France / Érotisme

Dimitri Largo : «Tout le monde se fout du porno !»

Christophe Carmarans / RFI

Journaliste au mensuel Hot Vidéo depuis 7 ans, Dimitri Largo porte un regard désabusé sur l’industrie du X, désormais orpheline de vraies stars. Internet a selon lui banalisé la pornographie et il en vient à souhaiter l’intervention des politiques pour réguler le secteur. Un comble.

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En quoi consiste le travail de journaliste dans un mensuel comme Hot Vidéo ?
Mon job c’est d’essayer de monter un « star system » dans un secteur d’activité qui connaît une crise comme beaucoup d’autres. En plus, on est vraiment au confluent de deux secteurs qui sont en grande difficulté en ce moment : la presse et le porno. A l’instar d’autres médias, on essaie de faire évoluer les choses, de trouver des sources de revenus, pour pouvoir pérenniser une activité informative sur le « cul » et le charme à l'horizon 2015-2020 sur des supports autres que le papier.

Ces supports, c’est internet, ce sont les mobiles ?
Oui, bien sûr. Mais aussi beaucoup la télé en ce qui nous concerne car, malgré tout, il reste un socle important de Français qui ne sont pas familiers avec l’internet ni avec la consommation de pornographie sur internet. Il y a à l’heure actuelle sur internet beaucoup de systèmes que je considère comme de l’escroquerie. Comme les sites où les gens s’abonnent avec une carte bleue et où l’abonnement est reconduit de façon tacite si l’abonné ne fait la demande expresse d’arrêter. C’est ce que l’on appelle le « rebill ». Nous, on est sur les supports traditionnels comme la VOD (vidéo à la demande) que l’on peut trouver sur les bouquets de tous les opérateurs télé en France.

Quel est votre mode de fonctionnement ?
Il faut réussir à découvrir des filles qui ont une véritable ambition dans ce milieu. Je ne suis pas dans une optique d’exploitation de la femme. On est vraiment, nous, chez Hot Vidéo, dans une optique de valorisation de la démarche de chaque actrice, à partir du moment où elle est mûrement réfléchie. Toute les filles de 19-20 ans qui arrivent dans ce business parce qu’elles sont perdues ou qu’elles ont un problème d’Œdipe, je leur dis absolument d’arrêter, de ne surtout pas s’y lancer. Je préfère les démarches de nanas de 30 à 40 ans car elles ont déjà fait leur vie et elles ont un vrai recul sur la question. Moi ce que j’apprécie, c’est des filles qui sont porteuses d’un discours et il y en a très peu. On a besoin de filles comme Ovidie (ancienne star du X devenue écrivaine et documentariste, ndlr) et de femmes de cette trempe-là. On a besoin de filles de bonne famille qui sont en révolte, qui ont une démarche de provocation comme c’était le cas dans les années 1970-1980 alors que désormais le porno se retrouve partout. Moi je considère même ça comme du féminisme !

« Je suis persuadé qu'il faut que le X retourne dans son ghetto »

Lola Rêve est présentée comme l’actrice X n°1 en France après seulement un an de carrière chez Marc Dorcel. Comment est-ce possible ?
C’est très facile maintenant de gagner de l’argent vite fait, grâce à l’internet. Des sites comme Jacquie et Michel - qui est le site pro-amateur numéro 1 en France - partent du principe que le Français considère que sa voisine de palier est potentiellement une cible, que sa boulangère est potentiellement une cible... Donc ça devient très facile maintenant de s’estampiller « star » en quelques semaines en créant un site, en générant du trafic, en ayant les bons outils. La vérité - même si Lola Rêve vous dit qu’elle la N.1 du business - c’est qu’il n’ya plus de stars dans ce milieu ! Il n’y a plus de têtes d’affiche ! On n’est plus comme il y a 10, 15, 20 ans, avec des nanas comme Laure Sainclair, Katsuni, Ovidie ou Nina Roberts qui avaient une véritable démarche de transgression. Maintenant, faire un Jacquie et Michel, c’est juste une ligne de plus sur le CV. Les gens sont complètement décomplexés sur l’idée de faire une scène X et moi, en tant que professionnel du X, j’aurais presque tendance à trouver ça dangereux.

La pornographie s’est donc banalisée ?
Ca s’est banlisé à un point qui en devient terrifiant. Et moi, je suis de ceux qui pensent qu’il faut une censure. Parce qu’à force de banaliser le X à tout-va, les prix ont dégringolé et le business a dégringolé. Avec l’évolution des supports et la crise économique, je suis persuadé qu’il faut que le X retourne dans son ghetto, redevienne subversif pour proposer à nouveau des produits innovants et qui ne sont pas juste de la pure masturbation pour hommes. A côté de ça, j’entends parler de beaucoup de femmes qui essaient de s’approprier le X. Mais, si on raisonne en termes de marché, c’est un produit pour les hommes. Je me répète mais les femmes qui veulent se lancer là-dedans doivent avoir une démarche innovante et ne pas chercher à juste copier la démarche des mecs.

Durant l’âge d’or de Hot Vidéo, le mensuel tirait à combien d’exemplaires ?
On eu une grande période où l’on tirait à 300 000 exemplaires et où en vendait 200 000. Ça, c’était en 1992-93. C’était les premières années des Hots d’Or (sorte de Césars du film X distribués tous les ans entre 1992 et 2001, puis en 2009, ndlr). Entre 1990 et 1995, c’était une machine à cash. Mais le porno globalement était une machine à cash ! C'est-à-dire que des gens assez médiocres pouvaient générer de l’argent très facilement. Là, avec la crise économique, maintenant il n’y a plus que les bons qui restent. Mais la question, c’est : pour quel marché ? Pour quel marché quand la plupart des vidéos sont gratuites via les tubes (les sites comme YouPorn, ndlr) ? Là on en vient vraiment, je pense, à une volonté politique. Tout le monde s’en fout du porno ! Personne n’est prêt à légiférer là-dessus ! Mais tant qu’on laissera des tubes et du contenu gratuit avoir pignon sur rue, quelles que soient les frontières, aux yeux des enfants, aux yeux des adultes, aux yeux des professionnels de ce milieu, on ne s’en sortira pas ! Et là on touche au problème de la gouvernance d’internet et de la législation sur internet. Le porno sortira par le haut si on légifère sur le net. Si on ne légifère pas sur le net, on arrivera à une banalisation de tout, y compris des choses les plus révoltantes à nos yeux à l’heure actuelle.

« Jacquie et Michel, c'est la machine à cash du moment »

Réguler internet, cela semble quand même très difficile à réaliser …
Ce n’est qu’une question de volonté. On peut fermer le net. Les Américains ferment le net quand ils veulent. Je suis intimement convaincu que s’il l’on convoque les patrons de Free, d'Orange, de Bouygues comme on a pu le faire en Angleterre, en essayant de trouver un système, on peut essayer de ralentir cette évolution qui n’est pas du tout positive. Je suis un pornocrate, je travaille dans le porno. Mais voir du porno dans le moindre abribus, voir du porno décloisonné et banalisé, cela n’a même plus aucun sens pour les filles qui font cette démarche. Et ça n’a plus aucun sens non plus pour les professionnels comme moi, qui essaient d’intellectualiser la démarche ! C’est un peu comme la restauration en vérité. Si vous voulez faire du produit de qualité, vous allez galérer. Et si vous voulez faire de la m...., vous allez ouvrir des franchises. Et on en est là ! Il n’y aucune volonté politique sur un secteur qui est considéré comme mineur. Mais c’est une erreur ! Car le porno est souvent symptomatique de ce qui va arriver. On le néglige mais ce que je vois arriver, c’est ce qui va arriver à l’échelle des lycées, à l’échelle des facs dans 5, 10 ou 15 ans. Quand, à l’horizon 2020, chaque étudiante aura fait un Jacquie et Michel et montrera son derrière pour payer ses études, je pense que chaque père et mère du pays se posera vraiment des questions. Et il sera alors peut-être temps de mettre le débat sur la place publique.

Expliquez nous ce qu’est Jacquie et Michel ?
C’est la machine à cash en ce moment. C’est le site majeur du pro-am (professionnel-amateur, ndlr). C’est un site qui est relativement mal fait mais volontairement parce qu’en fait, c’est très professionnel. Le principe c’est que n’importe qui peut faire sa scène X très très rapidement. Et se retrouver en ligne très très rapidement. Jacquie et Michel, c’est le nouveau business model. En 5 jours, les scènes sont rentabilisées. Du jour au lendemain, vous tournez pour eux, du jour au lendemain vous avez 1 500 000 vues. Mais, du jour au lendemain, vous êtes tricard dans votre village. Et dans votre département, tout le monde vous connaît ! Alors effectivement, vous vouliez votre moment de gloire. Mais est-ce que vous le vouliez dans ces conditions-là ? Ça, c’est le piège. Il y a a toujours un piège.

Désormais, quelle est la diffusion de Hot Vidéo ?
On va dire qu’on tire à 80 000 exemplaires et qu’on vend à 25 000. Mais ce sont des chiffres qui, malheureusement, sont encore plutôt positifs au niveau de la presse magazine.

 

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