Cinéma

«Holy Motors», Leos Carax exhibe le décuplement et le néant

La Belle et la Bête. Eva Mendes (Kay M.) et Denis Lavant (Monsieur Oscar) dans "Holy Motors" de Leos Carax.
La Belle et la Bête. Eva Mendes (Kay M.) et Denis Lavant (Monsieur Oscar) dans "Holy Motors" de Leos Carax. Festival de Cannes 2012

Tout n’est pas rose, mais beaucoup de choses géniales et déjantées se trouvent dans ce nouveau film de Leos Carax qui est sorti en salles ce mercredi 4 juillet. Vingt ans après le drame culte Les Amants du Pont Neuf (1991), le réalisateur français avait jeté un véritable pavé non identifié dans la mare du Festival de Cannes. Holy Motors propulse une personnalité multiple à l’écran. Un étrange univers de moins en moins humain.

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Un film absolument à voir ! Carax nous montre la mort éternelle à travers d’une multitude de créatures étranges au sein d’un seul personne. Une œuvre littéralement hallucinante, plein d’idées sur notre futur à tous : le présent, ici et maintenant. Denis Lavant, l’acteur fétiche de Carax, est cité onze fois dans la distribution. Il vit onze vies dans un seul jour. Et aucune chance de mourir, chaque vie est minutieusement prédéterminée. Une seule fois, sur son lit de mort, il fait pleurer sa nièce, mais aussitôt décédé, il se relève à nouveau, pour le rendez-vous suivant.

« La beauté du geste »

Tout est bizarre dans cet univers savamment concocté par Leos Carax. Mais l’ambiance futuriste du récit, des personnes, des actions, du raisonnement, est radicalement ancrée dans notre présent actuel. Le moteur de l’action : « la poursuite de la beauté du geste ». Aucun besoin de fabriquer ex nihilo une mégapole comme Fritz Lang avec Metropolis ou d’inventer les rouages du monde industrialisé des Temps modernes de Charlie Chaplin. Carax se sert de la ville de Paris comme décor. Monsieur Oscar alias Denis Lavant s’arrête au quai de la Seine, La Mendiante alias Denis Lavant fait la manche sur le pont Alexandre-III, Le Tueur alias Denis Lavant monte les Champs-Elysées pour dézinguer un banquier au Fouquet’s. La transformation se passe à chaque fois sous nos yeux, dans une extra-longue limousine blanche qui sert comme bureau et lieu de résurrection. Aucun effet spécial nécessaire, les moyens employés sont dérisoires, pour un résultat stupéfiant.

La Belle et la Bête

On reste bouche-bée devant la scène au cimetière du Père-Lachaise où Monsieur Oscar, transformé en monstre affreux, perturbe le shooting du mannequin Kay M. (Eva Mendes), mange les cheveux et la main de l’assistante du photographe qui lui avait proposé un remake de la Belle et la Bête et ravit ensuite la Belle dans une grotte. Ici, il se met à nu, avec son pénis en érection. Elle lui chante une berceuse, avant qu’il transforme délicatement sa robe en burqa chic et s’enfuie dans les canalisations pour le prochain rendez-vous, pour la vie suivante.

La bluette éphémère

Leos Carax cite volontiers une phrase de Jorge Luis Borges où celui décrit la rencontre entre Dieu et Shakespeare : « Toi qui es comme moi, plusieurs et aucun ». Autrement dit : le film tourne autour du décuplement et le néant. La bluette éphémère. L’humain en voie d’extinction. Carax procède par montage et superposition d’images et de sentiments. Tout se trouve et se perd dans ce récit fantasque. Cela paraît parfois kitsch, sonne ici et là nostalgique ou mélancolique, souvent étrange, mais tant pis. Il faut laisser le temps à cette œuvre qui a la capacité d’un effet de très longue durée.

« Qui étions nous ? »

La mise en scène est très inégale, mais reste centrée sur la nature humaine. Aucun dragon, minotaure ou monstre à trois têtes peuple l’écran, aucune musique futuriste retentit, mais la marche funèbre de Chostakovitch, des accordéonistes déchaînés dans un cloître et une chanson originale et flottante qui ouvre la fin : « Who were we ? », interprété par Kylie Minogue lors d’une scène époustouflante dans le vrai bâtiment fantôme du célèbre magasin La Samaritaine, destiné à être transformé en hôtel de luxe : « Qui étions nous ? Qui serions-nous devenus ? »

Le dernier mot appartient aux moteurs de ces extra-longues limousines, garées dans un parking en banlieue. Le monde, de plus en plus virtuel, n’aura bientôt plus besoin d’eux. Ils le sentent déjà, leur extinction est pour bientôt. Holy Motors !

 

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