Cinéma

«Amour» de Michael Haneke : «Mal ! Mal ! Mal !»

"Amour", de Michael Haneke, avec Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva.
"Amour", de Michael Haneke, avec Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Les Films du Losange

Le coup de grâce après la descente en enfer, certains le nomment meurtre ou euthanasie, le réalisateur Michael Haneke lui donne le titre Amour. Un essai cinématographique sur l’évanescence de la vie. Un chef d’œuvre qui sort ce mercredi 24 octobre sur les écrans. A Cannes, la Palme d’or pour le meilleur film a été exceptionnellement aussi attribuée aux deux comédiens, parce que Amour, ce sont surtout eux : Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant.

Publicité

Amour, un film qui nous épargne toute chose superficielle et c’est presque naturel que Haneke ait pensé à Jean-Louis Trintignant qui a dit lui-même « faire semblant de vivre » après la mort dramatique de sa fille, Marie, en 2003. Depuis la Palme d'or, le comédien semble avoir bien retrouvé la joie de vivre et donne des interviews qu'il avait systématiquement refusées auparavant. Agé de 81 ans, Trintignant joue un mari attentionné qui fait encore des compliments à sa femme, laquelle le lui rend bien. Les deux octogénaires forment un couple idéal de professeurs de musique retraités, cultivés, passionnés par la littérature et par la vie en général. 

Dans Amour, Haneke se contente de trois phrases quand d’autres réalisateurs ont besoin de dix pages pour expliquer leur approche. L’histoire ressemble à un haïku cinématographique qui comporterait trois mots : amour, accident, épreuve. La première scène montre Anne sur un lit de mort avec des fleurs autour de sa tête. Dans l’avant-dernière scène, on aperçoit la même femme bien vivante avec son mari dans la cuisine. Avec des flash-back bien maîtrisés, Haneke sème encore le trouble entre rêve et réalité.

La vie vaut la peine d’être vécue

Toute leur vie, le couple était d’accord : la vie vaut la peine d’être vécue. N’empêche que la fin n’est souvent pas très glorieuse. Un jour, lors du petit déjeuner, Anne ne réagit plus, ne bouge plus. Un accident vasculaire qui dure quelques secondes. Mais le médecin recommande une opération qui tourne mal : la moitié droite de son corps reste paralysée. Avec le fauteuil roulant et le lit médicalisé, une autre vie commence. Un deuxième accident se produit et entraîne les couches, le gobelet à bec, les mots qui font faillite. L’humain se trouve réduit à un état d'humiliation permanente. 

Emmanuelle Riva, 85 ans, qualifie aujourd'hui l'expérience du film Amour comme aussi importante que sa légendaire prestation dans Hiroshima mon amour d'Alain Resnais qui l'avait rendue mondialement célèbre en 1959. Dans le film de Haneke, elle interprète avec brio et une présence qui force l’empathie cette Anne qui souffre, qui ne se reconnaît plus et qui ne peut rien faire d’autre que de pousser des gémissements avec une voix déchirante : « Mal ! Mal ! Mal ! ».

La vie sans issue

Amour, montre la vie sans issue (« rien de cela ne mérite d’être montré »), l’indécence de la dépendance totale. Du coup, même le meilleur mari du monde est dépassé, comme le reste de la famille d’ailleurs qui ne comprend pas et cherche une solution qui n’existe pas.

Le drame est déployé sur un ton très piano. Ce sont les Impromptus de Schubert, composés peu avant la mort du compositeur, qui nous font entrer dans le film. Durant le déroulement du drame, personne ne s’emporte ou crie. Quand Anne refuse de boire, pour montrer son envie de mourir et préserver le seul petit bout de dignité qui lui reste, il la force à ouvrir la bouche, et la gifle quand elle recrache l’eau ingérée.

Georges commence à être dépassé par la situation : entre sa fille (Isabelle Huppert) égocentrique, les aides-soignantes maltraitantes et sa femme qui fait pitié à tout le monde. Un matin, il apaise les douleurs de sa femme avec une histoire et l’étouffe après avec un coussin. Un geste que certains nomment meurtre ou euthanasie, Haneke lui donne le titre Amour.

Orfèvrerie psychologique

Jean-Louis Trintignant incarne la profondeur humaine et sentimentale du personnage qui fait face à la vie qui se délite. Emmanuelle Riva est belle à mourir, digne et désespérante. C’est de l’orfèvrerie psychologique, avec pour seuls effets spéciaux le jeu des yeux, les gestes des mains et les sauts des cœurs.

Avec Amour, Haneke a rejoint le cercle très fermé des réalisateurs deux fois palmés. Visiblement ému lors de la soirée du palmarès à Cannes, il s’est livré à un vibrant plaidoyer en faveur de l’euthanasie. « Merci à ma femme qui me supporte depuis 30 ans. Ce film est un peu l’illustration de la promesse qu’on s’est donnée ». Du coup, l’énigme de la vie cède la place au manifeste. Trop de perfection tue l’amour.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail