66e Festival de Cannes

Asghar Farhadi filme le parfum du «Passé»

Ali Mosaffa et Bérénice Bejo dans "Le Passé" d'Asghar Farhadi.
Ali Mosaffa et Bérénice Bejo dans "Le Passé" d'Asghar Farhadi. Carole Bethuel

Le Passé est le nouveau film très réussi d’Asghar Farhadi, en lice pour la Palme d’or. Après son succès planétaire avec Une séparation, le réalisateur iranien recommence à parler de la psychologie du couple comme reflet du monde qui nous entoure. Exilé iranien, il a pour la première fois tourné en France et en français, avec l’actrice Bérénice Bejo qui tient le rôle principal à côté d’Ali Mosaffa.

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Au début il y a un petit malaise qui s’installe. Une sensation de déjà-vu. Bérénice Bejo alias Marie accueille son presque ex-mari Ahmad (incarné avec une grande sensibilité par Ali Mosaffa) venu de Téhéran à l’aéroport de Paris pour enfin pouvoir formaliser la divorce devant un notaire. Il y a une vitre de sécurité qui les sépare, alors ils commencent à parler avec des gestes, comme dans un film muet. Quelques secondes plus tard, Asghar Farhadi a sorti Bérénice Bejo de l’image qui lui colle à la peau depuis The Artist. Avec des cheveux mouillés, un regard fuyant et le cœur qui pendouille, l’actrice est miraculeusement entrée dans l’univers du réalisateur iranien. Chapeau l’artiste !

L’obsession du déjà-vu
 
Ce n’est pas la seule transformation à laquelle on assistera et la question du déjà-vu restera pertinente. Dans ce drame aux rebondissements perpétuels au sein d’un couple et d’une famille recomposée, Farhadi explore le phénomène du déjà vécu, du déjà senti et du déjà visité d’une manière obsessionnelle. D’où, à la fin, ce goût de la répétition inutile et exagérée qui risque presque de nous lasser de cette histoire passionnante. Au centre se trouve le personnage de Marie, une femme qui s’assume, s’engage, mais qui reste attachée au passé. Enceinte de son nouveau fiancé, elle oblige son presque ex-mari à s’installer quand même à nouveau dans ce pavillon de banlieue qu'il avait quitté il y a quatre ans, dans des circonstances qui resteront mystérieuses. Chaque geste est interrogé sur fond du passé : de l’armoire déplacée jusqu’au diner persan préparé.

Peut-on se couper du passé ? Décider de ne plus revenir en arrière ? Ce n’est pas seulement le passé à eux deux qui les submerge comme les trains qui passent près de la maison. Samir, son nouveau fiancé, d’origine maghrébine, ressemble beaucoup à l’ancien, avec son caractère manuel, sa barbe, son allure masculine et en retrait. Il s’occupe seul de son petit garçon et de sa (encore) femme, plongée dans le coma, après une tentative de suicide. Avec son état entre la vie et la mort, c’est elle qui représente l’entre-deux absolu qui caractérise le film. Et ce n’est pas la science médicale qui sera capable de juger si il y a encore une conscience en elle pour réagir ou pas. C’est le plus puissant de nos sens qui s’en chargera. Le parfum que Samir avait toujours porté pour elle va décider de l’avenir de leur vie.

La caméra au service d’un cinéma du doute

Souvent posée, la caméra réussit à rester près de notre perception humaine du champ visuel. Les personnages sont proche, vivent avec nous sur grand écran cette histoire – française ? Asghar Farhadi se défend d’avoir fait un film français : « Le film n’est ni iranien ni français, c’est un film universel sur la communauté des sentiments et l’existence humaine. » Malgré cela, on a parfois le sentiment d’assister à un débat qu’il mène avec lui-même, sur sa situation de cinéaste à l’étranger, face aux responsables de sa patrie qui ont demandé le divorce avec le cinéma engagé. Le succès mondial et l’installation de Farhadi en France a un peu occulté le destin de son compatriote Jafar Panahi, condamné à six ans de prison et interdit d’exercer son métier pendant vingt ans.

Même si Farhadi déclare aujourd’hui vouloir vivre en Iran, pout l’instant il est obligé de s’adapter à son nouveau pays. D’où peut-être la nécessité de tourner en France et en français, une langue qu’il ne parle pas. Ainsi il rejoint quelque part son compatriote Kiarostami qui avait présenté l’année dernière à Cannes Like someone in love, un film tourné au Japon, en japonais, une langue que Kiarostami ne maîtrise absolument pas. Et c’est également très symbolique qu’Asghar Farhadi avait préféré tourner en banlieue qu’à Paris, comme s’il n’est pas encore tout à fait arrivé.

Cliquer pour le dossier spécial Cannes 2013

 

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Le Passé sort ce 17 mai en salles en France.

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