Merkel, l’heure du bilan: une politique sociétale plus moderne

Les quatre mandats d’Angela Merkel à la tête de l’Allemagne ont contribué à moderniser le pays. Mais toutes les évolutions ne sont pas à mettre au crédit de la chancelière.
Les quatre mandats d’Angela Merkel à la tête de l’Allemagne ont contribué à moderniser le pays. Mais toutes les évolutions ne sont pas à mettre au crédit de la chancelière. © Getty Images

Angela Merkel, pas si vieux jeu ? Congé parental, développement des crèches, quotas pour les femmes, mariage pour tous : les seize années de pouvoir de la chancelière sur le départ auront été marquées par d’importantes avancées sociétales. Mais quelle a été son implication réelle sur ces questions ? Notre correspondant à Berlin fait le point.

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De notre correspondant,

La personnalité et les origines d’Angela Merkel expliquent pour partie les avancées sur les questions sociétales. Elle a grandi dans l'ex-Allemagne de l'Est où neuf femmes sur dix travaillaient, où la prise en charge des enfants, y compris dans les entreprises, fonctionnait. Un modèle à l’opposé de celui qui prévalait dans la partie ouest de l’Allemagne où le modèle familial dominant était celui de la mère au foyer s’occupant de ses enfants, particulièrement durant les premières années, jusqu’à leur scolarisation. Elle pouvait au mieux travailler à temps partiel, les écoles mettant la clé sous la porte à l’heure du déjeuner. Il fallait alors s’occuper à nouveau de sa progéniture.

La biographie d’Angela Merkel est aux antipodes de ce modèle. La physicienne a travaillé comme chercheuse jusqu’à la chute du Mur. Lorsqu’elle devient présidente de la CDU en l’an 2000, elle est une sorte d’ovni pour ce parti dominé par des hommes catholiques, ouest-allemands, à la tête d’une famille traditionnelle et défenseurs de valeurs sociétales conservatrices. Angela Merkel, la fille d’un pasteur protestant, sans enfants, vient juste de « légaliser » son union libre en épousant son compagnon de longue date, Joachim Sauer.

Une politique familiale revisitée

Plus de deux décennies plus tard, son action à la tête de la CDU a modifié le visage des chrétiens-démocrates, comme le souligne le biographe de la chancelière, Ralph Bollmann : « Elle a sauvé le parti en lui permettant de se renouveler et de conquérir par une politique sociétale plus moderne de nouveaux électeurs, plus jeunes, plus urbains et plus libéraux ».

Les quatre mandats de la chancelière à la tête de l’Allemagne ont également contribué à moderniser le pays. Mais toutes ces évolutions ne sont pas à mettre au crédit d’Angela Merkel. La cheffe du gouvernement, qui a su gérer de nombreuses crises et assurer la stabilité de son pays dans un monde troublé, ne restera pas associée dans l’histoire à un grand projet, à une exception près pour Ralph Bollmann : « Quand elle est devenue chancelière en 2005, elle a présenté un vaste programme de réformes, mais un seul de ces projets s’est réalisé, la révolution de la politique familiale ».

Favoriser le travail des mères de famille

C’est une nouvelle venue en politique, la chrétienne-démocrate Ursula von der Leyen, mère de sept enfants, nommée ministre de la Famille, qui est en charge du dossier entre 2005 et 2009. Barbara Vinken, auteure du livre La mère allemande, tire un bilan positif de ces réformes : « Ursula von der Leyen a voulu que les femmes, même en tant que mères de famille, aient la possibilité de participer pleinement au marché du travail. Je suis très heureuse que ces avancées aient eu lieu. »

Une des réformes menées par la nouvelle ministre, aujourd’hui présidente de la Commission européenne, est l’introduction d’un congé parental payé 2/3 du salaire net pour que les parents puissent prendre en charge leur nouveau-né en attendant qu’il puisse aller à la crèche. Si les pères participent, la durée du congé s’allonge. Martin Langendorf et sa femme ont fait partie des premiers à en avoir profité lors de la naissance de leur premier enfant en 2007 : « Pour moi, c’était une évidence. Ce n’est pas entièrement aux femmes de se sacrifier pour l’éducation. Ça m’apparaît tout à fait normal que le père reste aussi un temps à la maison pour garder son enfant. C’est un développement immense pour la société allemande ». Martin Langendorf et sa femme ont profité de cette nouvelle mesure après la naissance de leurs deux autres enfants.

Si une chrétienne-démocrate met en place cette réforme, il ne faut pas oublier que l’Allemagne est alors dirigée –comme durant 12 des 16 années de l’ère Merkel – par une grande coalition. Permettre aux femmes de plus aisément concilier vie familiale et travail est une revendication des sociaux-démocrates. Comme sur d’autres dossiers, Angela Merkel a su habilement reprendre à son compte des propositions défendues traditionnellement par ses adversaires. L’introduction du congé parental avec une pause pour les pères ne va pas sans critiques d’ailleurs au sein du camp conservateur. Les chrétiens-sociaux bavarois évoquent des « stages couches » ; l’Église catholique critiquera le développement des crèches, contraire pour elle aux intérêts de la famille.

► À écouter aussi : Allemagne: la politique familiale sous Merkel

Plus de places en crèche

La prise en charge des enfants en bas âge pour permettre aux femmes de plus facilement travailler constitue l’autre volet important de ces avancées. Depuis 2013, les parents disposent d’un droit opposable s’ils ne trouvent pas de place de crèche pour les enfants de 1 à 3 ans. Le pourcentage de ceux qui peuvent être pris en charge est passé de 14% en 2006 à 35% l’an passé. Le nombre de places a augmenté durant la même période de 286 000 à 830 000. Mais des déficits importants subsistent, les parents étant plus nombreux à souhaiter disposer d’une telle option qu’on ne le croyait.

Autre obstacle limitant traditionnellement le travail des femmes en Allemagne, le modèle scolaire avec des écoles ouvrant tôt, mais des cours se terminant à la mi-journée. Tant que les enfants ne sont pas autonomes, les mères le plus souvent devaient donc les prendre en charge l’après-midi. Juste avant les élections, le Parlement a voté une loi obligeant les communes, à partir de 2026, à disposer d’écoles primaires ouvertes toute la journée, un modèle qui s’est développé ces dernières années. Ce qui, dans de nombreux autres pays, existe depuis des décennies, doit donc s’imposer sur la durée en Allemagne.

Angela Merkel, féministe sur le tard

La première femme à diriger l’Allemagne a-t-elle été une féministe ? Le bilan est certainement mitigé. Bien sûr, le fait qu’Angela Merkel ait dirigé la première puissance européenne constitue une avancée. Lors d’une cérémonie pour le centième anniversaire du droit de vote pour les femmes en Allemagne, Angela Merkel déclarait : « Aujourd’hui, personne ne se moque plus d’une jeune fille qui veut devenir ministre ou chancelière ».  Lorsqu’il lui remet un prix, il y a trois mois pour ses mérites sur ces dossiers, le Premier ministre finlandais déclare : « Tu as montré que les femmes peuvent atteindre les plus hautes fonctions ». La candidate des Verts à la chancellerie déclarait la même année : « On peut tirer des leçons de la manière dont elle gère ces rencontres où la testostérone des mâles ne manque pas ».

Mais des gouvernements paritaires hommes-femmes n’ont jamais été une priorité d’Angela Merkel. Son parti et le groupe parlementaire chrétien-démocrate sont toujours aussi masculins. La chancelière ne croyait pas à l’avantage des quotas pour faire avancer la cause des femmes. Elle a changé d’avis. L’Allemagne en a introduit ces dernières années pour les conseils d’administration et les conseils de surveillance des grandes entreprises. Interrogée récemment lors d’une discussion, Angela Merkel qui, il y a quelques années, disait ne pas vouloir s’affirmer féministe alors que d’autres avaient fait beaucoup plus, d’après elle, pour la cause des femmes, a évolué : « Nous devrions toutes être féministes. Les choses ont changé dans notre pays ». Une déclaration qui a provoqué un tonnerre d’applaudissements.

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