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France : le Caarud de Clermont-Ferrand, «c’est ce qui m’a sauvé la vie»

Au Caarud de Clermont-Ferrand, 130 000 seringues sont distribuées par an pour environ 130 usagers.
Au Caarud de Clermont-Ferrand, 130 000 seringues sont distribuées par an pour environ 130 usagers. Getty/David Gillanders

Une recherche est menée par Aides et Médecins du monde pour mieux connaître, à l'aide d'un questionnaire, les pratiques d'injection des usagers de drogue dans la perspective d'ouvrir en France des salles de consommation à moindre risque. Le Centre d'accueil et d'accompagnement des usagers de drogues (Caarud) de Clermont-Ferrand y participe. La ministre de la Santé Marisol Touraine a précisé qu’elle espérait que des expérimentations de salles de consommation de drogues à moindre risque pourront être conduites d’ici la fin de l’année. Cette annonce est saluée par différentes associations, mais suscite un tollé dans les rangs de l’opposition. Reportage.

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Casquette gavroche sur la tête, piercing épinglé à l'arcade sourcilière, Fabien prend des seringues par poignées. Il vient une fois par semaine pour s’approvisionner en seringues, cuillères et filtres.

« Pour moi c’est très utile, cela permet de s’injecter dans de bonnes conditions, estime le jeune homme. Du coup, on évite les abcès et les infections. En plus, les seringues coûtent très cher, un euro pour une grosse pompe comme ça. » Il désigne une grosse seringue. « Heureusement que des endroits comme ça existent. »

Jusqu’à vingt injections par jour

Comme Fabien, les usagers de drogues viennent ici, au Caarud de Clermont-Ferrand, pour retirer gratuitement du matériel propre pour les injections.

Grand gabarit en tenue de motard, rasé de près et parfumé à l'eau de Cologne, Gilles, 48 ans (dont 28 de shoot), trouve l'initiative salutaire : « C’est ce qui m’a sauvé la vie, il faut dire que je suis un usager un peu particulier, j’injecte jusqu’à 20 fois par jour de toutes petites quantités. Je me pique dans mon camping-car ou sur mon scooter, je m’arrête sur le bord de route et je fais mon injection. »

Ainsi, ici au Caarud (1) de Clermont-Ferrand, 130 000 seringues sont distribuées par an pour environ 130 usagers. Ce système d'échange des seringues - on récupère les anciennes et on en propose des neuves -, a été une avancée sanitaire considérable.

Gilles se souvient d'un passé dramatique pour les toxicomanes. « On se passait la seringue, on était six ou sept à utiliser la même pompe, relate-t-il. Or c’est dangereux à plus d’un titre. D’abord parce qu’on peut s’injecter des saloperies, et ensuite parce que l’aiguille finit par s’émousser, et elle devient un pieu qui abîme les veines et cause des abcès. Nous l’avons échappé belle, avec pour certains une hépatite C. »

Centres d’injections supervisées

Depuis 1986, plus de 90 salles ou centres d’injections supervisées (CIS) ont ouvert dans huit pays, dont la Suisse, l’Espagne, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Australie et le Canada. Les usagers s’y injectent le produit qu’ils apportent dans des conditions hygiéniques satisfaisantes, en présence de personnel médical.

En attendant de premières ouvertures, espérées en France au premier trimestre 2013, une expérience discrète et innovante a lieu ces derniers mois dans huit villes de France, avec 200 usagers volontaires. Les participants viennent dans un Caarud s’injecter sous le regard de professionnels, ou simplement témoigner sur leur pratique d’injection. Ici, à Clermont-Ferrand, c’est le second volet qui est exploité.

Jeune homme réservé, au visage très pâle, Kevin (2), 25 ans, a accepté de répondre au questionnaire. Comme la plupart des usagers qui viennent au centre, il s’injecte du « skénan » (dérivé de la morphine), un produit de substitution à l’héroïne. Il est donc suivi par un médecin.

Ce programme, baptisé « Aerli » (3), part d’un constat : si la politique de réduction des risques (par l’échange de seringues notamment) a réduit considérablement la contamination par le virus du sida, il n’en va pas de même pour celui de l’hépatite C, qui toucherait 40 à 60% des usagers par injection.

A chaque injection, on risque sa vie

Dans les pays où elles existent, ces salles assurent un progrès incontestable. Selon une étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) datant de 2010, les CIS « apportent des bénéfices aux usagers » (santé améliorée, comportements à risques diminués).

Nicolas Perrin a un visage très doux et un regard d’animal blessé. Ancien usager de drogue, il est aujourd’hui militant au Caarud de Clermont-Ferrand. Pour lui, les salles de consommation à moindre risque pourraient bénéficier également à la communauté, par la « réduction de l’usage de drogues en public », puisque le volume des shoots dans la rue diminue. « Cela éviterait que des enfants voient des junkies se shooter dans des cages d’escalier », justifie-t-il.

Pour les opposants à l’ouverture de ces salles de shoot, « ouvrir des salles de consommation de drogues, ce n’est pas lutter contre le fléau de la drogue, c’est banaliser l’usage et c’est légaliser la consommation des drogues les plus dures, et cela aux frais des contribuables ».

Sur ce sujet, les usagers de drogues de Clermont-Ferrand sont unanimes : à chaque injection, on risque sa vie. Les salles, ce n’est pas de l’incitation à la consommation, c’est de l’incitation à mieux faire, disent-ils.

Reste que ce genre de lieux ne peut pas exister sans l’accord du voisinage. Les expériences étrangères montrent en effet que chaque ville doit négocier l’acceptation de la salle par le quartier et les riverains si elle veut que l’expérience réussisse. Et le travail de concertation ne s’avère pas toujours évident. Sans compter la question cruciale du financement.

« C'est vraiment dérangeant »

Le Caarud est situé dans une petite rue de Clermont. Dans le voisinage, le boucher se dit hostile aux salles de shoot. « Les toxicomanes viennent avec leurs chiens, ils jettent seringues et cannettes de bière par terre. Pour nous les commerçants, c’est vraiment dérangeant. »

En revanche, pour ce couple interrogé dans la rue, « ce serait vraiment bien pour les populations de toxicomanes précaires, ceux qui s’injectent dans la rue. Mais encore faut-il que ces usagers de drogues aient la force de pousser la porte des salles de consommation à moindre risque ».

Sur le même sujet, écouter le Reportage France de Laurence Théaut sur RFI


 

(1) Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues.

(2) Le prénom a été modifié.

(3) « Aerli », pour « Accompagnement et éducation aux risques liés à l’injection ». Effectuée par les associations Aides et Médecins du monde, avec l’Inserm, cette recherche débutée il y a un an est financée par l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites (ANRS). Tous les usagers qui s’expriment ici participent à Aerli.

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