Reportage

Pologne-Biélorussie: des migrants syriens racontent l’enfer vécu à la frontière

Thaer, Karam et Bitar, trois Syriens de Homs dans la forêt en Pologne, dans la zone interdite, à moins de deux kilomètres de la Biélorussie.
Thaer, Karam et Bitar, trois Syriens de Homs dans la forêt en Pologne, dans la zone interdite, à moins de deux kilomètres de la Biélorussie. © Romain Lemaresquier / RFI

Depuis des mois, l’Europe assiste à une montée des tensions entre la Pologne et la Biélorussie. Le président Loukachenko, qui a décidé de se venger des sanctions de Bruxelles en appelant les migrants à passer par son pays pour rejoindre l’Europe, tente de déstabiliser la frontière orientale de l’Union européenne. Une situation qui n’a cessé de prendre de l’ampleur et qui, aujourd’hui, semble intenable et pourrait bien déraper à n’importe quel moment.

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Avec notre envoyé spécial en Pologne,

En Podlachie, la région frontalière polonaise avec la Biélorussie, se déroule une véritable tragédie humaine. C’est dans la zone décrétée interdite aux ONG et à la presse par les autorités polonaises, à moins de deux kilomètres de la limite entre ces deux pays, que l’on retrouve trois migrants qui sont parvenus à franchir la frontière il y a quelques jours et à appeler à l’aide l’organisation Grupa Granica. Il s’agit d’une des rares associations à porter assistance aux migrants qui empruntent cette route pour rejoindre l’Europe. Une route mise en place par la Biélorussie dans son bras de fer avec l’Europe.

Trois Syriens, Karam, Bitar et Thair, viennent de vivre un enfer pendant un mois, comme le raconte ce dernier, électricien de 28 ans. Ils sont arrivés à Minsk, la capitale Biélorusse, en vol direct depuis Damas il y a un mois. Très vite, ils ont tenté le passage vers la Pologne et ont été refoulés sans ménagement vers la Biélorussie. 

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« Nous devions tenter d’entrer en Pologne. Lors de notre première tentative, la police polonaise nous a arrêtés, moi et mon ami, ainsi que deux autres personnes. Ils nous ont dit : "Vous avez un avocat, vous pouvez rester en Pologne". Nous étions très heureux ! Mais dans la soirée, deux soldats sont venus et nous ont fait monter dans une voiture pour repartir vers la frontière et nous renvoyer en Biélorussie, raconte-t-il. Je lui ai dit qu’on ne voulait pas y retourner. Il m’a alors frappé et frappé encore en nous disant de partir en Biélorussie. Je lui ai dit : "Je n’ai pas d’eau, de nourriture, je n’ai pas de carte SIM, pas d’internet, comment je vais faire pour rester en vie !" » 

Refoulés à trois reprises

Quand nous les rencontrons en Pologne, c’est la quatrième fois qu’ils tentent de franchir la frontière en passant par la forêt. Ils ont été refoulés à trois reprises vers la Biélorussie. Les Biélorusses les ayant eux-mêmes chassés vers la Lituanie une fois. Des expériences traumatisantes pour ces trois garçons venus d'Homs, en Syrie.

« Je ne veux pas repartir en Biélorussie. Les garde-frontières biélorusses nous ont battus à trois reprises. Ils m’ont frappé au thorax. Je pense que j’ai le thorax cassé. Ils nous ont envoyés en Lituanie et les militaires lituaniens nous ont à leur tour battus, on a été électrocutés. C’est très, très dur ! Des décharges électriques dans la bouche. C’est terrible… », témoigne Thair.  

Désormais pris en charge par l’organisation Grupa Granizca, ils sont actuellement sous la protection du Tribunal européen des droits de l’homme qui leur a délivré des attestations temporaires. Elles devraient empêcher les garde-frontières polonais de les refouler à nouveau en Biélorussie, selon Marisha, l’une des coordinatrices de cette ONG. 

S'assurer du respect des droits des migrants

« Nous sommes en train d’attendre les garde-frontières. Ils devraient être emmenés dans un de leur bâtiment où ils pourront déposer leur demande d’asile, explique-t-elle. Nous avons également informé les garde-frontières qu’ils bénéficient désormais d’une mesure provisoire de la part du Tribunal européen des droits de l’homme et qu’ils ne peuvent donc plus être refoulés. »

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Pour s’assurer que les garde-frontières respectent bien cette protection provisoire, une députée polonaise de l’opposition, Anita Sowinska, est venue assister à cette opération dans la forêt. C’est elle qui est la représentante légale de ces trois Syriens après avoir apposé son nom sur le document officiel du Tribunal européen des droits de l’homme. Deux garde-frontières finissent par arriver, une heure plus tard. Devant la presse internationale, ils restent courtois et emmènent Thair, Karam et Bitar dans leur fourgon. Une délivrance pour ces trois Syriens qui avouent avoir vu des morts durant leur périple. Alors qu’officiellement une dizaine de migrants seulement sont décédés à cette frontière entre la Pologne et la Biélorussie depuis le début de cette nouvelle crise migratoire.

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