Médias/Homosexualité

Le magazine «Têtu» est mort mais le combat est loin d’être terminé

Le magazine «Têtu» vient de disparaître des kiosques après 20 ans d'existence.
Le magazine «Têtu» vient de disparaître des kiosques après 20 ans d'existence. http://www.tetu.com/
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En Une du numéro 212, sous le titre du magazine Têtu, le hashtag #SaveMyTêtu. Trop tard. Le numéro 213 ne verra pas le jour. Ce 23 juillet, le tribunal de commerce de Paris a annoncé la liquidation judiciaire du titre symbole de la communauté homosexuelle depuis vingt ans.

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Financé par le mécénat de son propriétaire historique Pierre Bergé, Têtu est racheté en 2013 pour un euro symbolique par Jean-Jacques Augier qui parvient à réduire les pertes via de drastiques coupes budgétaires. Le déficit du magazine se réduit alors considérablement. Passant à 2,35 millions d’euros en 2013, il était estimé à 500 000 euros pour cette année. Après deux offres de reprises jugées insuffisantes, Têtu - dont les ventes étaient tombées sous les 30 000 exemplaires - est placé en redressement judiciaire le 1er juin. Aujourd'hui, le couperet est tombé : c'est la fin du mensuel et la fin d'une belle histoire.

Donner une visibilité aux homosexuels

Avec une rédaction réduite à neuf membres permanents, Têtu était le titre francophone phare par excellence de la communauté homosexuelle. Le magazine est fondé en 1995 par des militants de la lutte contre le sida à l’occasion de la Gay Pride parisienne. Un thème qui n’a jamais cessé d’être abordé dans le mensuel, allant de l’information la plus complète sur le VIH, les autres IST/MST, à l’accompagnement des personnes séropositives et la santé sexuelle. « En 1995, Têtu était un pari fou », racontait Yannick Barbe, directeur de la rédaction dans l’éditorial du numéro consacré aux 20 ans du mensuel gay.

Nombre d’homosexuels n’ont plus eu la crainte de s’assumer comme tels dans la société grâce à ce titre. Nombreuses sont les personnalités qui y ont fait leur coming out (Emmanuel Moire, Bruno Julliard) ou ont évoqué pour la première fois leur homosexualité (Franck Riester, Muriel Robin, etc). Et puis, « loin des grandes villes cosmopolites, beaucoup de gays qui vivent difficilement leur homosexualité n’ont que Têtu pour seul lien avec leur communauté », expliquait le 22 juillet Sylvain Zimmermann, rédacteur en chef adjoint du magazine, sur France Inter.

Depuis vingt ans, Têtu n’a ainsi cessé d’être de tous les combats pour la reconnaissance de la communauté homosexuelle, pour l’égalité de leurs droits et contre les discriminations. Têtu s’est notamment battu, en 1999, pour le Pacs, le pacte civil de solidarité, une union civile du droit français. Aussi, Têtu a mené d’arrache-pied la lutte pour le mariage pour tous il y a deux ans, soutenant plus que jamais la ministre de la Justice Christiane Taubira, porteuse du projet de loi. Mais le journal ne pourra désormais être de ceux qui se battent encore actuellement en France pour cette égalité totale entre les hétérosexuels et les homosexuels. Parmi les combats, le droit des lesbiennes à la procréation médicalement assistée (PMA) et la défense des transgenres.

Une presse en mal de vivre

Crise de la presse ou pas, nombre d’homosexuels ne se reconnaissaient toutefois pas dans le magazine. « Trop cliché », confie l’un ; « trop communautaire », dit un autre quand les plus jeunes pensent que « c’est un magazine pour les vieux » alors que ces derniers estiment l’inverse… Quoi qu’il en soit, les kiosques à journaux ont été dévalisés avant même que le tribunal annonce la mort du titre. Quant au hashtag #SaveMyTêtu, il a jusqu’à la fin continué de mobiliser les fidèles sur Twitter. Des lecteurs qui « ne s’imaginent tout simplement pas sans Têtu », « parce que Têtu a une réelle utilité auprès des jeunes qui découvrent leur sexualité », « pour ses plumes, pour la diversité qu'il représente », « parce qu'avoir une presse gay est vital ! »...

En effet, la presse gay payante est peu répandue dans l’Hexagone, alors que les journaux gratuits se multiplient. Le mensuel Lesbia, a vécu 30 ans avant de s’éteindre en 2012. Le Gai Pied, devenu Gai Pied Hebdo, fondé en 1979, a cessé de paraître en 1992. Même le site internet le plus connu dans la communauté homosexuelle, Yagg, va mal financièrement. Dans une tribune du 22 juillet, Jérôme Beaugé, président de l’Inter-LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et trans) s’interroge. Pour le propriétaire de Têtu, le magazine paie son isolement notamment face aux annonceurs et que seule une reprise dans un grand groupe de presse permettrait cette survivance. « Oserai-je demander pourquoi la presse LGBT n’est pas assez "sexy" pour les annonceurs ? Et plus largement, pourquoi les entreprises françaises s’intéressent si peu au thème LGBT en termes de communication externe ? » Et ce dernier de dénoncer le traitement politique de la thématique LGBT en France. « A force de vouloir traiter le sujet en montant des communautés contre les autres, des partis contre les autres, pour faire des LGBT une variable d’ajustement des différentes visions de notre société, cela peut justifier cet isolement "mercantile" », conclut-il.

Papier glacé, grande pagination et photos inédites, articles de mode, de culture, de vie de tous les jours, reportages inédits sur la situation des LGBT en France et à l’étranger, des interviews depuis 2002 des différents candidats aux présidentielles, Têtu était tout simplement un beau magazine, lisible par tous.

Alors qu’un cas d’agression physique envers les homosexuels est signalé tous les deux jours selon le dernier rapport de SOS Homophobie, Têtu est mort mais le combat pour la défense des droits est loin d’être terminé.

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