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Guyane: quarante collégiennes en transe, envoûtement ou mal-être?

Un village près de Grand-Santi, en Guyane. La commune de Grand-Santi est située le long de la rivière Lawa, qui devient plus bas le fleuve Maroni, seule voie d'accès à la ville avec les airs.
Un village près de Grand-Santi, en Guyane. La commune de Grand-Santi est située le long de la rivière Lawa, qui devient plus bas le fleuve Maroni, seule voie d'accès à la ville avec les airs. AFP PHOTO JODY AMIET

A Grand-Santi, en Guyane française, au cœur de la forêt amazonienne, le collège Achmat Kartadinama est fermé aux élèves à titre préventif depuis le vendredi 27 mars. La veille, dix adolescentes sont littéralement tombées en transe les unes après les autres, pendant la récréation du matin. Une situation ingérable pour le corps enseignant et qui a fait craindre au rectorat et aux autorités locales une « contagion ». D’autant plus qu’entre le 20 et le 26 mars, quarante collégiennes au total et une agent territorial, des Djuka, descendants d'esclaves africains, de Grand-Santi et des alentours, ont été prises de ces crises d’agitation – appelées autrefois crises d’hystérie – dans l’enceinte même de l’établissement scolaire, chez elles ou sur le chemin de l’école. Crise d’envoûtement ou expression d’un profond mal-être, ce phénomène de transes adolescentes n’est pas nouveau « sur le fleuve », comme on dit en Guyane.

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Possession par un « mauvais esprit » qui « entre » dans les corps ou « vient » sur eux et les « tape par terre » pour les Bushinengue Djuka, ces descendants des esclaves africains qui ont reproduit en Guyane l'organisation des sociétés africaines. « Crise d’envoûtement », « gestes incontrôlés », « cris incompréhensibles » selon les gendarmes. « Crises de paniques collectives liées à des phénomènes culturels » d’après le médecin du rectorat. « Transes » pour l’Eglise catholique. A Grand-Santi, en Guyane, chacun a ses mots pour rendre compte de la situation.

En moins d'une semaine, une quarantaine de jeunes filles âgées pour la plupart de 15 à 16 ans, toutes élèves au collège Achmat Kartadinama de Grand-Santi, - sauf une adulte, quadragénaire, agent territorial travaillant dans l’établissement scolaire -, et toutes Djuka, ont été prises successivement, et parfois collectivement, de crises d’agitation, ce que l’on nommait autrefois « crises d’hystérie ».

« Les enfants roulent à terre, décrit Marlène, une habitante de Grand-Santi. Ils crient ! J’ai une filleule qui a 16 ans qui fait ça, je n’arrive pas à la tenir. Ce ne sont que les filles qui ont ça ; le truc, il rentre en elle, il tape leur corps par terre, ajoute-t-elle. Quand c’est fini, les enfants ne s’en souviennent pas, ils ne comprennent pas du tout. Après, les filles ne vont pas bien : elles sont fatiguées, elles n’arrivent pas à marcher, elles ont mal partout, elles n’arrivent pas bien à manger, ni à dormir. Au dispensaire, ils disent que ce n’est pas une maladie », précise Marlène.

Pourtant, le collège Achmat Kartadinama est fermé aux 498 élèves à titre préventif depuis le vendredi 27 mars. « Les symptômes sont des manifestations classiques d’anxiété, d’angoisse brutale, avec des malaises vagaux ; on tombe dans les pommes. Rien d’extraordinaire mais c’est très impressionnant. Et c’est communicatif, c’est contagieux », explique le docteur Carlos Beccaria du rectorat de la Guyane.

« Le mauvais esprit vient sur les enfants »

Tout a commencé au collège. « On nous a signalé un premier cas de crise d’hystérie le 20 mars, une jeune fille ; puis quatre cas, le lundi 23 mars ; et le jeudi 26 mars, un premier cas a été déclaré à 8 heures [heure locale, NDLR], puis dix cas à 9 h 45, simultanément. Suite à cela, on a dû fermer le collège. En termes d’ordre public, on n’avait pas d’autres solutions. Quand il faut les maîtriser par paquets de dix, c’est ingérable », déclare-t-on à la gendarmerie de Cayenne. « Les collégiennes sont prises de comportements qui peuvent faire penser à des envoûtements. Je crois qu’il ne faut pas chercher à rationaliser, c’est leur culture », estime l’officier de permanence, adjoint aux renseignements.

Lorsque les jeunes filles ont été prises de transe au collège, elles ont été évacuées au dispensaire de Grand-Santi, qui leur a délivré un certificat médical. Mais pour les parents des adolescentes, cela ne suffit pas. « C'est le mauvais esprit qui vient sur les enfants. Moi, je crois en Dieu. J’ai emmenée ma filleule à l’église du bourg. Cinq autres filles y étaient. Le prêtre a prié, prié, prié. Les filles ont roulé à terre. Le prêtre a beaucoup prié. Et après ça allait mieux », détaille Marlène. Très peu de familles sont catholiques à Grand-Santi et dans les campous, ces villages sur la rivière, où vivent la majorité des filles touchées par les crises d'agitation. La plupart des Djuka ont leur propre spiritualité à laquelle Marlène adhère aussi. « Si elle continue à être fatiguée, ma filleule, on va l’emmener pour faire le bain bushinengue. Certaines l’ont déjà fait. On lave avec des feuilles, on frotte la terre blanche, et on verse la bière pour enlever le mauvais esprit », explique la femme de Grand-Santi.

« En 2011, il s’est produit la même chose »

Le docteur Carlos Beccaria compte bien aussi utiliser « toutes les ressources du fleuve ». « Les chefs coutumiers sont venus rassurer les familles. On va aussi faire appel aux autorités spirituelles djuka. A la réouverture du collège, tous les élèves devront être persuadés que le sort a été éliminé », insiste le médecin. « Les enfants ont peur, ils pleurent. Ils ne veulent pas aller au collège pour l'instant », dit, en effet, Marlène. « Mais les Gran-Man [chefs coutumiers et spirituels bushinengue, NDLR] vont aller là-bas pour enlever le démon », sait-elle déjà. Les enseignants aussi sont choqués. Souvent jeunes et expérimentés, une cellule de soutien psychologique, assurée par les médecins du dispensaire, a été ouverte pour eux.

Au mercredi 1er avril, des psychologues et des psychiatres des centres hospitaliers de Saint-Laurent-du-Maroni et de Cayenne auraient dû commencer à s’entretenir avec les adolescentes entrées en transe. Mais l’accès au site très isolé de Grand-Santi ne se fait que par pirogue, et il faut compter au minimum huit heures de navigation, ou par avion… « Impossible de trouver une seule place dans l’avion. Elles sont délivrées au compte-gouttes. Nous serons sur place la semaine prochaine, mardi 7 avril, très probablement. En attendant, je m’entretiens tous les jours avec le principal du collège [qui ne peut pas être interviewé à cause de son devoir de réserve, NDLR] », affirme Carlos Beccaria.

Le rectorat prend l'affaire très au sérieux. Les responsables du collège, de la mairie et du dispensaire de Grand-Santi, avec les gendarmes et les chefs de villages djuka qu’on appelle Capitaines, se réunissent chaque jour pour faire le point. Mais ils ne sont pas alarmés. « Ces phénomènes se produisent régulièrement, et ce, depuis des années », note le docteur. « A Paramaribo, même, la capitale du Suriname, cela a déjà eu lieu », se souvient-il. Le gendarme de Cayenne remarque : « C’est peu commun, même ici, en Guyane, mais ce n’est pas nouveau. En 2011, il s’est produit la même chose à Grand-Santi ».

Mais quelles sont les causes de ces crises d’agitation collectives ? Le rectorat parle d’un porc-épic entré dans l’enceinte du collège qui serait à l’origine de la peur panique d’une femme de ménage, femme que les adolescentes présentes au moment de la scène auraient « imitée ».

Marlène, même si elle ne sait pas exactement pourquoi le mauvais esprit s'attaque aux jeunes filles, n’est pas d’accord avec cette explication, et les faits collectés par les gendarmes contredisent aussi cette version. « Avant que le porc-épic n’arrive à l’école, les enfants tombaient déjà à terre », soutient Marlène. D’après un connaisseur de la culture djuka, « le porc-épic n’est pas maléfique en lui-même, ni pour les Djuka, ni pour les Bushinengue en général, contrairement à certains serpents. On s’en méfie car il peut lancer des épines, mais il ne pose pas problème. Par contre, il existe toujours une possibilité qu’il ait été utilisé à des fins maléfiques, comme véhicule d’un esprit malfaisant, par exemple ».

« Profond mal-être des jeunes »

« Les familles ne parlent pas, confie une autre source de Grand-Santi. On a l’impression que les gens en savent plus que ce qu’ils disent », ajoute cet informateur. Marlène, en tout cas, est formelle : « C’est bizarre. Ma filleule allait bien. On s’occupe bien d’elle. Elle était chez moi pendant cinq jours avant que ça ne commence. Elle m’a aidée, on a regardé la télé, on a bien rigolé. Et elle n’avait de problème avec personne ».

Pour Emmanuel Lafont, évêque de Guyane, qui a longtemps officié en Afrique du Sud avant d’être nommé dans le département français, « c’est une longue histoire qui se répète d’année en année, dans ces lieux très enclavés de Guyane, dans ces mondes où on peut facilement se sentir enfermé, et cela affecte un certain nombre de jeunes ». « Les enfants et les adolescents ne peuvent pas exprimer ce qu’ils ressentent ni ce qu’ils vivent de façon satisfaisante. Ils sentent que les gens ne sont pas prêts à écouter leurs expériences qui sont parfois très difficiles, traumatisantes. Par les transes, ils expriment l'inexprimable. Il se passe des choses dans leur cœur dont on n’a pas trop idée. Et ils ne sont pas plus à l’aise avec leurs jeunes professeurs qui ne parlent pas leur langue maternelle que dans leur famille », développe l’homme d’Eglise. 

« Il y a un fossé entre les générations dans toutes les minorités ethniques de Guyane. Les anciens et les parents des jeunes n’ont aucune idée de ce que leurs enfants apprennent à l’école et ils n'arrivent pas vraiment à leur transmettre leurs traditions. L’état normal de communication et de soutien entre les générations ne fonctionne plus, constate Emmanuel Lafont. Les jeunes n’ont aucune envie de rester au village, de chasser, pêcher, cultiver du manioc, ou autres, et pourtant ailleurs ils ne sont pas chez eux ; déjà dans leur propre école, on ne prend pas en compte leurs différences culturelles. Selon moi, les transes sont un symptôme du profond mal-être des jeunes, de la rupture et de l’incompréhension entre la République française et ces communautés. Les enfants sont pris entre deux mondes, celui de la survie et des traditions, et celui de la modernité et de la société de consommation, mais ils n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre », conclut-il.

La vie sur le fleuve, en Guyane, est rude à tous points de vue, d’autant plus quand les ressources financières sont maigres et que l’on est obligé de vivre en « vase clos ». Les femmes, plus encore que les hommes, subissent cette situation. « C’est pour cela que l’on va balayer large et que les psychologues et psychanalystes sont sollicités », souligne le docteur Carlos Beccaria.


Qui sont les Djuka et les Bushinengue ?

Les Bushinengue sont les descendants des groupes d’esclaves, emmenés d’Afrique par les Anglais et les Hollandais, échappés du Suriname aux XVIIIe et XIXe siècles. Ces marrons se sont installés dans l’épaisse forêt guyanaise et ont reconstitué des sociétés largement africaines dans leur organisation.

Les Bushinengue sont constitués de six groupes ethniques : les Djuka, les Aluku ou Boni, les Saramaca, les Paramaca, les Kwinti et les Matawai.

Chasseurs, cueilleurs, pêcheurs et cultivateurs de manioc, les Bushinengue qui vivent encore le long des fleuves et rivières, au cœur de la forêt amazonienne, survivent. La plupart sont au chômage, il n’y a pas d’emplois dans ces lieux isolés. L’alcoolisme et l’usage de drogues y sont répandus. Le taux de suicide chez les jeunes Bushinengue, comme chez les jeunes Amérindiens, y est aussi plus haut qu’ailleurs en France.

Ils sont de plus en plus nombreux dans les principales villes de Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, Kourou et Cayenne.

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