France / Charlie Hebdo

Gilles Kepel: «La théorie du loup solitaire est une imbécilité»

Les tireurs face à la police près des locaux de l'hebdomadaire «Charlie Hebdo», le 7 janvier, à Paris.
Les tireurs face à la police près des locaux de l'hebdomadaire «Charlie Hebdo», le 7 janvier, à Paris. AFP PHOTO / ANNE GELBARD

Les deux prises d'otages à Paris et à Dammartin-en-Goële se sont achevées par la mort des trois terroristes, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. Quel est le profil de ces hommes ? Comment ont-ils construit leur identité jihadiste et leur idéologie ? Gilles Kepel, éminent spécialiste français du monde arabe, répond à ces questions.

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RFI : Vous êtes un spécialiste du monde arabe, de l'islamisme et de l’islam de France. Comment analysez-vous le parcours des frères Kouachi, auteurs présumés de l’attentat contre Charlie Hebdo ?

Gilles Kepel : Il s’inscrit dans l’ère de Daech [ou groupe Etat islamique], qu'ils se réclament eux-mêmes de cette organisation ou non. C'est-à-dire de la volonté de prendre l’Europe comme cible, d’y commettre des attentats qui visent ici les intellectuels, là les juifs, ailleurs les « mauvais musulmans ». Il faut bien se rappeler qu’il y a eu deux victimes musulmanes parmi les douze victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, et qui ont pour but de dresser les populations les unes contre les autres en France et d’engendrer un climat de guerre civile. C’est la vision délirante du jihadisme aujourd’hui et c’est bien sûr ce à quoi nous devons faire face. Les frères Kouachi, en tout cas pour l’un d’entre eux, sont des vieux routiers du jihadisme. Chérif avait déjà était condamné en 2008, avait fait de la prison pour sa participation au réseau qui emmenait en Irak, à l'époque, des jeunes du XIXe arrondissement de Paris.

Qu'y a-t-il, d’après eux, de commun entre leurs différentes cibles que vous venez d’énumérer, à savoir Charlie Hebdo, les policiers français, une épicerie casher ?

Si vous lisez les textes du principal idéologue de ce qui va devenir Daech, Abou Moussad al-Souri, que j’ai traduit dès 2008 dans mon livre Terreur et martyre, vous verrez qu’il y a tout ce catalogue : il faut viser des juifs mais pas dans les synagogues, viser des intellectuels, viser des policiers - ce sera le cas des frères Tsarnaev à Boston -, des grands évènements sportifs, pour créer un climat de panique, dresser les populations contre les musulmans et faire en sorte que les musulmans s’identifient à des individus comme cela. C’est toute une stratégie de destruction du tissu du pacte social des sociétés européennes qui est mise en œuvre d’une manière très rigoureuse. D’une certaine manière, le mode d’emploi est là et il y a aujourd’hui son application.

Que sait-on de la filière al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), la filière yéménite qui semble avoir été déterminante pour au moins l’un des deux frères Kouachi ?

Il faut se méfier des raccourcis journalistiques. Même s'il est allé au Yémen, ça n’a pas une très grande importance aujourd’hui parce que nous vivons dans l’ère de Daech. Même les différentes branches d’al-Qaïda se réclament finalement de cette nouvelle idéologie qui n’est plus pyramidale, comme c’était le cas pour Ben Laden et Zawahiri, avec des donneurs d’ordres, qui paient des billets d’avion, des cours de pilotage, etc., mais plutôt réticulaire. Un système qui va endoctriner des individus, les entraîner militairement, puis faire en sorte qu’ils réinfiltrent à nouveau [dans leur pays, ndlr], quitte à rester dormants un certain nombre d’années dans leur pays européen d’origine - je rappelle que l’Europe est une cible de choix pour le monde de Daech - pour enfin passer à l’action.

Le rapport d'Aqpa avec le reste du monde est essentiellement dû au fait que l’un de ces principaux inspirateurs, Anwar al-Awlaki, qui était devenu entretemps citoyen américain, qui s’exprimait dans un anglais parfait, avait fait le lien entre le monde al-Qaïda et les Etats-Unis. Il a été tué par un drone américain, après avoir créé ce mensuel anglais en ligne, Inspire, « inspirer », qui indiquait comment faire une bombe dans la cuisine de sa maman, etc., rédigé dans un anglais très branché américain et qui fait le lien entre le monde du web, de Youtube, et les idéaux, les idéologies de l’islamisme jihadiste.

Selon les autorités françaises, il y a clairement une connexion entre les différents tireurs qui ont frappé Paris pendant 48h. Est-ce que cela remet en cause le scénario du loup solitaire qui semblait prévaloir ces derniers temps, à savoir du terroriste seul, qui se radicalise seul et qui agit seul ?

La théorie du loup solitaire est une imbécilité. Elle a été mise en place par des pseudo-universitaires et quelques journalistes qui les suivaient, qui ne travaillent pas et qui ne connaissent pas la réalité des textes et de l’action des jihadistes. C’est un pur fantasme, ça n’a jamais existé. Il y a des individus qui agissent éventuellement seul ou à deux mais ils font partie de réseaux, ils ont été inspirés. Pour ceux qui ont pris la peine de s’intéresser à ce qu’a fait Daech, cette théorie ne tient bien sûr pas une seconde.

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