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Littérature / Entretien

Alain Mabanckou : « Ce Français… qui veut à tout prix savoir de quelle origine je suis »

Alain Mabanckou, l'auteur du "Sanglot de l'homme noir".
Alain Mabanckou, l'auteur du "Sanglot de l'homme noir". Editions Fayard
Texte par : Pascal Paradou
7 mn

« L’identité doit être un éternel questionnement. » Ainsi parle le romancier Alain Mabanckou. Né en 1966, au Congo Brazzaville, il a étudié en France, est titulaire d’un passeport tricolore et d’une carte verte et enseigne actuellement à l’Université de Californie-Los Angeles. Son nouveau livre Le Sanglot de l’homme noir questionne la multiplicité de l’identité. Entretien.

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RFI : La question de l’identité, est-ce que c’est vous qui vous la posez, ou ce sont les autres qui vous la posent ?

Alain Mabanckou : Je crois que ce sont les autres qui nous obligent à nous poser des questions sur notre identité. Parce que si on ne nous posait pas cette question, je crois que nous serions des hommes ordinaires. Donc puisqu’on me la pose, eh bien pour donner une réponse, j’ai préféré écrire un livre qui est une sorte de voyage un peu à gauche et à droite sur cette question.

RFI : Le Sanglot de l'homme noir n’est pas un roman. Vous êtes un sacré romancier, mais avec ce livre, vous vous êtes écarté de la fiction. Cela dit, ce n’est pas non plus un essai très pontifiant, très académique ou universitaire. Ce sont des réflexions.
 
A.B. : C’est aussi unepromenade. Je n’ai pas voulu en faire un essai qui serait catégoriquement universitaire, au point de rebuter la ménagère de cinquante ans, comme on dit en France. A l’intérieur, on trouvera parfois des histoires vécues, des anecdotes, comme ce Français que je croise à l’aéroport de Los Angeles, qui me voit avec un passeport français et qui veut à tout prix savoir de quelle origine je suis, ou comme ce Centrafricain que je croise dans une salle de gymnastique, qui me certifie qu’en France les noirs n’ont pour seul destin que le travail de la sécurité.

Il y a, comme ça, des histoires à l’intérieur, qui sont comme des fictions, puis des moments de réflexion sur la question de l’immigration en France, sur la question de la xénophobie, sur les propos de Eric Zemmour, etc. Donc je voulais un peu balayer quelques questions, qui parfois sont mal perçues par les uns et par les autres.
 
RFI : Mais balayer quelques poncifs aussi, parce que l’histoire de l’homme dans la salle de gym ou de l’homme de l’aéroport, ils vous renvoient – ils nous renvoient – à des poncifs et des a priori.
 

"Le Sanglot de l'homme noir", d'Alain Mabanckou.
"Le Sanglot de l'homme noir", d'Alain Mabanckou. Editions Fayard.

A.M. : L’homme que j’avais croisé, par exemple, c’était un Centrafricain. Il est agent de sécurité pour un grand parti politique en France. Donc parfois il va faire la sécurité pour des gens qui vont voter des lois contre « les étrangers », donc c’est même le paradoxe dans ce sens. Je voulais aussi écrire ce livre sous forme d’adresse à mon fils, qui est né en France, qui a grandi en France, et qui n’a pas encore vu l’Afrique, pour lui dire que certains viendront expliquer l’histoire de l’Afrique en la magnifiant ou en la décrédibilisant. Mais c’est à toi d’aller vers les grands textes : les « Aimé Césaire », les « Bernard Dadié »… pour comprendre l’âme même de cette Afrique.

RFI : Votre livre commence par une lettre au fils Boris qui a maintenant vingt ans. Il n’est jamais retourné en Afrique ?
 
A.M. : Il n’est jamais retourné en Afrique, il va souvent aux Antilles, dans le lieu d’origine de sa mère. Mais nous devons aller bientôt en Afrique. On va découvrir mon lieu de naissance. Il verra Pointe-Noire, il verra Brazzaville, il verra aussi l’arrière-pays, pour se faire une idée, parce que lui aussi, a une idée d’une Afrique, comme aurait un Européen qui n’a jamais voyagé en Afrique. Donc il croit que l’Afrique c’est le cœur des ténèbres, comme dirait Joseph Conrad. Eh bien je lui explique que c’est compliqué. Mais il y a aussi une générosité qui pourrait aider à devenir un grand homme.

RFI : Vous lui expliquez aussi que peut-être il n’a rien à voir avec les Africains qui vivent aujourd’hui au Congo Brazzaville, à Ouagadougou ou ailleurs. Vous réfutez toute idée de communauté noire ou de peuple noir. Vous n’êtes pas le seul d’ailleurs, ni le premier.
 
A.M. : Oui, je pense que lui, il est né en France. Il grandit ici. La seule chose qu’il a de l’Afrique, finalement, c’est sa couleur de peau. Donc je lui dis qu’en France il n’y a pas de communauté noire, parce que chacun de nous est venu pour ses mobiles. Nous ne sommes pas venus ici par le biais de l’esclavage. Ce qui importe pour ce fils, eh bien c’est de faire en sorte que son présent soit vivable. Qu’il ne soit pas l’otage d’une histoire qu’il n’a jamais connue, qu’il n’a jamais vécue, mais qu’il regarde dans son présent ce qui pourrait faire son avenir un peu plus intéressant.

RFI : Donc son présent, c’est le seul Français, vous dites que tout le reste ce n’est que chimères. Et vous dénoncez d’ailleurs l’idée que l’Afrique pourrait être comme ça, un ailleurs possible. Vous dites que c’est un territoire mythique pour cette génération. Mais est-ce que ce n’est pas quand même, couper les gens de leurs racines ? Qu’est-ce que vous en pensez des racines ?

A.M. : Les racines existent. Ce que je dis…
 
RFI : Certains disent : c’est que pour les plantes.

A.M. : Non !... Les racines existent. Il ne faut jamais oublier ses origines. Il y a d’abord l’adage qui dit que l’eau chaude n’oublie jamais qu’elle a été froide. Quand je sors dans la rue, la première chose qui se voit c’est que je suis noir. Donc rattaché à l’Afrique. C’est important. Mais ce que je demande à ce fils, c’est de refuser une certaine Afrique en papier, qu’on pourrait lui décrire en lui donnant une vision idéelle ou idéaliste de l’Afrique. Et le jour où il se confronte à la réalité, il verra qu’en Afrique, sur place, il y a des problèmes, il y a toutes les contorsions qui sont là aussi.
 

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Le Sanglot de l’homme noir, d’Alain Mabanckou, éditions Fayard, 184 pages.

 

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