Cinéma / Entretien

Argent du cinéma français: remettre sur les rails un système «en train de se dévoyer»

Les acteurs français Gérard Depardieu (à droite) et Edouard Baer, stars du dernier «Astérix».
Les acteurs français Gérard Depardieu (à droite) et Edouard Baer, stars du dernier «Astérix». © Jean-Marie Leroy
Texte par : Elodie Largenton
7 mn

C’est le dernier épisode du « feuilleton » Depardieu. Vladimir Poutine a accordé jeudi 3 janvier la nationalité russe à l’acteur français. Depuis plusieurs semaines, l’exil fiscal de Gérard Depardieu alimente le débat, notamment dans le milieu du cinéma. Jean-Michel Frodon, journaliste et critique de cinéma sur le site d'information Slate, a contribué à le faire vivre. Il répond à nos questions.

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RFI : Dans la presse, notamment à l’occasion d’une tribune parue dans le quotidien Le Monde, et signée par le producteur français Vincent Maraval, on a pu lire le montant des cachets de certains acteurs français. On parle notamment de 3,5 millions d’euros pour Dany Boon dans le film Un plan parfait, qui a pourtant fait un bide en salles. Les acteurs français profitent-ils de l’argent public ?

Jean-Michel Frodon : Non. D’abord, ça n’a pas de relation directe avec Gérard Depardieu. Lui, c’est quelqu’un qui a un problème avec ses impôts. Il y a d’autres personnes qui se trouvent dans des situations comparables en dehors du monde du spectacle. Mais quand c’est lui, ça attire plus l’attention.

C’est en tout cas l’affaire Depardieu qui a déclenché cette réflexion sur le cinéma français, n’est-ce pas ?

Pas vraiment. Ce qui a déclenché cette réflexion, c’est qu’un producteur comme Vincent Maraval a perdu de l’argent avec la distribution du film Astérix, dont il est le co-producteur, et qu’il n’a pas gagné autant d’argent qu’il l’espérait, notamment à cause de tout ce qu’a coûté le salaire des stars, dont Gérard Depardieu. C’est une manière de raccrocher la chose à l’autre affaire, mais sur le fond, ça n’a pas grand-chose à voir. Pour répondre à votre question : non, le cinéma français n’est pas subventionné avec les impôts des Français. L’argent qui circule dans le cinéma provient de prélèvements dédiés sur les chaînes de télévision, sur les billets de cinéma, un peu aussi sur les diffuseurs internet. Ce qui est donc en cause, là, c’est un système de réglementation qui a produit des excès. Et c’est le mérite de l’article de Vincent Maraval d’avoir attiré l’attention sur ces excès. Mais l’argent public n’est pas en question.

Ce système était censé permettre à des petits films d’exister, en profitant de la réussite des gros films pour sortir à leur tour en salles. Est-ce toujours le cas ?

Tout à fait ! C’est pour ça qu’il faut parler de ce sujet avec nuance. Oui, le système aide les petits films à exister, des films qui ne se feraient sans doute pas sans cela. Et oui, aussi, il a donné lieu à des dérives. Car d’une part, des gens sont en mesure de toucher des sommes tout à fait extravagantes, et d’autre part, tout un tas de films se font, qui ne sont ni petits ni légitimes sur le plan artistique ou culturel, mais qui profitent eux aussi de ce système.

« L'année du cinéma français est un désastre », écrit Vincent Maraval dans Le Monde. Beaucoup de films sont en effet sortis, dont un grand nombre qui n’ont pas réuni assez de spectateurs, malgré le casting fourni de certains d’entre eux. Y a-t-il trop de films en salles ?

Il y a toujours eu des films avec des stars qui ne marchaient pas, ou du moins pas à la mesure de ce que l’on avait dépensé. Par ailleurs, ces films ont des modes de rentabilisation nombreux et longs. Donc, il ne s’agit absolument pas de faire comme si seul le résultat en salles était la manière de se rembourser pour les investisseurs. En plus, il faut se souvenir que tous les gens de la profession cinématographique gagnent de l’argent, avant même que les films soient sortis. Ils sont payés pour faire les films, et si un film coûte 25 millions d’euros, c’est que les gens du cinéma ont touché 25 millions d’euros. Donc, ils ont gagné de l’argent. Par rapport à la deuxième partie de votre réflexion, moi je pense que oui, trop de films sortent. Bien sûr, c’est très compliqué de décider lequel ne devrait pas se faire. Si l'on commençait à encadrer les décisions de mise en production des films, je pense que c'est possible. C’est une réflexion qui devrait être menée par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée, NDLR) et le ministère de la Culture. Mais pour l’instant, le milieu du cinéma y est très opposé.

Ce que reproche aussi Vincent Maraval, c’est que les acteurs sont rémunérés en fonction de ce qu’ils rapporteront grâce à la diffusion télévisée et aux DVD. Dans certains cas, pourquoi ne pas faire directement un téléfilm ?

Non, non… Les chaînes de télévision sont obligées d’investir dans le cinéma, dans les films dans lesquels il y a des vedettes. Donc, elles ont un raisonnement fondé sur un « star system », qui fait que les vedettes sont la clé de l’entrée des chaînes de télévision dans les financements à très haut niveau. Donc, ces dernières en profitent. Disons qu'elles jouent de l’offre et de la demande pour faire monter leur salaire ou leur cachet. Cela nous amène à ce système malsain. Sur ce point-là, Vincent Maraval a tout à fait raison.

M. Maraval fait aussi une comparaison assez surprenante avec les Etats-Unis. Il est difficile de penser qu’un acteur français puisse être beaucoup mieux payé qu’un acteur américain !

Oui, mais il fait une comparaison qui est biaisée, en comparant l’ensemble du cinéma français avec le cinéma indépendant américain. Bien entendu, si on commence à comparer l’ensemble du cinéma français avec l’ensemble du cinéma américain, côté américain, toutes les sommes vont être augmentées de un, voire de deux zéros ! Donc, c’est une manière un peu rhétorique, une habileté de langage de sa part. Si on comparait seulement le cinéma d’auteur français au cinéma indépendant américain, on aurait aussi le même ratio de 1 à 10, voire de 1 à 100, en faveur des Etats-Unis...

Vous parliez tout à l'heure des « dérives » du système actuel. Selon vous, comment améliorer les choses ?

De ce point de vue, je crois que l’initiative de M. Maraval est vertueuse, parce qu’elle permet de souligner qu’il y a des problèmes et qu’il faut intervenir dessus. A partir de là, il faut travailler, et c’est le rôle des politiques. On a un ministère de la Culture, on a un Centre national du cinéma ; leur raison d’être est d’intervenir sur l’évolution des mécanismes, sur le poids de l’argent et des égoïsmes personnels. Ce sont des choses tout à fait connues, il ne faut pas avoir l’air surpris que ça existe. Tour le monde sait très bien que ça fonctionne comme ça. Donc, de temps en temps, il est nécessaire de remettre à plat un certain nombre de dispositifs, de mécanismes, et de remettre sur les rails un système qui, encore une fois, est bon, mais qui est en train de se dévoyer.

Jean-Michel Frodon est journaliste, et auteur du livre « Le cinéma français de la nouvelle vague à nos jours », paru en 2010

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