Union Russie-Biélorussie: l’intégration à petits pas

Les présidents biélorusse et russe Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine à Sotchi, le 14 septembre 2020.
Les présidents biélorusse et russe Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine à Sotchi, le 14 septembre 2020. © AP

Alexandre Loukachenko a tout fait pour retarder l’entrée en vigueur de cet accord d’intégration politique et économique signé avec Moscou il y a plus de vingt ans. Mais le président biélorusse, « dos au mur » depuis les manifestations de l’été 2020, est contraint désormais de céder aux exigences formulées par Vladimir Poutine. Jusqu’où ira le rapprochement entre les deux pays ?

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Vladimir Poutine devait se rendre à Minsk jeudi 4 novembre, mais la rencontre se fera finalement par vidéo-conférence. Il n’empêche : le président russe et son homologue biélorusse devraient apposer leur signature à une série d’accords « techniques » sur le rapprochement des législations fiscales et douanières de leurs pays. La toute première traduction concrète d’un projet d’Union Russie-Biélorussie dont les prémices remontent à la fin des années 1990. La Biélorussie était déjà dirigée par Alexandre Loukachenko mais à Moscou, c’est Boris Eltsine qui était alors au pouvoir.

« À l’époque, Boris Eltsine était défié par le Parlement qui lui reprochait d’avoir précipité la chute de l’Union soviétique – une motion de défiance l’accusait même de trahison », rappelle Olga Gille-Belova, maîtresse de conférences à l’Université de Bordeaux-Montaigne et spécialiste en études slaves. « Pour Boris Eltsine, lancer un processus d’intégration avec une des anciennes républiques soviétiques devait lui permettre de se repositionner, de prouver qu’il n’avait jamais souhaité la désintégration de l’URSS et qu’au contraire, il souhaitait renforcer la coopération avec les nouveaux États indépendants issus de la disparition de l'Union soviétique. »

Alexandre Loukachenko, lui, cherchait surtout à tirer les bénéfices économiques de ce projet. Certains observateurs lui prêtent alors l’intention, face à un Boris Eltsine affaibli, de prendre la tête de cette nouvelle Union en devenir. Le retrait du président russe et l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, à la fin de l’année 1999, changent la donne pour Alexandre Loukachenko, qui fera tout pour freiner le processus d’intégration.

Face à un Vladimir Poutine bien plus solide que son prédécesseur, le président biélorusse préfère temporiser et louvoyer entre son allié russe et les pays occidentaux. « Il a toujours fait du "stop and go" sur cette question, décrypte Anna Colin-Lebedev, chercheuse à l’Université de Paris-Nanterre et spécialiste des sociétés post-soviétiques. Il s’agit bien davantage d’un outil de négociations qui lui permet d’obtenir des soutiens financiers et politiques que de quelque chose qui semble se concrétiser véritablement ».

Coup d’accélérateur

Ce jeu prend fin à l’été 2020. Le mouvement de contestation qui suit la réélection contestée du dirigeant biélorusse et les sanctions prises dans la foulée par les pays occidentaux le contraignent à se tourner vers Vladimir Poutine. Celui-ci lui apporte tout son soutien politique et financier, mais ressort du placard le vieux dossier d’intégration « Union-Biélorussie ».

Le président russe n’a jamais oublié ce projet, caressant même à une époque l’idée de se maintenir formellement au pouvoir en dirigeant la future Union. Le scénario est écarté au printemps 2020, grâce au référendum constitutionnel qui lui permettra de briguer deux nouveaux mandats, et donc, potentiellement, de rester au Kremlin jusqu’en 2036. Le vieux projet d’union perd finalement de son importance institutionnelle aux yeux de l’ancien officier du KGB, mais conserve de nombreux avantages : arrimer solidement la Biélorussie à la sphère d’influence russe et faire au passage une nouvelle démonstration de la « puissance retrouvée » chère à Vladimir Poutine.

Alors qu’à Minsk, l’appareil sécuritaire biélorusse s’acharne contre l’opposition et envoie ses dirigeants en prison ou en exil, Moscou décide donc de donner un coup d’accélérateur au projet d’Union. Pas moins de cinq rencontres bilatérales se tiendront en Russie entre Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine, jusqu’à l’annonce en septembre dernier d’un accord technique sur une série de 28 mesures d’intégration.

Pour de nombreux observateurs, Alexandre Loukachenko s’est retrouvé « dos au mur », contraint d’accepter ce projet qu’il a toujours voulu repousser indéfiniment. « Quand on observe la manière dont Loukachenko interagit avec la Russie il ne semble pas céder tant de terrain que ça, nuance Anna Colin-Lebedev. Il continue en fait à avoir cette attitude qui peut être en alternance très amicale et très désinvolte vis-à-vis du président russe. Loukachenko reste attaché à la souveraineté de son pays, au contrôle de son pays ».

Base aérienne russe

De son côté, Vladimir Poutine n’a pas forcément l’intention d’aller jusqu’à une intégration politique et monétaire poussée. « Il aurait pu profiter de l’affaiblissement de Loukachenko pour le conduire à une vraie intégration avec des structures supranationales, avec l'introduction d’une monnaie unique, analyse Olga Gille-Belova. Mais on ne va clairement pas dans la direction d’une absorption et le projet reste quand même relativement vague : on parle simplement d’unifier les politiques industrielles, fiscales et douanières, des domaines où il y a déjà eu des décisions auparavant. »

C'est en revanche dans le domaine militaire que Vladimir Poutine pourrait obtenir des concessions importantes : avec, notamment, un projet de base aérienne sur le territoire de la Biélorussie. De quoi ancrer encore davantage la Biélorussie à l'Est et de renforcer au passage l'emprise stratégique de la Russie dans la région, sans en passer par une intégration dont le coût pourrait se révéler bien supérieur aux bénéfices.

« L’annexion de la Crimée a déjà coûté très cher à la Russie et entraîné pas mal de sanctions, sans parler de la dégradation des relations avec les pays occidentaux, rappelle Olga Gille-Belova. Pousser vers un scénario d’absorption représenterait un coût énorme et aujourd’hui la Russie a d’autres moyens pour retenir la Biélorussie dans sa sphère d’influence. » 

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