Afghanistan: Moscou entre pragmatisme et inquiétude

Des cadres talibans, Abdul Latif Mansour (à droite), Shahabuddin Delawar (centre) et Suhail Shahin, à Moscou avant une conférence de presse, le 9 juillet 2021.
Des cadres talibans, Abdul Latif Mansour (à droite), Shahabuddin Delawar (centre) et Suhail Shahin, à Moscou avant une conférence de presse, le 9 juillet 2021. AFP - DIMITAR DILKOFF

Le retrait américain est très observé en Russie. L’Afghanistan est, bien sûr, un souvenir tragique pour toute une génération (officiellement 15 000 morts dans les rangs de l’armée soviétique lors de leur intervention entre 1979 et 1989, près du double selon des sources indépendantes). Mais, fidèle à sa ligne diplomatique, le Kremlin cherche avant tout à préserver ses intérêts face à une nouvelle donne encore imprécise.

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De notre correspondante à Moscou,

Depuis des semaines, pas un jour ne se passe sans un titre ou un article dans la presse russe sur le retrait américain d’Afghanistan. « Une nouvelle page, et pas la plus glorieuse, se tourne dans l'Histoire des États-Unis : Washington livre le pays aux forces qu’il était venu combattre », titre le quotidien Kommersant qui, comme bien d’autres ce 1er septembre, juge avec sévérité le départ des dernières forces des États-Unis. Du pouvoir viennent aussi des mots très durs : « Pendant vingt ans, les troupes américaines ont été présentes sur le territoire afghan, vingt ans, on peut le dire sans vexer personne, à tenter de civiliser les gens qui y vivent, y implanter leurs normes et standards de vie, y compris l’organisation politique de la société. Le résultat est une tragédie et de très nombreuses pertes. Pour ceux qui l’ont fait, les États-Unis, et plus encore pour les gens qui vivaient sur le territoire d’Afghanistan, le résultat est nul, pour ne pas dire totalement négatif », a déclaré Vladimir Poutine mercredi, lors d’un déplacement dans l’est du pays.

Fustiger les Américains, l’occasion est trop belle, mais ce n’est pas la seule. En Russie, on ne se prive pas non plus de tirer de ce retrait, jugé unanimement catastrophique, une leçon plus générale pour ceux qui cherchent le soutien de Washington. À la Géorgie et à l’Ukraine sont destinées cette petite musique : les États-Unis n’ont en réalité pas vraiment d’alliés, tout passe après la politique intérieure américaine.

Drogue et jihadisme : les craintes de l'État russe

Mais se réjouir de la débâcle des Occidentaux ne masque pas les inquiétudes pour l’avenir. Les talibans ont bien promis d’être vigilants, mais ils sont nombreux en Russie à craindre une résurgence du trafic de drogue. Même si celui-ci est difficile à évaluer, le pays compterait déjà, selon différentes études, entre 2 et 6 millions de consommateurs, dont près de la moitié d’héroïne et d’opium.

Mais le danger le plus mis en avant, et singulièrement par le chef de l’État russe, est celui d’une vague de réfugiés dans la région et parmi eux, cachés, des combattants jihadistes, des hommes aguerris prêts à remettre sur pied des cellules terroristes en Asie centrale. Or, avec cette région, le pays partage une politique de circulation sans visa, essentiellement destinée aux travailleurs venus dans les grandes villes et les campagnes louer leur force de travail dans la construction ou la propreté.

Depuis juillet dernier déjà, on s’inquiète à Moscou de la porosité des frontières de ces pays avec l’Afghanistan : ils sont déjà nombreux les réfugiés en Ouzbékistan et au Tadjikistan, et le Turkménistan partage 800 kilomètres de frontière quasi déserte avec l’Afghanistan.

Vers une realpolitik avec Kaboul ?

Vladimir Poutine a, en tout cas, promis « une intransigeance totale » et le pays montre ses muscles depuis cet été : gestion des attaques de drones, combat aérien et en montagne... Depuis le mois d’août et jusqu’en octobre, l’armée russe mène nombreux exercices militaires conjoints avec les pays de la zone. Politique sécuritaire d’un côté et grand pragmatisme de l’autre : cette menace terroriste réelle ou gonflée, c’est aussi l’occasion de placer des soldats partout ; le Tadjikistan abrite déjà l'une des plus grandes bases militaires russes à l’étranger. Mais jouer la carte de la sécurité nécessaire serait aussi l’occasion de pousser l’avantage et d’en implanter dans des pays réticents à la tutelle de Moscou comme l’Ouzbékistan.

Pragmatique, la Russie l’est aussi avec les talibans. Cela a fait grincer des dents en Russie, mais le ministre des Affaires étrangères les a reçus et a posé avec eux sur les photos début août. De là à les retirer de la liste russe des mouvements terroristes, la question est « prématurée », a encore jugé lundi le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov. « Prématurée » mais pas écartée... Une formule prudente pour un rapprochement en cours à pas de loups : la grande majorité des diplomates russes n’a jamais quitté Kaboul.

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