Caricatures de Mahomet

Malek Chebel : «La responsabilité du journaliste est engagée»

Malek Chebel, philosophe, écrivain, anthropologue des religions
Malek Chebel, philosophe, écrivain, anthropologue des religions medef/wikimedia.org
Texte par : RFI Suivre
6 mn

Alors que le débat autour du film anti-islam tourné aux Etats-Unis fait toujours polémique à travers le monde, Charlie Hebdo a publié mercredi en France des dessins brocardant les extrémistes et le prophète Mahomet. Il s’agit d’un « manifeste pour résister à la terreur religieuse », écrit Charb, le directeur de la publication satirique, une posture que certains assimilent à de la provocation. L'anthopologue des religions Malek Chebel regrette que le directeur de Charlie Hebdo n'ait pas tenu compte du contexte actuel.

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Malek Chebel, vous êtes anthropologue des religions et traducteur du Coran. Est-ce que Charlie Hebdo est allé trop loin ?
Je ne sais pas, ce n’est pas à moi de le juger. S’il est allé trop loin, la sanction viendra du réel. C’est le réel qui sanctionne les dépassements.

Ces dessins heurtent tous les musulmans, pas seulement les plus ultras.
Tout à fait. Toute provocation heurte les gens, pas à des niveaux équivalents. Le talent ne heurte personne mais là, pour le coup, je ne vois pas beaucoup de talent là-dedans.

Est-ce que vous êtes d’accord pour dire comme le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius que « Charlie Hebdo a jeté de l’huile sur le feu » ?
C’est tout à fait ça. Et je rajouterai à ce qu’a dit Laurent Fabius le fait que, précisément, il s’agit ici d’une responsabilité individuelle, prise par un journaliste, puisqu’il est directeur de Charlie Hebdo, qui engage l’ensemble de la corporation d’une part ; et l’ensemble du pays ensuite. C’est-à-dire que les conséquences dans les terres arabes et musulmanes peuvent être tout à fait exagérées, mais quand la sécurité de l’Etat est engagée, je ne sais pas comment on peut appeler cela ? En tout cas, la responsabilité du journaliste est engagée.

Alors, dans ce cas là justement, est-ce que l’on peut dire que la menace à l’ordre public est constituée, ce qui pourrait constituer, pour le coup, un délit ?
Pour moi, ce n’est peut-être pas dans des termes juridiques qu’on peut traduire cela. Je pense que c’est au niveau idéologique et au niveau politique qu’il faut comprendre les choses. La planète musulmane est en ébullition. Tout le monde sait, à commencer par Charlie Hebdo depuis l’affaire des caricatures, l’affaire des mosquées, des minarets, l’affaire de la burqa etc… que ce sont des sujets sensibles. Le faire sciemment aujourd’hui, c’est en effet ou ne pas s’occuper du tout de la nation et considérer que son confort personnel passe avant la sécurité des gens, des Français par exemple à l’étranger ; ou alors la liberté d’expression d’un type est absolue et s’impose à tous comme étant universelle. Le choix est justement entre le bois et l’écorce. Moi je suis défenseur de la liberté d’expression évidemment quelle qu’elle soit. En réalité, je le suis bien moins quand cette liberté d’expression agresse volontairement et sciemment la sensibilité des gens.

Alors comme réponse, il y a des mesures de précautions concrètes : la fermeture des représentations françaises à l’étranger. Pour aujourd’hui en Tunisie, en Indonésie. Pour vendredi, dans d’autres pays musulmans. Il y a aussi le ministre de l’Intérieur qui en France aussi est responsable des Cultes. Il reçoit justement des représentants musulmans. Pour vous, c’est une bonne chose ?
C’est une très bonne chose et je pense que le ministère des Affaires étrangères a raison de fermer les représentations diplomatiques parce qu’il ne faut pas donner non plus, évidemment, des opportunités à tous les intégristes et tous les jusqu'au-boutistes de l’autre côté pour pouvoir exprimer leur haine et leur colère sur de fausses raisons. Charlie Hebdo n’est pas la France, Charlie Hebdo n’est pas le ministère des Affaires étrangères français, ni la société française, ni une grande partie de l’opinion française. Donc, il ne faut pas que les gens de l’autre côté fassent la confusion entre Charlie Hebdo, journal français, et la France. Et toutes les mesures de précaution et de sécurité sont nécessaires, voire indispensables.

Pas plus d’ailleurs qu’il ne fallait faire l’amalgame entre le film de très piètre qualité produit aux Etats-Unis et la représentation américaine ?
Tout à fait. L’Amérique va payer malheureusement les pots cassés de cette histoire alors que peut-être l’extrême majorité des Américains est désolée de ce qui se passe la concernant. Donc ce sont des images qui se télescopent, des représentations grandeur nature souvent irrationnelles et en plus manipulées de part et d’autre. Nous sommes donc dans un monde de confusion et on aurait aimé que Charlie Hebdo et d’autres s’en tiennent à un service responsable et minimal, voire cohérent.

Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, l’a dit : vendredi, il compte faire passer dans les mosquées qui sont un petit peu de sa mouvance un message, un appel au calme. Est-ce que ce message sera entendu ?
Il sera entendu par ceux qui fréquentent les mosquées. Et puis quand le recteur Dalil Boubakeur dit « dans les mosquées de mon obédience », non ! Il faut dire que toutes les autorités religieuses passent un message pour appeler au calme dans toutes les mosquées du monde, pas seulement les mosquées qui dépendent de la Grande Mosquée de Paris. C’est une affaire sérieuse. Dès l’instant où il y a eu un premier mort, cela débouche sur une autre planète, et donc il faut tout faire. Tous les responsables politiques et religieux doivent se joindre les uns aux autres pour appeler au calme partout dans tous les pays musulmans.

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