Écosse: Nicola Sturgeon, l’indétrônable Première ministre

La Première ministre écossaise sortante Nicola Sturgeon, le 7 mai 2021.
La Première ministre écossaise sortante Nicola Sturgeon, le 7 mai 2021. AFP - ANDY BUCHANAN

La quatrième victoire du Parti national écossais (SNP) aux élections parlementaires locales, samedi 8 mai, a renforcé sa cheffe Nicola Sturgeon dans sa volonté de conduire l'Écosse vers l'indépendance. Portrait.

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« Qui parmi vous concourt à ces élections pour devenir Premier ministre d'Écosse ? » Ce 27 avril, parmi les cinq leaders des principaux partis présents lors du troisième débat télévisé pour les élections parlementaires écossaises, considérées comme les plus importantes depuis la dévolution (le statut accordant des pouvoirs du Parlement britannique au Parlement écossais), une seule main se lève : celle de Nicola Sturgeon, Première ministre sortante, cheffe du Parti national écossais (SNP), au pouvoir depuis 2007.

C’est ce qui a rendu ces élections du Parlement écossais hors du commun : les gagnants étaient connus d’avance. Il était certain que Nicola Sturgeon resterait, sauf cataclysme, Première ministre. L’enjeu était de savoir si, malgré le système électoral écossais qui n’est pas prévu pour, elle arriverait à gagner les deux sièges qui lui manquaient pour obtenir seule une majorité absolue de 65 députés, ou si elle aurait besoin du soutien des Verts, qui viennent de gagner 8 sièges, soit 2 de plus qu’en 2016. Verdict : avec 64 élus, le SNP rate de peu la majorité absolue, mais augmente son nombre de sièges et de voix, dans des élections qui ont vu la participation bondir de 10 points. Les conséquences de cette majorité indépendantiste renforcée (72 élus pro-indépendance) seront importantes non seulement pour l’Écosse, mais aussi pour le futur du Royaume-Uni, avec la perspective d’un nouveau vote pour l’indépendance d’ici la fin 2023, que le gouvernement conservateur de Boris Johnson entend bloquer, quel que soit le verdict des urnes.

Nicola Sturgeon pense qu’il serait inacceptable que les Tories aillent à l’encontre de la volonté des Écossais exprimée dans les urnes, même s’il y a déjà eu un référendum en 2014, où l’Écosse a choisi de rester dans le Royaume-Uni. Mais beaucoup de choses ont changé depuis : le Brexit, auquel les Écossais étaient opposés, et la gestion de la pandémie de coronavirus par le gouvernement semi-autonome, ont fait monter l’envie d’autodétermination dans l’opinion, donnant à la native de l’Ayrshire (sud-ouest de l’Écosse), militante de la cause indépendantiste depuis son adolescence, une nouvelle occasion de raviver la flamme.

Cependant, ce n’est pas sa priorité immédiate, argue-t-elle face à ses opposants qui craignent que ce projet indépendantiste ne la détourne de la lourde tâche de la sortie de crise sanitaire et de l’initiation d’un rebond économique. Avant tout, elle dit proposer « un leadership sérieux pour des temps sérieux », en mettant en avant ses années d’expérience et le fait que c’est elle qui a été aux manettes de l’Écosse pendant la pandémie.

Députée depuis la création du Parlement décentralisé en 1999, puis vice-Première ministre et Première ministre suite à la défaite du camp indépendantiste en 2014, l’élue quinquagénaire de Glasgow Southside, l’une des circonscriptions les plus multiculturelles du pays, jouit d’une insolente popularité. Non seulement en Écosse, mais aussi dans le reste du Royaume-Uni, loin devant Boris Johnson. Où qu’elle aille, les passants ne manquent jamais de prendre un selfie avec elle, et les tasses, bougies, posters et autres objets à sa gloire pullulent sur internet... Ce qui tranche avec l’apparente réserve de cette passionnée de lecture, un loisir dévorant qu’elle partage volontiers, entre deux tweets politiques, sur les réseaux sociaux.

Une année d’instabilité politique

Pourtant, l’année précédant ces élections a été difficile pour la Première ministre sortante. Ses critiques lui reprochent le lourd bilan humain de la pandémie, avec plus de 10 000 morts du Covid-19. La gestion écossaise est pourtant perçue par les citoyens comme plus prudente et plus humaine que celle de l’Angleterre, et Nicola Sturgeon, avocate de formation, a pu démontrer l’excellence de sa communication lors des points presse quotidiens où elle donnait les bonnes et mauvaises nouvelles liées à la situation sanitaire. Ses opposants lui reprochent d'avoir utilisé cette crise à son avantage politique. Selon Sturgeon, c’est parce que les citoyens « se sont rendu compte de l’avantage d’être autonomes dans nos prises de décisions, que les choses marcheraient peut-être mieux si nous avions plus d’autonomie, et ont tiré leurs propres conclusions ».

Paradoxalement, c’est au moment où le désir d'indépendance a été le plus fort dans l'opinion que le mouvement indépendantiste s'est montré le plus divisé. La Première ministre, réputée pour sa prudence, s’est vu reprocher ce que certains dans son camp voient comme de la procrastination, de l’indécision, voire un manque d’envie ou de courage pour faire un deuxième référendum d’indépendance, quitte à se passer du consentement de Londres. On l’a également accusée de s’être laissée distraire de l’objectif de l’autodétermination par les questions sociétales : la Première ministre, qui dit être fièrement féministe et antiraciste, s’est attirée les foudres d’une frange de son parti pour avoir défendu les droits des personnes transgenres.

Le pic de cette année mouvementée a été atteint en mars dernier, quand la carrière de Nicola Sturgeon fut menacée d'une fin précoce à l’issue de l’enquête parlementaire sur la manière dont le gouvernement écossais a traité les plaintes pour harcèlement sexuel visant l'ancien Premier ministre Alex Salmond. Accusée tantôt d’être au centre d’un complot pour écarter son prédécesseur, qui fut son ami et mentor depuis le début des années 1990, tantôt d’avoir tenté de couvrir les accusations à son encontre, la cheffe du gouvernement écossais a répondu : « Je refuse de suivre le modèle immémorial qui consiste à laisser un homme utiliser son statut pour obtenir ce qu’il veut ». Les deux ne se parlent plus, mais Sturgeon, visiblement affectée par cette rupture politique et amicale, dit dans un entretien au New Yorker : « En dehors de mes parents, et maintenant mon époux, il a été la personne la plus influente et importante de ma vie adulte. Quelqu’un, et je ne veux pas utiliser ce terme trop légèrement, que j’aimais, d’une certaine manière ».

Alors que son rêve d’indépendance semble à portée de main, Sturgeon pourrait, paradoxalement, être la force et la faiblesse du mouvement : sa stature rend le SNP et l’autodétermination attrayants, mais le sort de ce gigantesque projet politique semble être inexorablement, même trop lié à sa personnalité. Nicola Sturgeon sera Première ministre, mais elle n’est pas éternelle. Si elle a pu succéder à Alex Salmond de manière évidente, difficile de voir, pour le moment, qui viendra après elle.

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