France/République centrafricaine

Camille Lepage, tuée en RCA: le photojournalisme chevillé à l’âme

La journaliste française Camille Lepage à Damara (RCA), à 70 km au nord de Bangui, le 21 février 2014.
La journaliste française Camille Lepage à Damara (RCA), à 70 km au nord de Bangui, le 21 février 2014. AFP / FRED DUFOUR

La jeune photojournaliste tuée en République centrafricaine, « sans doute tombée dans un guet-apens », selon les termes du président François Hollande, faisait partie de ces journalistes indépendants qui choisissent les terrains les plus difficiles pour exercer leur métier. Portrait d'une passionnée.

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Camille Lepage était « passionnée pour les causes oubliées, pour ces gens qui souffrent en silence et auxquels personne ne prête attention, ou dont personne ne veut parler ». Ces mots, extraits d'une de ses lettres de motivation, traduisent la passion raisonnée qui habitait la jeune photojournaliste d’à peine 26 ans, dont le corps a été découvert sans vie par la force de pacification française Sangaris. Ils sonnent aujourd’hui comme une profession de foi.

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Originaire d’Angers, Camille Lepage a fait ses premières photos professionnelles en 2012. Elle vient alors de terminer sa formation de journaliste et elle choisit de partir travailler au Soudan du Sud où elle fait des photos pour l’Agence France-Presse. Dans la lettre de motivation qu’elle envoie pour postuler à l’agence Hans Lucas elle définit ce qui déterminera ses choix au cours de sa trop courte vie de photojournaliste : « Pourquoi le Soudan du Sud ?Souvent perçu comme damné, je tente d'identifier les obstacles que ce nouveau pays rencontre, mais aussi les avancées faites par cette nouvelle nation qui cherche, tant bien que mal, à trouver une véritable identité nationale. M’installer à Juba, écrit-elle, correspond à un idéal professionnel et personnel : permettre une meilleure compréhension de fond d’une petite partie du monde, couvrir ces zones délaissées et rapporter des images nouvelles de régions ignorées, voire oubliées. »

Cinq ans pour réussir
 

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Les photos qu’elle fournit à l’agence Hans Lucas disent tout de son talent. Dans un entretien d’octobre 2013 avec PetaPixel, Camille Lepage explique « s’être donné cinq ans pour voir si elle était douée comme photographe et si elle parviendrait à en faire son gagne-pain ». Pour le premier point, l’objectif était de toute évidence atteint. Pour le second, même si Le New York Times, Le Monde, The Guardian, Der Spiegel, Libération, le Washington Post, Vice avaient, entre autres, publié ses reportages, cela était encore loin de lui assurer la sécurité financière.

C’est le lot des jeunes journalistes qui travaillent en freelance (à la pige). Sans salaire fixe, avec souvent des frais importants à assumer avant d’avoir vendu le moindre papier ou cliché, ils vivent à la spartiate. Ainsi, à Bangui, elle était hébergée par Médecins sans frontières (MSF), pour qui elle faisait des photos. Bien loin des clichés sur les reporters-photographes d’il y a quelques décennies logeant dans des quatre étoiles…

Camille était arrivée en Centrafrique en septembre 2013, au moment où le pays était sur le point de basculer dans la violence. A l’époque, les journalistes occidentaux étaient encore rares à s’intéresser à ce pays et c’est justement ce qui a motivé Camille à y poser ses boîtiers et ses objectifs. Elle avait intitulé une série de clichés sur la Centrafrique « On est ensemble », tout un programme, le sien en réalité, que ces photos traduisent avec limpidité.

 
«Elle n’avait pas peur»

On dit « photographe indépendante » et cette appellation prend tout son sens quand on

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voit la façon dont Camille Lepage avait décidé d’exercer. Pour ce qui restera son dernier reportage, elle était partie le 6 mai dans le nord du pays, seule, avec des anti-balaka. La force Sangaris n’était pas au courant de son déplacement. Le pick-up dans lequel elle était passagère s’est semble-t-il trouvé pris dans un affrontement armé entre deux groupes. Camille Lepage a été tuée, « assassinée », dira François Hollande qui a promis de mettre en œuvre « tous les moyens nécessaires pour faire la lumière sur les circonstances » de sa mort et « retrouver les meurtriers ».  

« Je ne peux pas accepter que des tragédies soient gardées sous silence simplement parce qu’elles ne sont pas rentables. J’ai décidé de les couvrir moi-même et de les mettre en lumière, quoi qu’il arrive » déclare-t-elle fin 2013 à PetaPixel. C’est exactement ce qu’elle s’acharnait à faire encore une fois, une dernière fois, dans la région de Bouar.  Et la maman de Camille témoignait aujourd'hui sur l'antenne de RFI: « C’est sûr que le message qu’on peut donner, -et ça, Camille me l’a dit et redit – c’est vraiment que les journalistes continuent à faire ce travail qui est exceptionnel, qui est à risques, mais qui est nécessaire ».

La mort de la photojournaliste Camille Lepage survient six mois après celle de nos confrères de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, abattus au Mali quelques heures après avoir été enlevés alors qu’ils étaient en reportage. 
 

 

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