Lectures de vacances

Hubert Védrine : «Je vis constamment au milieu d’un océan de livres»

Hubert Védrine.
Hubert Védrine. RFI/ Marie Perrin

Hubert Védrine a été ministre des Affaires étrangères de la France, entre 1997 et 2002. Il fut un chef de la diplomatie très apprécié. Auteur de nombreux ouvrages de géopolitique consacrés à la France et au monde, l’homme est aussi un infatigable lecteur, se caractérisant par l’éclectisme de ses goûts. Interrogé par RFI en début d’été, Hubert Védrine revient sur ses lectures en cours, sur les textes qui ont structuré sa pensée et sur ses échanges au sujet des livres à lire ou à relire avec François Mitterrand dont il fut un très proche collaborateur.

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RFI : Pour vous, vacances riment-elles avec lectures ?

Hubert Védrine : Cette question n’a aucun sens pour moi car je ne lis pas que pendant les vacances. Je lis tout le temps. D’ailleurs, je ne pars pas en vacances pour aller me bronzer sur la plage, mais pour me reposer de mes nombreuses activités. D’une certaine façon, cela me laisse plus de temps pour lire, mais je n’ai pas l’impression de lire plus pendant l’été qu’à un autre moment de l’année. Je vis constamment au milieu d’un océan de livres.

Dans ces conditions, la « table de chevet » n’a guère de sens car aucune table de chevet ne sera assez grande pour accueillir un océan de livres…

C’est vrai que les livres sont éparpillés partout dans la maison et comme je lis plusieurs livres en même temps, ils sont un peu à l’étroit sur ma table de chevet. Il y a quand-même une table de chevet. Outre quelques classiques de la littérature française que je suis en train de relire, vous y trouverez en ce moment Voyages en postcolonies de Benjamin Stora (Stock, 2012), Les intellectuels intègres de Pascal Boniface (Gawsewitch, 2013), Vers un nouvel ordre du monde de Gérard Chaliand(Seuil, 2013). et Qatar : les secrets du coffre-fort de Christian Chesnot et Georges Malbrunot (Lafon 2013). Mais il n’y a pas que la géopolitique ou la littérature qui m’intéresse. Je lis des livres très variés, des biographies des grands hommes aux livres d’histoires, en passant par des bouquins de voyage et la science-fiction.

Lisez-vous aussi en anglais ?

Disons que j’ai une connaissance fonctionnelle de la langue de Shakespeare. Mais certains livres importants, j’ai bien été obligé de les lire en anglais, en attendant la traduction, qui est souvent une affaire de longue haleine. J’ai lu notamment les premiers livres de Huntington (Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 2007) et Fukuyama (La Fin de l’Histoire et le dernier homme, 1992) en anglais, dès leurs sorties. Je lis en ce moment dans l’original un ouvrage qui vient de paraître aux Etats-Unis sur la diplomatie minimaliste d’Obama (The Dispensable nation : American foreign policy in retreat, par Vali Nasr, Doubleday, 2013).

D’où vient votre goût pour la lecture ?

Sans doute de ma famille où on lisait toujours beaucoup. Je me souviens de la grande maison familiale dans la Creuse : elle était remplie de livres. Il faut dire aussi que je suis né en 1947. C’est difficile pour quelqu’un qui n’a pas connu cette période d’imaginer la société française de l’époque où on n’avait ni télévision ni ordinateurs. On ne voyageait pas beaucoup non plus. La lecture était en quelque sorte la démarche naturelle pour quelqu’un jeune comme moi qui rêvait de se mesurer au monde.

Est-ce que François Mitterrand que vous avez beaucoup côtoyé dans le cadre de votre vie professionnelle a influencé vos goûts en matière de lectures ?

Mitterrand aimait la littérature classique, l’histoire, la politique. Il se trouve que moi aussi, mais j’avais acquis ces goûts avant même de commencer à travailler à l’Elysée, en 1981. Pendant les quatorze années où j’ai eu le privilège de côtoyer le président Mitterrand, au cours des centaines de déplacements et de voyages que j’ai pu effectuer en sa compagnie, j’ai effectivement eu le privilège de l’observer à l’œuvre. Il avait une approche très systématique de la lecture. Une année, il a relu tout Zola. L’année suivante, tout Renan, avant de s’attaquer aux biographies des rois de France. Pendant nos échanges, il lui arrivait de m’interpeller sur mes lacunes, mais toujours sur un ton badin. « Je suis étonné que ce titre de Zola ait pu vous échapper, Monsieur le Secrétaire-Général ! »

Ce rapport que vous avez su développer aux livres et à la lecture, est-il vraiment transmissible ?

Oui, je crois qu’il est transmissible, sauf qu’aujourd’hui, avec le développement de l’image, la lecture et l’écrit exercent moins d’attrait sur les esprits des jeunes. Difficile de nos jours de capter l’intérêt des enfants qui sont constamment sollicités par les écrans qui ont envahi notre quotidien.

On connaît vos livres sur l’hyperpuissance américaine, sur le multilatéralisme, sur le « mêlée mondiale ». Ces livres sont devenus des livres de référence en géopolitique. Peut-on dire que cette mêlée mondiale n’est pas seulement politique ou économique, mais qu’elle est aussi culturelle ?

Je répète depuis bientôt quinze ans que les Occidentaux sont en train de perdre le monopole de l’Histoire et de la puissance. Ils demeurent encore puissants et riches, mais ils sont en train de perdre l’hégémonie qu’ils ont exercée sur le monde pendant plusieurs siècles. Avec l’entrée en scène des pays émergents, le monde est entré dans une nouvelle phase de son évolution. Cette situation nouvelle s’applique à tous les domaines de l’activité, à la politique comme à l’économie, aux savoirs, à l’imaginaire et à la culture, pour n’en citer que ceux-là. La littérature contemporaine est une illustration flagrante de cette situation. Aucune littérature nationale ne peut prétendre aujourd’hui exercer une influence universelle, comme le faisait la littérature américaine au sortir de la seconde guerre mondiale.

Vous n’avez jamais été tenté par l’écriture littéraire ?

J’ai quelques projets, mais je préfère ne pas en parler encore. Pour l’instant, mon éditeur est le seul à en connaître les tenants et les aboutissants. Littérature ou pas, j’ai toujours aimé écrire car c’est le meilleur exercice pour se clarifier sa propre pensée.

Un livre d’un grand auteur que vous admirez et que vous auriez aimé avoir écrit ?

J’aurais aimé avoir écrit Cent ans de solitude (Points poche) de Gabriel Garcia Marquez. Le merveilleux latino-américain n’est pas du tout mon univers, mais le roman de Marquez m’a bouleversé, au point que j’aurais aimé en avoir été l’auteur. Deux autres livres me viennent à l’esprit : Les mots (Folio poche) de Jean-Paul Sartre pour son côté éblouissant et Le premier Homme (Folio poche) de Camus, pour sa générosité et sa profondeur des sentiments. Je ne cite pas Sartre et Camus par prétention. J’ai toujours eu une passion notamment pour Camus. Autrefois, je connaissais par cœur L’Etranger (Folio poche). Mon enfance marocaine n’y est sans doute pas étrangère !

 

 

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