Photographie / Visa pour l’Image 2012 / Entretien

Jean-François Leroy : «J’ai besoin des photos pour comprendre»

Jean-François Leroy, fondateur et directeur général du Festival international du photojournalisme "Visa pour l'Image".
Jean-François Leroy, fondateur et directeur général du Festival international du photojournalisme "Visa pour l'Image". Alexandra Avakian

Le fondateur et directeur général de Visa pour l’Image, le plus grand festival international de photojournalisme au monde, défend une écriture photographique très exigeante. Jean-François Leroy nous présente les grandes lignes de cette 24e édition qui s’est ouverte ce 1er septembre à Perpignan, dans le Sud de la France.

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Visa pour l’Image, c’est un Festival engagé et exigeant. Vers quoi ou vers qui se dirige cette année cette exigence ?  

Notre exigence a été toujours de montrer des travaux de qualité. Et il y a depuis toujours des engagements, parce qu’il faut être militant. On est souvent trop passif et, devant le monde dans lequel on vit, il faut prendre des engagements, il faut avoir des engagements militants. Je les assume et je les revendique complètement.

Vous avez souvent dénoncé la défaillance de l’opinion publique. Cette année, le festival fait l’éloge du photojournaliste Rémi Ochlik, tué lors d’un reportage à Homs, en Syrie. Selon vous, « l’opinion internationale s’émeut vivement. Mais n’agit pas. » Est-ce qu’il faut plus de protection pour les photojournalistes ?
 
Non, parce qu’on ne peut pas les protéger. Est-ce que vous imaginez que quand vous êtes dans un centre de presse, un gouvernement qui est encore en place, peut délibérément tirer sur ce centre de presse ? La mort de Rémi Ochlik et de Marie Colvin du Sunday Times, ce sont des assassinats ! Début mai, on avait retrouvé trois photographes écartelés dans des sacs poubelles, parce que les narcotrafiquants les ont exécutés. Ce ne sont pas des accidents. Cela, on doit le dénoncer, on doit aller contre.

Visa pour l’Image c’est, chaque année aussi, la question sur l’avenir du photojournalisme, mais d’abord : quel est l’état des lieux ?

L’état du photojournalisme n’est pas brillant, parce qu’on passe de plus en plus de photos d’illustration. Heureusement, il y a encore des gens qui se battent. Quand je regarde tous les jours le site du New York Times, je suis vraiment impressionné par la qualité du travail qu’ils font. Donc il y a encore des petites poches, des îlots, qui marchent bien. Mais c’est vrai, quand on vire des directeurs de la photo en disant qu’on n’a plus besoin d’eux et qu’on peut prendre n’importe quel iconographe, payé au Smic, pour faire le boulot, parce que, de toute façon, il y a tellement d’images, tu n’as qu’à te servir. Bon, mais ce n’est plus une écriture. L’écriture photographique est importante. C’est pour cela qu’on se bat.

Le directeur de la photo a été viré avec une phrase qui tue : « Votre métier n’existe plus ». La réalité est-ce cela ? Il n’y en a plus de métier, juste des combattants ?

J’ai eu la charité de ne pas citer la personne qui a dit cela. Mais entendre quelqu’un, aujourd’hui, en 2012, dire à un directeur de photo : « Ton métier n’existe plus ». Ce sont des crétins ! Le rôle d’un directeur photo est très important et c’est une honte de le nier.
 

Vos coups de cœur parmi les 27 expositions à Visa pour l’Image ?

Le travail de Stéphanie Sinclair me touche beaucoup. Le travail qu’elle a fait sur les gamines qu’on marie en Inde, au Yémen, au Pakistan, en Ethiopie etc. C’est un problème de société que Stéphanie a fait d’une façon éblouissante.

Parce qu’on parle de « mariage », mais derrière se cache des viols et des auto-immolations ?

Oui. Après, c’est un problème induit par des mariages trop jeunes où des filles s’auto-immolent, ou se font vitrioler quand elles ne sont pas heureuses du sort qu’on leur a réservé. Donc, c’est un combat dont il faut prendre conscience et qu’il faut soutenir.

L’onde de choc grecque sévit également sur les cimaises du Festival, avec des photographies de Louisa Gouiliamaki, Angelos Tzortzinis et Aris Messinis. Quel est le rôle des photojournalistes dans la crise grecque ?

Je ne sais pas s’ils ont un rôle dans la crise grecque. En tout cas, ils sont les témoins du désespoir du peuple grec et, rien que pour cela, il faut montrer ces photos. Je ne pense pas qu’une photo puisse changer le monde. Mais elle peut y contribuer. J’ai besoin des photos pour comprendre.

Robin Hammond expose Condamnés, un travail sur la santé mentale dans les pays africains en conflit. Un reportage qui montre que des hôpitaux sont transformés en prisons et les malades stigmatisés.

Ce travail du photographe anglais m’a beaucoup touché. Dans des pays en crise, en guerre, les hôpitaux sont négligés, imaginez alors les hôpitaux psychiatriques. En 2012, on vit des choses qui sont absolument impossible. Robin Hammond nous aident à en prendre conscience.
 

Une nation sous les dieux concerne le Nigeria. Le titre évoque un cocktail très dangereux: chaos, guerre civile, religion, secte.

C’est un travail très intelligent, tout en finesse de Bénédicte Kurzen. Personne ne parle aujourd’hui du Nigeria. Pourtant, on tue là-bas ! Visa pour l’Image montre tout cela.

Pour la quatrième fois, il y aura le Prix RFI-France24 du webdocumentaire. Jusqu’à maintenant, c’était un modèle économique non-existant, basé plutôt sur des expérimentations, avec une quête pour trouver des débouchés. Quelles évolutions observez-vous ?

On était les premiers à s’intéresser aux webdocumentaires. Le 'webdoc' évolue. J’étais récemment à Amsterdam avec mes amis du World Press Photo. Ils ont ouvert une catégorie Nouveaux médias. On réfléchit à faire évoluer les choses. Mais ce sont des modèles qui nous intéressent. Il n’y a pas de modèle économique, mais on va trouver un.

Les webdocumentaires, c’est un travail artistique, photojournalistique ?

Ce n’est pas artistique. Pour moi, le 'webdoc' c’est une manière différente de montrer des sujets. Ce qu’on avait montré, les années dernières, avec Prison Valley, La Zone, Voyage au bout du charbon… C’est une manière de montrer des choses tout à fait exceptionnelles. En France, on a la chance d’être un peu pionnier en ce domaine. Pour moi, un photographe comme Samuel Bollendorff (Voyage au bout du charbon) a montré la voie à plein de gens dans sa manière intelligente de présenter un web-doc.


  • Visa pour l’Image, Festival international du photojournalisme, du 1er au 16 septembre, à Perpignan, France.

 

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