Nord Stream 2: le pipeline de la discorde

Le logo du projet de gazoduc Nord Stream 2 sur un tuyau de l'usine de laminage de tuyaux de Tcheliabinsk appartenant au groupe ChelPipe à Tcheliabinsk en Russie, le 26 février 2020 (image d'illustration).
Le logo du projet de gazoduc Nord Stream 2 sur un tuyau de l'usine de laminage de tuyaux de Tcheliabinsk appartenant au groupe ChelPipe à Tcheliabinsk en Russie, le 26 février 2020 (image d'illustration). REUTERS - Maxim Shemetov

La construction de ce gazoduc qui doit transporter sur 1 200 kilomètres du gaz russe vers le nord de l’Allemagne en contournant le territoire de l’Ukraine divisait déjà les européens. Mais depuis la crise biélorusse, l’empoisonnement puis l’emprisonnement d’Alexeï Navalny, les appels à l’arrêt définitif des travaux suspendus depuis décembre 2019 se sont multipliés. A la veille d’un conseil européen ce jeudi 24 mars, qui doit à nouveau débattre de sanctions contre la Russie, retour sur ce projet sous haute tension.

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Officiellement, Nord Stream 2 est un projet commercial qui n’est pas du ressort des Vingt-Sept. En réalité, c’est bien sûr un sujet de politique énergétique européenne, et un sujet qui met tout particulièrement l’Allemagne sous pression. Pourtant, jusqu’à il y a encore quelques mois, il y avait un relatif consensus politique dans le pays sur ce projet qui annonçait de belles retombées économiques pour le pays. « Avec la mise en place de Nord Stream 2, l’Allemagne deviendrait le centre européen pour le gaz », dit Thierry Bros, professeur à Sciences Po.

« Un réseau de gaz fonctionne avec une utilisation par péages, explique Céline Bayou, chargée de cours et chercheur associée au centre de recherche de l’INALCO. Quand, soit fournisseur ou client, si on utilise le réseau gazier d’un autre pays, on doit payer. Nord Stream 2, tout le monde serait obligé de l’utiliser et ça ferait augmenter la valeur du réseau gazier. » 

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C’est une affaire très rentable pour l’Allemagne, mais le plus souvent Berlin avance des arguments environnementaux : avec la fermeture des centrales nucléaires décidée après la catastrophe de Fukushima, il faut bien trouver des sources d’énergie de remplacement. Quant à la société russe Gazprom, c’est pour elle « un projet qui coche toutes les cases », dit Thierry Bros, « économiquement rentable et politiquement intéressant ».

C’est un débat qui agite les spécialistes de l’énergie mais pour Thierry Bros, la cause est entendue : mis en service, Nord Stream 2 récupérerait une partie du trafic du gazoduc Nord Stream 1, autrement dit l’Ukraine, très opposée à ce projet qui contourne son territoire alors que le premier le traverse, touchera moins de droits de péages. L’Ukraine, mais aussi la Pologne, se sont très fortement opposées au projet.

En Allemagne, le débat politique s’est enflammé

En Allemagne, le débat politique s’est enflammé cet été. C’est en effet à Berlin qu’Alexeï Navalny a été hospitalisé après son empoisonnement. C’est Berlin encore qui en premier rend public ce résultat : l’opposant russe a bien été victime du novitchok, cet agent neurotoxique militaire mis au point à l'époque soviétique. Quelques jours après le réveil du coma de l’opposant au mois de septembre, le débat au Bundestag sur Nord Stream 2 a été particulièrement chahuté.

La députée écologiste allemande Annalena Baerbock attaque la représentation nationale et le gouvernement : « Vous déplorez les événements dramatiques en Biélorussie, la guerre en Ukraine, les bombardements en Syrie d’hôpitaux et d’écoles, les attaques au poison d’opposants russes, mais en même temps, avec votre soutien politique à ce gazoduc, vous contre carrez les sanctions déjà établies et vous soutenez le Kremlin via les milliards que va encaisser la société Gazprom ».

►À écouter aussi : Affaire Navalny et amende polonaise: coups de grâce pour Nord Stream 2?

A la tribune lui succède Manuela Schwesig, la présidente sociale-démocrate de la région du Mecklenburg Vorpommern, la région qui doit accueillir l’arrivée du pipeline – et où se trouve le fief électoral d’Angela Merkel- qui rétorque : « 97% des travaux de ce gazoduc sont d’ores et déjà terminés, c’est un projet qui s’est déroulé selon toutes les règles et qui a passé toutes les procédures officielles.  Et voilà que devant vous tous au Bundestag, on vient demander, sans fondement, l’arrêt de ce projet. On peut avoir des opinions différentes sur ce pipeline, mais de la part d’un parti qui prétend être en mesure de gouverner, j’attends davantage de sérieux et d’objectivité ».

Trop tard pour les élus de cette région du nord de l’Allemagne, le mal est fait : désormais au sein de la CDU au pouvoir certains cadres doutent tout haut du bien-fondé du projet.

Les États-Unis, face au gaz russe

Les États-Unis, eux, ont fait connaître leur opposition de longue date. C’est un consensus bipartisan outre-atlantique : Nord Stream 2 va, dit-on, rendre l’Europe totalement dépendante du gaz russe. Donald Trump le répétait et souhaitait inciter l’Europe à se tourner vers du gaz américain, la nouvelle administration elle a décidé de taper encore plus fort et obtenir plus que la suspension des travaux qui date de décembre 2019: l’arrêt total.

La semaine dernière, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken a appelé « toutes les entités impliquées » dans le projet à se désengager « immédiatement », sous peine de sanctions des États-Unis. Dans un communiqué, il a assuré que le gouvernement de Joe Biden était « déterminé à respecter » la loi adoptée en 2019 et étendue en 2020 par le Congrès américain, qui prévoit des sanctions.

►À écouter aussi : Nord Stream 2: l’UE risque-t-elle de devenir dépendante de la Russie?

Berlin fait la sourde oreille : les sanctions extraterritoriales des États-Unis contre le gazoduc Nord Stream 2 sont illégales et inacceptables. « Notre position n'a pas changé, nous les rejetons », a déclaré vendredi dernier Steffen Seibert, le porte-parole du gouvernement d'Angela Merkel. Même pour des européens divisés sur le sujet, cette manière de faire passe mal.

Pour Céline Bayou, « même ceux au sein de l’Union Européenne qui sont relativement opposés au Nord Stream ou au minimum pas très enthousiastes, commencent à y voir un problème de politique américaine, une posture excessive de la part des États-Unis. Il faut de toute façon replacer ce sujet dans un cadre plus global : on est en train de jouer cette question de la relation américano-européenne, notamment sur la question de Nord Stream. Donc oui, on peut être derrière le parapluie américain en se disant ‘c’est eux qui décident’ mais c’est très gênant pour l’Union Européenne, d’arriver à la conclusion que les États-Unis décident pour elle. Ce serait vraiment un constat d’échec en matière de politique européenne, une de ses politiques en l’occurrence, la politique énergétique ».

Vers une suspension des travaux

Ces travaux vont-ils être définitivement suspendus ? C’est LA question du moment chez tous ceux qui observent de près cette question. Ils sont en tout cas aujourd’hui nombreux les observateurs à miser sur un moratoire sur les travaux. Pour Thierry Bros, professeur à Sciences Po : « Ce qu’il faut regarder, c’est la temporalité de ces débats-là : on ne peut pas imaginer que des sociétés aient investi 10 milliards d’euros et que ce projet ne voit jamais le jour, donc il faut trouver une sortie par le haut. Or, la solution n’a pas de caractère d’urgence parce que Gazprom a signé avec l’Ukraine un contrat pour le transit de gaz jusqu’en 2024. Donc Nord Stream 2, on n’en a pas besoin avant 2024, puisqu’ on est certains d’avoir une sécurité de transit via l’Ukraine jusque-là ».

Pour l’après 2024, les Allemands et les Russes ont déjà commencé à avancer sur une solution : plutôt que du gaz, faire passer par Nord Stream 2 de l’hydrogène. « Ce projet ne serait pas vertueux en terme de dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Russie, mais il pourrait l’être en terme de transition environnementale » décrypte Céline Bayou. Et si Nord Stream 2 permettait aussi de faire avancer un autre dossier ? Pour Cyrille Bret, maître de conférences à Sciences Po Paris: « L’Union dispose d’un certain poids pour demander des contreparties dans ce domaine crucial pour Gazprom. L’utiliser pour obtenir la libération d’Alexeï Navalny serait louable mais promis à un échec inutile. En revanche, conditionner le lancement effectif de Nordstream 2 à l’application par la Russie de l’accord sur les Forces Nucléaires Intermédiaires (FNI) en Europe donnerait à l’Allemagne un rôle central dans le dispositif. Elle est en effet évidemment fondée à conditionner l’ouverture de ce gazoduc au respect de sa sécurité ».

Méga projet économique, l’achèvement des tout derniers kilomètres et la mise en service de Nord Stream 2 est aujourd’hui au minimum conditionnée à un apaisement des tensions avec Moscou.

 

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