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«Beaucoup de divergences entre la France et la Chine»

Le président chinois Xi Jinping a été accueilli par François Hollande mercredi après-midi à l'Elysée, où se concrétiseront les enjeux économiques de sa visite. Paris, le 26 mars 2014.
Le président chinois Xi Jinping a été accueilli par François Hollande mercredi après-midi à l'Elysée, où se concrétiseront les enjeux économiques de sa visite. Paris, le 26 mars 2014. REUTERS/Benoit Tessier

Lyon hier, Paris aujourd’hui, le président chinois Xi Jinping poursuit sa visite d’Etat en France. Un chef d’Etat jeune - il a 60 ans -, au pouvoir depuis un an, et bien déterminé à imprimer sa marque. Entretien avec Jean-Philippe Béja, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

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RFI : Qui de la France ou de la Chine, sur le plan économique, a le plus à gagner lors de ce déplacement de Xi Jinping ?

Jean-Philippe Béja : Chacun veut y gagner. Il faut voir un peu qui est-ce qui sera dans la meilleure position. Les Français voudraient pouvoir rééquilibrer leurs échanges qui sont extrêmement déficitaires puisque le commerce avec la Chine représente 40% du déficit français. Ils voudraient également attirer les investissements chinois. C’est quelque chose qui intéresse aussi les Chinois, car ils espèrent profiter de la France pour pouvoir s’implanter un peu plus directement en Europe et pouvoir encore mieux vendre leurs produits. Les Français espèrent aussi que la Chine leur fournira des marchés, qu’ils vont pouvoir signer de gros contrats comme souvent lors de visites de dirigeants chinois, et là on va voir. Il faut espérer qu’on ne re-signera pas une douzième fois le même contrat.

Comment faire pour élargir le champ des échanges économiques à d’autres domaines que ceux du luxe, de l’automobile ou encore de l’aéronautique ?

Les Français, en ce moment, essayent de vendre un peu leur savoir-faire dans le domaine de l’urbanisation. Et on peut bien dire que la Chine en a tout à fait besoin. On pourrait aussi penser au développement des énergies nouvelles, mais malheureusement là-dessus la France n’est pas particulièrement en pointe. Autrement, les Chinois font leur marché dans le monde entier et cherchent à se procurer les techniques plus avancées dans les divers pays avec lesquels ils commercent. On a d’autre part un certain nombre de frictions avec la Chine, notamment dans le cadre de notre commerce avec l’Afrique, et de nos relations avec l’Afrique aussi. Donc, les choses ne sont pas si simples. Et il faut bien voir aussi que les relations entre la France et la Chine ne se limitent pas simplement à l’économie. La Chine est un des membres permanents du Conseil de sécurité, tout comme la France. Elle est en train de jouer un rôle plus important sur la scène internationale et il serait peut-être temps que Paris s’en préoccupe et adopte une position claire sur ses relations avec l’Asie et notamment avec la Chine.

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Vous parliez de marchés, de Chinois qui viennent faire leur marché en France. On a effectivement cette sensation. En revanche, ça n’est pas à double sens ?

Les Français investissent quand même en Chine. Le problème, c’est que souvent les investisseurs français ce sont de grosses entreprises qui signent de gros contrats à l’abri de l’Etat. Et ce qui manque un petit peu, c’est ce tissu de petites et moyennes entreprises qui iraient investir en Chine et qui iraient commercer en Chine. Alors, évidemment, il y a des barrières, ce n’est pas facile. Il y a la barrière de la langue, il y a la difficulté pour les Français de s’adapter à un climat d’affaires très différent. Donc, bien évidemment, ces investissements-là ont un certain coût. Mais il y a quand même 9 000 entreprises françaises qui sont implantées en Chine alors qu’il n’y a que 250 entreprises chinoises en France. De ce côté-là, il y a des entreprises qui ont su s’implanter dans ce pays.

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Côté diplomatique, où en est-on des relations qui étaient plutôt houleuses sous la présidence de Nicolas Sarkozy ? Avec François Hollande, est-on entrés dans une nouvelle ère ?

Il faut bien voir qu’à la fin de la présidence Sarkozy, les relations n’étaient plus du tout houleuses puisque Nicolas Sarkozy était le seul chef d’Etat étranger qui s’était rendu à l’inauguration de l’exposition universelle de Shanghai. Donc, il avait déjà mis beaucoup d’eau dans son vin. Apparemment, François Hollande a décidé d’ignorer tous les sujets qui fâchent, c’est-à-dire qu’il n’a pas rencontré le Dalaï-Lama ; il ne semble pas qu’il pose de façon très puissante la question des droits de l’homme. Mais est-ce que cela permet à la France d’avoir des relations très importantes avec la Chine ? Nous avons des divergences sur beaucoup de sujets, notamment sur la question de l’Ukraine par exemple.

Où la Chine est restée relativement neutre…

La Chine est très ennuyée par l’affaire de l’Ukraine. Mais en revanche, sur la Syrie, elle n’a jamais soutenu l’opposition syrienne. Au contraire, elle a plutôt de bonnes relations avec Bachar el-Assad. Donc, sur la plupart des dossiers internationaux et sur l’Afrique, il y a au moins une compétition entre la France et la Chine. Malgré le fait que l’on se félicite très souvent à Pékin et à Paris de l’excellence des relations diplomatiques entre la Chine et la France, puisque toutes deux seraient favorables à un monde multipolaire, on ne peut pas dire que sur la plupart des dossiers, elles aient des positions communes. D’autre part, il faut bien voir que la France a très peu de politiques asiatiques. Par exemple : sur les questions comme les îles Senkaku / Diaoyu, que revendique la Chine et que le Japon occupe ; sur la question de la mer de Chine méridionale, qui voit un certain nombre de tensions entre la Chine et ses voisins, la France n’a pas véritablement de position.

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Cela veut-il dire que dans ce genre de déplacements, l’économie occulte totalement les grandes questions internationales ? Ou bien, pour ce qui est de la Chine aussi, la question des droits de l’homme ?

C’est vraiment malheureux, mais c’est quand même souvent comme ça. On espère qu’on va pouvoir gagner une part de marché en Chine si on est sage et si on ne critique pas le gouvernement chinois. Or, c’est une mauvaise politique. La Chine devenant un pays de plus en plus important sur la scène internationale, il est indispensable qu’elle respecte le minimum de comportement que l’on attend d’une grande puissance. Or actuellement, il faut rappeler par exemple qu’une défenseure des droits de l’homme qui demandait simplement à participer à l’établissement du rapport de la situation des droits de l’homme en Chine pour les Nations unies, cette personne est morte en détention. On l’avait arrêtée pour l’empêcher de partir à Genève et elle est morte en détention. On ne peut pas accepter cela de la part d’une puissance qui a un rôle important sur la scène internationale.

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Il en va de même de l’attitude de la Chine au Tibet, ou encore plus au Xinjiang, où l'on vient d’arrêter un professeur extrêmement modéré qui prônait le dialogue entre la minorité ouïgoure et les Hans. On vient de l’arrêter pour séparatisme, il risque la peine de mort. Ce n’est pas une façon de régler les questions entre la majorité han et les minorités nationales. Il faut dire à la Chine ce que l’on pense. Il faut lui rappeler les règles essentielles de comportement d’une grande puissance sur la chaîne internationale. Je vous assure que cela ne nuira jamais aux échanges commerciaux. Au contraire, ceux qui tiennent un langage de vérité sont plutôt respectés par les dirigeants chinois qui sont des réalistes.

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