Le cas Navalny, une question diplomatique épineuse pour l'UE face à la Russie

Le sort d'Alexeï Navalny a été l'un des sujets prédominants de la réunion par visioconférence des 27 ministres des Affaires étrangères européens le 19 avril 2021.
Le sort d'Alexeï Navalny a été l'un des sujets prédominants de la réunion par visioconférence des 27 ministres des Affaires étrangères européens le 19 avril 2021. AP - Francois Walschaerts

Après une avalanche de déclarations appelant à la désescalade en Ukraine et de mises en garde sur l’état de santé d'Alexeï Navalny, mais aussi des sanctions décidées à Washington, les 27 ont décidé lundi de temporiser et de ne pas prendre de nouvelles sanctions contre la Russie.

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Alexeï Navalny est désormais hospitalisé, l’opposant qui a cessé de s’alimenter il y a trois semaines a été transféré dans une unité carcérale hospitalière. Son état de santé est « satisfaisant » disent les autorités pénitentiaires russes, ce qui serait un « mensonge » disent certains des proches de l’opposant. La diplomatie européenne a de son côté appelé Moscou à donner à Alexeï Navalny un « accès immédiat » à des médecins dans lesquels « il a confiance ».

Cette pression répétée des occidentaux est en tout cas à manier avec précaution. Ce soutien à Alexeï Navalny pourrait en effet aussi devenir pour lui très encombrant, explique Florent Parmentier, secrétaire général du Cevipof et directeur du site Eurasia Prospective. « Le pouvoir ne craint pas les critiques de l’étranger, le pouvoir pour un peu s’en nourrirait même, tout simplement avec l’idée que si les pouvoirs étrangers, européens et américains ne sont pas d’accord avec nous, c’est que nous défendons nos intérêts à nous Russie », explique le chercheur.

« Même s’il faut pour les Européens et les Américains clairement montrer une ligne rouge, on se retrouve dans une situation compliquée : il est inenvisageable de ne pas soutenir Navalny dans ses demandes de libération, il est pour autant difficile de ne pas faire passer Alexeï Navalny tout simplement pour un candidat qui aurait les faveurs de l’étranger mais pas forcément de la Russie », poursuit Florent Parmentier.

Nouvel appel à manifester

Un nouveau test pourrait peut-être se jouer ce mercredi 21 avril, avec cet appel à la manifestation des partisans d’Alexeï Navalny. Un test relatif tout de même car en février lors de l’annonce de son placement en détention, beaucoup de russes avaient été dissuadés en amont de sortir dans la rue et nombreux sont également les manifestants à avoir été arrêtés.

D’autant que, cette fois ci, ces manifestations doivent avoir lieu le jour du discours annuel de Vladimir Poutine. Le président russe s’exprime ce mercredi devant les deux chambres du Parlement, il doit évoquer les « objectifs » pour développer la Russie et les élections législatives de l'automne prochain. L’occasion aussi, juge Florent Parmentier, d’à nouveau développer une rhétorique anti-occidentale. « Les dégâts de la crise économique depuis 2014 et les effets des sanctions ont, dans les représentations du pouvoir, des conséquences pour les citoyens russes, souligne-t-il. La meilleure manière de conjurer cet affaiblissement, quand on a pas été capable jusqu’à présent de mettre en place des filières de production nationale, quand on a sur un plan économique, eu des difficultés à montrer son efficacité, il est peut être plus simple de montrer son efficacité à l’extérieur, c’est-à-dire de prendre des positions suffisamment solides, agressives, pour montrer qu’on est bien à la barre ».

Ressouder un pays face à l’extérieur, c’est une tactique classique, mais ça n’est pas le seul objectif. Avec ce déploiement de troupes aux frontières de l’Ukraine, déploiement « le plus massif jamais enregistré », selon Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, la Russie veut aussi tester son nouveau partenaire à Washington. Dans cette phase, le seul partenaire qui intéresse le Kremlin aujourd’hui c’est l’administration Biden. 

« La relation entre les 27 et la Russie est une fusée à deux étages »

L’agenda des prochaines semaines, c’est cette offre américaine d’une rencontre au sommet Poutine-Biden à l’été qui reste en suspens. Les 27 ne sont pas pour autant aux yeux du Kremlin des partenaires négligeables. « La relation entre les 27 et la Russie est une fusée à deux étages, dont seul le premier étage fonctionne, explique Cyrille Bret, professeur à Sciences Po. Le premier étage de cette fusée, c’est les sanctions prises par l’UE. Elles sont prises très au sérieux à Moscou, parce qu’elles privent la Russie d’un certain nombre de besoins vitaux pour son économie très peu diversifiée. Elles la privent d’une certaine technologie notamment d’extraction des hydrocarbures, d’accès aux marchés internationaux et on sait qu’il y a un sous-investissement chronique dans l’économie russe. Bien sûr, l’UE a été humiliée lors de la visite de Josep Borrell le 5 février dernier, mais elle a été humiliée justement parce qu’elle est prise au sérieux pour sa capacité de nuisance pour la prospérité russe. »

Enfin, Paris et Berlin restent des partenaires. L’Allemagne est tout particulièrement un interlocuteur vers lequel le Kremlin va se tourner cet automne, en raison des liens économiques entre les deux pays mais aussi d'un autre enjeu tout particulier. Après les élections de septembre, c’est le nouveau gouvernement allemand qui devra décider, ou non, d’achever les travaux de Nord Stream 2, ce gazoduc russe qui doit amener du gaz en Allemagne en contournant l’Ukraine.

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