France

«La République a vocation à organiser l’espace public pour tous»

Un lecteur du journal Charlie Hebdo, dans un café de Nice le mercredi 14 janvier 2015.
Un lecteur du journal Charlie Hebdo, dans un café de Nice le mercredi 14 janvier 2015. REUTERS/Eric Gaillard

La Une du numéro dit « des survivants » de Charlie Hebdo, dont les premiers exemplaires ont été vendus comme des petits pains ce mercredi matin, fait débat. En débat également le contenu même de l’hebdomadaire, à savoir l'indéfectible défense farouche de la laïcité. Henri Peña-Ruiz, philosophe, maître de conférence à Sciences Po, livre son analyse sur RFI.

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RFI : La loi de 1905 a 110 ans cette année, rappelle Charlie Hebdo, dans son numéro de ce mercredi. Cette loi qui garantit le libre exercice des cultes, qui propose le principe de séparation des Églises et de l’État. C'est une spécificité française ?

Henri Pénia-Ruiz : Non. Vous savez que le Mexique a précédé la France puisque dans les leyes de la Reforma de Benito Juáres, il y a une séparation de l’Etat et des Eglises. Thomas Jefferson, un des premiers constituants des Etats-Unis d’Amérique, avait lancé la formule « It’s necessary to have a wall between Church and State »,(« il est nécessaire de prévoir un mur entre l’Eglise et l’Etat ». Il faut donc arrêter de dire que la laïcité est une spécialité française. Je pense que lorsque les peuples cherchent à comprendre quels sont les fondements de leur liberté, ils en viennent non pas à nier la religion, mais à la séparer du politique, ou à la séparer du pouvoir politique, selon une sorte d’évidence : la religion est libre, mais elle ne doit engager que les croyants, elle ne saurait engager toute la puissance publique. Il y a des athées, des agnostiques, des croyants, et bien la République ne peut plus rester liée à une Eglise, quelle qu’elle soit, car elle a vocation à organiser l’espace public pour tous, à égalité de traitement. Elle ne peut pas s’afficher du côté de la religion pas plus quelle ne doit s’afficher du côté de l’athéisme, c’est simple, c’est clair, c’est limpide et aujourd’hui il faut rappeler cela.

Au-delà des caricatures, l'hebdomadaire Charlie Hebdo suivait de près tout ce qui touchait à la laïcité en France. Par exemple, ce débat sur le port du voile. Est-ce aussi pour ça que Charlie Hebdo faisait et fait toujours grincer des dents ?

Il ne m’a jamais fait grincer des dents. Je porte le deuil aujourd’hui de mes amis journalistes qui ont défendu avec tant de courage la laïcité. Il fallait que des artistes du crayon et du dessin prennent fait et cause non pas contre la religion, mais contre toute violence commise par la religion. Les caricatures ont eu pour objet de mettre en évidence des violences qui leur préexistaient. Il ne faut quand même pas inverser la chronologie. Il n’y aurait jamais eu de caricatures s'il n’y avait pas eu des violences commises au nom d’une religion. Moi, je porte le deuil de Charb, de Cabu, de Tignous, d’Honoré et de l’ensemble des personnes qui ont été assassinées mercredi de la semaine dernière. Le mercredi 7 janvier a été un jour noir pour la laïcité, c’était de tous les journalistes ceux qui défendaient le plus clairement la laïcité, il faut le dire. Je porte le deuil de ces journalistes parce que je pense qu’effectivement jamais personne n’avait été aussi clair dans la défense et l’illustration du beau principe de la laïcité.

L'édito de Charlie Hebdo oppose aujourd’hui laïcité et communautarisme légitimé, selon l’hebdomadaire, ou toléré par calcul électoral...

Ils ont complètement raison. J’ai moi-même aussi publié un texte sur le site marianne.fr que je reprendrai, qui dénonce le clientélisme électoral de certains élus qui, d’un côté, encensent la laïcité et d’un autre côté, par calcul électoraliste, ne la respectent pas. Il faut arrêter avec cette duplicité et les journalistes de Charlie Hebdo ont parfaitement raison de mettre le doigt sur ce problème. Nous sommes dans une République qui est accueillante pour toutes les personnes quelle que soit leur option spirituelle, qu’elles soient athées, qu’elles soient croyantes, qu’elles soient agnostiques. Charlie Hebdo est une fois de plus dans le vrai en opposant la laïcité, qui est un principe d’émancipation, à ces combines, à ces clientélismes électoralistes, qui ont hélas porté atteinte à la laïcité.

*Auteur du « Dictionnaire amoureux de la laïcité » aux éditions Plon.

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