Leslie, la logisticienne de la mission, vêtue de sa tenue intégrale de protection contre le coronavirus, passe alors sur le pont et distribue à chacun des petits déjeuners.

Des barres de céréales et une petite brique de jus d’orange sont données à chacun, un container de thé chaud mis à disposition dans un coin. Assis à côté de leur père, Amias, 9 ans, et Libya, 10 ans, mangent avec appétit : « c’est bon » disent-ils tous les deux.

Pour l’heure, la famille est heureuse. « La vie sur le bateau est très bien » juge Mourad, le père. Le confort est sommaire : une couverture par terre fait office de matelas et les douches ne sont pas accessibles tous les jours. Mais les abris protègent du vent et sont équipés de petits chauffages. « Et l’équipage est très gentil avec nous » précise Mourad. Sa femme, Sahar, venue le rejoindre abonde : « tout est parfait » dit-elle. Mais Mourad se permet tout de même un petit reproche : « cela manque de pain » suggère t-il en rigolant. « En Libye, le pain, c’est obligatoire. On en mange du pain avec tout » confirme Sahar.

Le confort est sommaire : une couverture par terre fait office de matelas et les douches ne sont pas accessibles tous les jours. Mais les abris protègent du vent et sont équipés de petits chauffages.
Le confort est sommaire : une couverture par terre fait office de matelas et les douches ne sont pas accessibles tous les jours. Mais les abris protègent du vent et sont équipés de petits chauffages. © Guilhem Delteil/RFI

 

Une fois les petits déjeuners avalés, Leslie apporte des feuilles de papier et des crayons pastel. Les quatre enfants présents sur le bateau s’en emparent. La plus jeune, âgée d’un peu plus d’un an, n’a pas moins d’enthousiasme que ces aînés pour dessiner mais elle fait tomber les crayons entre les lattes des palettes qui font office de plancher. A l’aide d’une pince, Leslie les récupère et tire un tapis de sol pour éviter de renouveler l’expérience.

Le temps entre le sauvetage et le débarquement peut être long. Une fois l’opération de secours terminé, SOS Méditerranée informe les autorités maritimes des différents pays bordant la Méditerranée centrale de son intervention et demande, conformément aux conventions maritimes internationales, un lieu sûr pour débarquer les personnes secourues. L’attente peut durer plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. En attendant, le bateau poursuit ses patrouilles mais il faut aider les personnes à bord à tuer le temps. « Normalement, les gens sont autonomes une fois qu’ils se sentent à l’aise » explique Farshad, le chef de l’équipe de soin. « Mais nous avons aussi des instruments de musique, des livres, des jeux et des éléments basiques qui peuvent les aider à s’occuper durant la journée. »

Leslie apporte des feuilles de papier et des crayons pastel. Les quatre enfants présents sur le bateau s’en emparent.
Leslie apporte des feuilles de papier et des crayons pastel. Les quatre enfants présents sur le bateau s’en emparent. © Guilhem Delteil/RFI

Le reste de la journée se divise entre divertissements à l’extérieur et moments à l’intérieur des abris. Avec la nuit passée à naviguer sur leur petit bateau et le mal de mer provoqué par des eaux désormais un peu plus agitées, le repos demeure pour l’instant une activité prisée.

► Jeudi 18 mars : Le premier sauvetage

Un petit bateau de fibre de verre, transportant onze personnes, se trouve à proximité de l’Ocean Viking
Un petit bateau de fibre de verre, transportant onze personnes, se trouve à proximité de l’Ocean Viking © Guilhem Delteil/RFI

 

Après quelques jours où le vent soufflait, la mer est redevenue calme. La météo était propice aux départs et l’équipage de l’Ocean Viking savait qu’il y avait une probabilité d’alerte. Celle-ci est arrivée au lever du jour : un signalement fait par une ONG offrant une ligne téléphonique d’urgence pour les personnes se trouvant en détresse au cours d’une traversée de la Méditerranée.

Alors que le soleil commençait à peine à monter dans le ciel, les sauveteurs étaient déjà plusieurs sur le pont supérieur à scruter l’horizon aux jumelles en quête d’une embarcation en détresse. Une autre est alors aperçue. « Ocean Viking, Ocean Viking » appelle une voix à la radio. Le coordinateur des opérations de recherche et de sauvetage répond. « Nous avons deux malades » reprend l’interlocuteur. Il s’agit de garde-côtes libyens qui demandent l’intervention de l’équipage de l’ONG, le bateau disposant d’un module médical.

A la demande des garde-côtes libyens, les sauveteurs de l’Ocean Viking évacuent dix passagers du bateau.
A la demande des garde-côtes libyens, les sauveteurs de l’Ocean Viking évacuent dix passagers du bateau. © Guilhem Delteil/RFI

Au loin, le bateau des garde-côtes libyens se rapproche. Il fait un cercle dans l’eau autour de la petite embarcation puis s’éloigne. Deux bateaux d’intervention sont alors mis à l’eau. La petite embarcation, elle, continue sa progression vers l’Ocean Viking. Jérémie, le chef de l’équipe d’intervention cherche alors à l’éloigner un peu pour temporiser et évaluer la situation. Onze personnes se trouvent dans ce petit bateau instable, à 36 milles nautiques des côtes libyennes, dont quatre enfants et deux femmes.

Le contact est établi. Jérémie se présente et les rassure : « nous allons vous porter secours ». Des gilets de sauvetage leur sont distribués, puis l’une des docteurs de l’équipage fait une première évaluation médicale. Les femmes et les enfants souffrent de vomissement. Sur instruction des garde-côtes libyens, les passagers sont alors hissés hors de leur embarcation. Les enfants d’abord, les femmes ensuite puis les hommes.

Les dix personnes montent à bord de l’Ocean Viking alors que le dernier homme est, lui, récupéré par les garde-côtes libyens.
Les dix personnes montent à bord de l’Ocean Viking alors que le dernier homme est, lui, récupéré par les garde-côtes libyens. © Guilhem Delteil/RFI

Le déroulé de l’opération est assez inhabituel. Dans cette zone de la Méditerranée, ce sont officiellement les garde-côtes libyens qui doivent assurer la coordination des opérations de recherche et de secours. Mais ils jouent rarement ce rôle. « Une intervention coordonnée par les Libyens, c’est très rare » relève Laurence Bondard, porte-parole de SOS Méditerranée à bord de l’Ocean Viking. « C’est d’ailleurs quelque chose que nous dénonçons » poursuit-elle. « Globalement, les autorités libyennes ne relayent pas les appels de détresse. Et quand nous, nous les informons d’une situation de détresse, soit ils ne nous répondent pas soit ils ne parlent pas anglais alors que c’est une obligation de la part des autorités maritimes de parler la langue internationale pour pouvoir communiquer. »

Quatre enfants, deux femmes et quatre hommes ont été secourus en mer et sont accueillis par l’équipage de l’Ocean Viking
Quatre enfants, deux femmes et quatre hommes ont été secourus en mer et sont accueillis par l’équipage de l’Ocean Viking © Guilhem Delteil/RFI

Autre fait inhabituel : au moment du transfert d’un bateau à l’autre, un homme refuse de monter à bord de l’embarcation de SOS Méditerranée. « Je vais rentrer en Libye » dit-il. « C’est extrêmement étonnant, la Libye n’est pas un lieu sûr » juge Laurence Bondard. Jérémie prévient alors le coordinateur des opérations, resté sur le bateau mère. Pendant ce temps, l’homme tente de rallumer le moteur du petit bateau de fibre de verre. Mais l’arrière s’est enfoncé, le bateau commence à prendre l’eau et le moteur ne redémarre pas. Il persiste pourtant dans son refus de monter à bord et demande à être secouru par les garde-côtes libyens. « Ils nous informent qu’ils vont prendre en charge cette dernière personne » précise la porte-parole de SOS Méditerranée. Le bateau des garde-côtes se rapproche alors de la petite embarcation. L’homme monte à bord et le bateau est remorqué.

 

Reportage : le premier sauvetage de l'Ocean Viking

 

Mercredi 17 mars : le centre médical au chevet des hommes et des femmes

Lors d’un entraînement, l’équipe médicale de l'«Ocean Viking» se prépare à recevoir des personnes secourues en mer dans un état grave.
Lors d’un entraînement, l’équipe médicale de l'«Ocean Viking» se prépare à recevoir des personnes secourues en mer dans un état grave. © Guilhem Delteil / RFI

C’est au milieu du pont inférieur que se trouve l’espace médical, au cœur de l’espace de vie dédié aux personnes secourues en mer. Toutes seront rapidement consultées à leur arrivée sur le bateau pour évaluer très rapidement leur état. Mais au-delà de ce premier examen, trois pièces à l’arrière d’une construction préfabriquée blanche accueilleront les consultations nécessaires dans les heures et jours suivants menées par les deux médecins, l’infirmière et la sage-femme à bord de l’Ocean Viking.

 

Sur la porte d’entrée de la première figure un panneau avec les lettres « ER ». « ER » pour « emergency room », salle d’urgence en français. C’est là qu’une médecin et une infirmière traiteront les patients qui nécessiteront une prise en charge rapide. « Il y a des situations sérieuses liées aux conditions extrêmes du trajet », explique Valeria, docteur et cheffe de l’équipe médicale.

Valeria a déjà effectué plusieurs missions à bord de bateaux de sauvetage en Méditerranée centrale et sait quel type de pathologies le personnel médical devrait rencontrer. « Normalement, il y a beaucoup de cas de déshydratation, particulièrement en été, et d’hypothermie, surtout en hiver. Et en général, ils sont épuisés, surtout lorsqu’ils ont passé plusieurs jours en mer », explique-t-elle. Mais ces traversées provoquent aussi un type de blessure très spécifique. Les embarcations transportent des bidons d’essence nécessaires pour faire tourner les moteurs. Mais souvent, ceux-ci se renversent et de l’essence se répand alors sur les passagers. « Quand l’essence se mélange à l’eau salée, cela créé des brûlures très spécifiques », poursuit Valeria.

 

Le dispensaire compte trois salles, deux pour les consultations et une chambre, pour prodiguer de premiers soins à bord.
Le dispensaire compte trois salles, deux pour les consultations et une chambre, pour prodiguer de premiers soins à bord. © Guilhem Delteil / RFI

D’autres personnes secourues souffrent de maladies chroniques : la tuberculose ou la gale par exemple. « Il y a une différence entre les personnes qui vivent dans la société et celles qui sont en centre de détention. Les premières vivent dans des conditions très dures, tassées dans des petits espaces, principalement à Tripoli. Les secondes sont victimes de violence psychologique. Et les douleurs des maladies chroniques sont accrues par cette souffrance psychologique »,note Valeria.

En face de la salle d’urgence se trouve la salle de consultation de la sage-femme. « La violence sexuelle n’est peut-être pas systématique mais elle est très fréquente pour les femmes. Elle touche même parfois les hommes aussi », relève la cheffe de l’équipe médicale. Beaucoup de femmes migrantes arrivent en Libye avec la promesse d’un travail mais sont, une fois sur place, forcées à la prostitution. Il arrive également que des femmes enceintes fassent partie des personnes secourues.

Au fond du bâtiment, la troisième salle est une chambre pour les patients qui ont besoin d’être isolés, ceux dont l’état de santé ne leur permet pas de vivre avec les autres personnes secourues. L’ensemble de l’équipage a également été formé aux gestes de réanimation, au cas où lors d’un sauvetage, des personnes seraient retrouvées en arrêt cardiaque. Dans le cas d’un état de santé nécessitant une intervention rapide, l’équipage peut également demander une évacuation par bateau ou hélicoptère. Lors de la dernière mission de l’Ocean Viking, une femme enceinte a ainsi  été hospitalisée à Malte.

L’ensemble de l’équipage a été formé aux gestes de premiers secours
L’ensemble de l’équipage a été formé aux gestes de premiers secours © Guilhem Delteil / RFI

► Mardi 16 mars : « Tant que cette réalité existe, j’aimerais bien agir »

Sur le pont supérieur, Claire tient fermement le bout relié à son bateau. Ordre a été donné de mettre EZ3 à l’eau. La jeune femme en est la cheffe d’équipe ; elle est à la manœuvre avec ses coéquipiers. Le bateau est suspendu dans les airs puis descendu d’un niveau. D’un pas rapide et déterminé, elle se rend sur le pont inférieur, au point d’embarquement. Tout l’équipage s’assoit sur l’un des côtés du bateau : d’un geste, Claire demande au marin aux commandes de la grue d’écarter le bateau de la coque de l’Ocean Viking puis d’un autre, lui donne pour consigne de mettre l’embarcation à l’eau.

Sur EZ3, Claire est à l’avant et transmet ses consignes à ses coéquipiers. Ses gestes sont assurés, posés : elle maîtrise son environnement. « Je commence à être assez sereine », juge-t-elle, tout en tempérant : « j’essaye de rester alerte, de ne pas avoir trop confiance en moi mais je sais que je peux compter sur moi ». À 32 ans, cette Bretonne d’adoption a déjà plusieurs carrières, toutes liées à la mer. « Jai vécu assez de situations dures pour être sûre de mes réflexes » explique-t-elle. En tant que marin, elle s’est trouvée sur un bateau qui a coulé. Auparavant monitrice de plongée, alors âgée de 18 ans, elle a dû faire une réanimation cardio-pulmonaire. Employée pendant un temps sur une plateforme pétrolière, elle a été confrontée à un incendie. « Quand je repense à tout ce qui s’est passé ces quinze derniers années, je me dis que d’un côté, je n’ai pas eu de chance. Et en même temps, j’ai eu de la chance. »

Claire supervise les opérations de mise à l’eau de EZ3. Durant cette mission, elle est la cheffe de ce bateau de secours.
Claire supervise les opérations de mise à l’eau de EZ3. Durant cette mission, elle est la cheffe de ce bateau de secours. © Guilhem Delteil/RFI

En tant que marin sauveteuse aussi, Claire a vécu des épreuves. En 2017, elle effectue sa première mission de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale. Elle est alors à bord d’un autre bateau, le Sea Watch 2. Les départs de Libye sont alors très fréquents et tous les bateaux humanitaires présents dans la zone sont constamment sollicités. Pendant quatre jours, le Sea Watch 2 a 500 personnes à bord en permanence. « C’est un bateau de 32 mètres seulement : c’était la galère. On n’avait plus d’espace pour marcher sur le pont » se souvient Claire. La situation est déjà critique quand ils reçoivent un appel de détresse supplémentaire : un bateau s’est cassé. Le Sea Watch se rend dans la zone concernée avec un autre bateau d’ONG, le Juventa. Avec un bateau surchargé, la situation est déjà compliquée pour les humanitaires. Les garde-côtes libyens arrivent alors et tirent des rafales d’armes automatiques. « Ils nous forcent à prendre les migrants » explique la marin sauveteuse.

L’opération se déroule en pleine nuit : avec la lumière rouge des fusées pour éclairer la mer, les tirs et la panique de personnes tombées à l’eau, la scène était marquante. « Ca m’a donné des cauchemars. Quand je suis rentrée, je me levais la nuit pour chercher des gilets de sauvetage dans ma chambre » confie la jeune femme. « Mais j’ai aussi découvert une réalité que je ne soupçonnais pas. Et je me suis dit que tant que cette réalité existe et que je suis en capacité de faire quelque chose, j’aimerais bien agir », poursuit-elle.

Claire et Matthijs participent à un entraînement de premier secours.
Claire et Matthijs participent à un entraînement de premier secours. © Guilhem Delteil/RFI

En Europe, nombreux sont ceux qui dénoncent ce travail des ONG. Ils les accusent de faire le travail des passeurs qui font arriver des migrants clandestins en Europe. Les critiques, Claire les prend avec recul. « C’est n’importe quoi. Il leur faut bien trouver des raisons pour nous haïr mais là, c’est fou », répond-t-elle sans se départir de son calme. Parmi les reproches régulièrement faits, l’appel d’air que créeraient ces ONG. Pour leurs détracteurs, la présence en mer de ces bateaux inciterait les migrants à tenter cette dangereuse traversée, comptant sur ces ONG pour leur porter secours en pleine mer. L’argument a été contredit par une étude européenne qui a étudié les flux migratoires de 2014 à 2019 : tout en évoquant le besoin de données supplémentaires, les chercheurs concluent qu’ils n’ont pas trouvé « de lien entre la présence des bateaux en mer et les départs des côtes libyennes ». Pour Claire, l’équation se pose donc en d’autres termes : « quand on n’est pas là, les gens partent tout de même. Sauf que quand on n’est pas là, les gens meurent ». La Méditerranée centrale est la route migratoire la plus meurtrière au monde.

Lundi 15 mars : sur le pont pour veiller du lever au coucher du soleil...

Depuis le lever du soleil ce lundi, les marins sauveteurs de SOS Méditerranée se relayent sur la passerelle et le pont avant. Jumelles sur les yeux, attentif également aux signaux renvoyés par les radars du bateau, ils guettent d’éventuelles embarcations en détresse. Après avoir longé les côtes tunisiennes, l’Ocean Viking est désormais en face de la Libye. Au loin, les torchères indiquent la présence des plateformes pétrolières.

A midi, c’est le tour de veille de Dragos qui commence : le relais se passe toutes les heures. Jérémie, qui le précédait, lui fait un compte-rendu. Il lui indique tout d’abord la direction du bateau, la force du vent. Puis relate ce qu’il a observé. En cette première journée de recherche, la mer est un peu agitée et la situation est calme : « rien à relever », dit Jérémie à Dragos. « Juste des oiseaux et quelques dauphins parfois mais aucun bateau à l’horizon. La seule trace de vie, ce sont les plateformes. »

Ces veilles seront désormais quotidiennes, du lever au coucher du soleil. Elles sont essentielles, juge Nicola Stalla, le coordinateur des opérations de recherche et de secours de cette mission. « Il s’agit de l’un des deux moyens de déclencher des opérations de secours. Il peut arriver que nous repérions un bateau dont personne n’avait entendu parler. » Dans un tel cas de figure, l’équipage de l’Ocean Viking doit alerter les autorités compétentes. Il évalue ensuite la situation puis intervient.

Depuis 2018, la Libye est officiellement en charge de la coordination des opérations de secours dans cette partie de la Méditerranée. Mais les ONG dénoncent des défaillances des autorités libyennes qui compliquent leur mission.
Depuis 2018, la Libye est officiellement en charge de la coordination des opérations de secours dans cette partie de la Méditerranée. Mais les ONG dénoncent des défaillances des autorités libyennes qui compliquent leur mission. © Guilhem Delteil/RFI

« Le second moyen de lancer une opération de secours est de recevoir une alerte des autorités maritimes ou de n’importe qui ayant repéré ou obtenu des informations à propos d’un bateau en détresse », poursuit Nicolla Stalla. Cela peut inclure des bateaux naviguant dans la zone, des avions qui survolent ou des personnes à terre, comme l’organisation Alarm Phone, une ligne d’assistance pour des personnes en détresse en Méditerranée.

Sur terre, en mer ou dans les airs, plusieurs organisations non-gouvernementales se mobilisent pour tenter d’organiser les secours aux embarcations en détresse. En revanche, dans cette zone de la Méditerranée centrale, le rapport avec les autorités maritimes est plus compliqué. Chaque mer est divisée en zone de recherche et de sauvetage rattachée à un pays. Celui-ci est chargé de coordonner les opérations de secours dans ces eaux situées au-delà de ses limites territoriales. Longtemps, c’est l’Italie qui a assumé cette responsabilité au large des côtes libyennes.

Mais en juin 2018, à la demande de Tripoli soutenue par l’Italie, l’Organisation maritime internationale (OMI) a officiellement reconnu une zone de recherche et de sauvetage libyenne. Rome s’est alors retirée de la gestion des opérations dans cette partie de la Méditerranée. « Le problème, c’est que le centre de coordination de sauvetage libyen n’a jamais été en mesure de fournir cette coordination qui était si efficace avec le centre de secours maritime de Rome. Cela s’est soudainement arrêté », déplore Nicola Stalla. « Depuis, c’est un peu comme travailler à l’aveugle. » En juillet dernier, des centaines d’ONG et de personnalités ont signé une lettre ouverte au secrétaire général de l’OMI lui demandant de révoquer la zone de recherche et de sauvetage libyenne. La demande n’a pas été exaucée. Et à bord de l’Ocean Viking, la veille depuis la passerelle et le pont supérieur du bateau est devenue d’autant plus importante.

Dimanche 14 mars : l’inquiétude météorologique

Les prévisions météorologiques font redouter « le pire scénario » aux équipes de l’«Ocean Viking».
Les prévisions météorologiques font redouter « le pire scénario » aux équipes de l’«Ocean Viking». © Guilhem Delteil / RFI

S’il faut toujours « une main pour le bateau » afin de se stabiliser (cf carnet de bord de lundi 8 mars), il faut également constamment garder un œil sur la météo. Les prévisions à trois jours sont regardées avec attention. Ces dernières heures, la puissance du vent a augmenté. Il est actuellement d’une vingtaine de nœuds (37 km/h). La mer, plate jusqu’à samedi soir, a désormais des vagues de deux mètres. Pour l’équipage de navigation, le facteur joue sur les trajectoires possibles et le temps pour atteindre ses objectifs. Avec un vent arrière, l’Ocean Viking est pour l’instant porté par les éléments.

Une force de vent accrue signifie aussi un roulis qui s’intensifie. Même pour des marins expérimentés, les corps doivent s’adapter. Et face aux inquiétudes ou interrogations des novices des traversées marines, les habitués, prévenants, prodiguent leurs conseils pour combattre le mal de mer. Chacun a sa recommandation : la tisane au gingembre, faire de l’exercice, se reposer, bien manger… ou prendre un cachet.

En mer, le vent souffle désormais à 20 nœuds et les vagues mesurent deux mètres. Mais le long des côtes, les conditions devraient être plus favorables aux départs.
En mer, le vent souffle désormais à 20 nœuds et les vagues mesurent deux mètres. Mais le long des côtes, les conditions devraient être plus favorables aux départs. © Guilhem Delteil / RFI

Mais le facteur météorologique est avant tout scruté pour les conséquences qu’il a sur les opérations. « Quand le vent vient du nord et souffle sur la côte libyenne, ça empêche les départs. Il faut s’imaginer que ce ne sont pas des bateaux capables de se propulser vraiment », explique Claire, l’une des marins sauveteuses à bord de l’Ocean Viking. « Ca va être difficile pour eux d’aller contre les éléments. Rien que la force du vent et des vagues les empêche de partir », poursuit la jeune femme qui mène des opérations de sauvetage en Méditerranée centrale depuis deux ans.

À l’inverse, une mer calme le long des côtes libyennes a tendance à favoriser les départs. Et les prévisions météorologiques laissent entrevoir une situation où dans les prochains jours, la mer pourrait être agitée au large mais calme le long des côtes libyennes. « C’est le pire scénario pour nous », juge Nicola Stalla, le coordinateur des opérations de recherche et de sauvetage. « C’est une situation que nous avons déjà connu dans le passé. Les bateaux partent parce que les conditions sur la côte le permettent mais la météo au large est totalement différente. »« Le mauvais temps est un facteur en plus qui fait que les gens sont en danger. Leur bateau sert déjà à peine à flotter. Quand la météo se dégrade, leur temps de survie en mer est diminué », abonde Claire.

Pour les marins sauveteurs, le mauvais temps complique les opérations de secours.
Pour les marins sauveteurs, le mauvais temps complique les opérations de secours. © Guilhem Delteil / RFI

Sur une mer agitée, les conditions d’intervention sont également plus compliquées. Lors des tours de veille aux jumelles, les embarcations sont plus difficiles à repérer entre les vagues. Une fois en intervention, les manœuvres des bateaux, secoués par les vagues, sont plus difficiles : les pilotes doivent faire preuve de grande concentration pour conserver la stabilité nécessaire pour les opérations. La visibilité est elle aussi réduite : « quand la mer est calme, on peut voir un petit mieux ce qui se passe sur la scène. Avec le vent, quand les gens sont dans l’eau, on les voit moins. Une tête d’être humain entre deux vagues, c’est tout petit », précise Claire. Plus que jamais, le facteur temps devient alors fondamental. D’autant que les vagues peuvent remplir l’embarcation en détresse. « Quand il y a du mauvais temps, tout est compliqué », résume la marin sauveteuse.

► Relire le carnet de bord de la première semaine sur Ocean Viking

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail