France / Terrorisme

Lutte anti-jihadisme: des parents témoignent

Une combinaison de captures d'écran du site www.stop-djihadisme.gouv.fr.
Une combinaison de captures d'écran du site www.stop-djihadisme.gouv.fr. AFP PHOTO / JOEL SAGET

Pour prévenir la radicalisation de jeunes Français qui pourraient être tentés par le jihad en Syrie ou en Irak, une nouvelle campagne vidéo est lancée, ce mercredi. Quatre clips seront diffusés pendant plusieurs semaines sur les chaînes de télévision françaises, au cinéma et sur Internet. Ils mettent en scène deux mères, un père et un frère de jeunes gens ayant rejoint les rangs d’organisations jihadistes.

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« 90% des basculements s’opèrent par Internet », assurait Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, en janvier dernier. Forts de ce constat, ses services cherchent depuis des mois à contrer le discours des recruteurs sur la Toile. Aux vidéos jihadistes, le gouvernement veut donc opposer ses propres films. Une première campagne avait été lancée le 28 janvier. Pour tenter de déconstruire la rhétorique des groupes qu’elle entend combattre, la vidéo reprenait des images de leurs films de propagande et les opposait à des scènes d'horreur en Syrie.

Mais ce film a été mis en ligne sur un site officiel gouvernemental et émanait des services du ministère de l'Intérieur. Or, dans l'entourage même de Bernard Cazeneuve, on reconnaissait qu'un contre-discours efficace ne peut être officiel. Cette nouvelle campagne répond à cette volonté de donner la parole à des personnes directement concernées. Une volonté aujourd’hui partagée par les familles elles-mêmes.

« Nous sommes victimes »

Si elles ont longtemps caché leur histoire, ce sont elles qui ont cette fois-ci souhaité prendre la parole face à la caméra. Un pas qui ne fut pas facile à franchir. « Ca va changer beaucoup de choses. Jusqu’à présent, je témoignais en changeant mon nom, on ne me voyait pas. Même ma voix était changée à la radio », reconnaît Véronique, l’une des mères qui apparaît dans ces films. Son fils Félix, alors âgé de 22 ans, est parti en Syrie l'an dernier. Mais si en parler ouvertement fut une étape délicate, elle se dit encouragée par les réactions de son entourage. « Les gens à qui j’en ai parlé, que ce soit des amis ou au travail, ont été très bien. Nous n’avons pas de honte à avoir : nous sommes victimes. »

Comme Véronique, Baptiste, Saliha et Jonathan témoignent du départ de leur fils, de leur fille ou de leur sœur. Face à la caméra, leurs voix tremblent, les yeux se rougissent. Les silences en disent long aussi. D’un témoignage à l’autre, les mots changent mais le message est toujours le même : leur monde s’est effondré.

« Les enfants qui partent en Syrie gardent toujours un lien avec leur famille en France mais ils ne se rendent pas compte de la souffrance qu’ils causent à leurs parents », souligne la productrice Fabienne Servan-Schreiber. Ces clips se veulent donc des messages à destination de ceux partis ou de ceux qui pourraient être tentés de les rejoindre. Ils sont aussi des messages à la société française : « ces départs nous interrogent sur le sens profond autour duquel on rassemble les citoyens », souligne Inès Weber, psychologue clinicienne associée à cette campagne. « Pourquoi quelqu’un quitte sa patrie vers un lieu où les gens semblent très rassemblés, même pour le pire. Est-ce que ça ne nous interroge pas aussi sur notre capacité de nous rassembler autour de choses suffisamment fortes pour nous tenir en désir ardent de vivre, grandir dans la société française actuellement et de participer à son développement ? »

Personne n'est à l'abri

Mais à plus court terme, la campagne vise avant tout les familles de France. En soulignant la diversité des origines géographiques et sociales, des parcours, et en montrant que les jeunes qui sont partis n'étaient pas ostensiblement en rupture avec leur entourage, ces films se veulent une alerte : aucune famille ne peut se considérer comme n’étant pas concernée.

Chacun de ces clips renvoie au numéro vert, la ligne téléphonique gratuite mise en place par le gouvernement pour permettre le signalement par leurs proches d’éventuels candidats au jihad. En un an et demi d’existence, ce numéro vert a reçu un peu plus de 3000 signalements et est devenu une pièce maîtresse du dispositif national de lutte contre la radicalisation et les filières jihadistes présenté par le gouvernement en février 2014. « Il n’y a pas un département de notre pays, aussi bien en métropole qu’en outre-mer, qui ne connaissent pas ces problèmes », souligne Serge Blisko, le président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaire (Miviludes)

Des fonctionnaires formés dans toutes les préfectures

Les signalements sont envoyés aux cellules de suivi mis en place dans chaque préfecture. La réponse des pouvoirs publics peut-être double : judiciaire s’il y a un risque de départ ou de commission d’attentat sur le territoire français et surtout socio-éducative pour tenter d’éviter la rupture.

D’un département à l’autre, les structures sollicitées varient. Les organisations à même de faire face à cette problématique ne sont pas les mêmes sur l’ensemble du territoire français et sont plus nombreuses dans les régions telles que l’Ile-de-France ou Provence-Alpes-Côte d’Azur, les plus touchées par les départs de jihadistes. Mais le comité interministériel de prévention de la délinquance a mis en place une formation spécifique sur ces questions.

Et aujourd'hui, « dans toutes les préfectures, des fonctionnaires ont été formés pour entourer et aider ces familles, assure Serge Blisko. Ce qui est important, c’est que les familles ne restent pas isolées. Cela dépend évidemment un peu de la structuration dans chaque département. Mais aujourd’hui elles doivent pouvoir trouver un répondant chez les pouvoirs publics. » Est-ce à dire que la lutte contre la radicalisation est désormais plus efficace ? « Plusieurs milliers de jeunes sont concernés : c’est un phénomène de masse. Il faut être très vigilant », répond, prudent, le président de la Miviludes.
 

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