Festival de Cannes 2016 / France / Tunisie

«Chouf», Karim Dridi passe un message au «Marseille» de Netflix

Les acteurs Sofian Khammes et Foued Nabba dans « Chouf » de Karim Dridi.
Les acteurs Sofian Khammes et Foued Nabba dans « Chouf » de Karim Dridi. Festival de Cannes 2016

Les quartiers nord de Marseille font du bruit sur la Croisette. En sélection officielle du Festival de Cannes, « Chouf », le nouveau film du réalisateur franco-tunisien Karim Dridi propose une immersion impressionnante dans les redoutables quartiers marseillais de la drogue. Et cela sans jamais tomber dans le cliché. Toute l’équipe dont beaucoup d’acteurs des quartiers nord ont fait ce dimanche 15 mai la fameuse montée des marches. Entretien.

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RFI : 20 ans après Bye-Bye, vous êtes de nouveau dans la sélection officielle du Festival de Cannes. Votre regard sur Cannes a-t-il changé ?

Karim Dridi : Je suis beaucoup plus cool, beaucoup plus calme [rires]. Il y a vingt ans, j’avais beaucoup de mal avec le Festival de Cannes que j’appelais – pour rigoler – le « Carnaval de Cannes ». Aujourd’hui, je me formalise beaucoup moins, je suis devenu plus pragmatique. C’est le plus grand marché de films. Je suis là pour mon film pour lequel j’ai passé quatre ans de ma vie. J’y crois énormément et je pense que c’est mon meilleur film. J’ai des choses à dire sur le film et Cannes est le moyen de le faire.

RFI : Chouf parle des quartiers nord de Marseille. Un monde qu’on ne connaît pas avec une langue qu’on ne parle pas. A un tel point que vous avez mis dans le dossier de presse un « Lexique argot marseillais » et un « Lexique arabe ».

On a une vision très tronquée de la réalité. On ne connaît que ce que les médias nous montrent de la réalité, c'est-à-dire un ramassis de clichés avec des nombres de morts, des numéros… Il n’y a pas d’humanité. Pour moi, le cinéma est de donner la voix à ceux qui n’en ont pas. De filmer les gens qu’on ne filme pas, de donner un micro à ceux qu’on n’écoute pas. La fiction permet de montrer des choses que le documentaire ou même le reportage ne peuvent pas montrer.

Votre « héros » Sofiane, 24 ans, issu des quartiers du nord, est parti à Lyon pour faire des études. Quand il revient pour quelques jours à Marseille, son frère, un caïd, est tué. Il décide alors de venger son frère. Vous nous faites découvrir un véritable labyrinthe à l’intérieur des cités. A l’opposé, il y a la devise du père de Sofiane : « la route est droite ». A-t-il raison ?

Le papa dit qu’ « il n’y a pas d’autres téméniks, la route est droite ». Cela veut dire qu’il n’y a pas d’autres arrangements. C’est ce que je voulais montrer. Dans la famille de Sofiane, il y a un père travailleur avec des valeurs, où l’on ne fait pas de mauvaises choses. Malheureusement, ses fils ne suivent pas ses conseils.

Le titre Chouf signifie « regarde » en arabe, mais désigne aussi les jeunes guetteurs des réseaux de drogue de Marseille. Ce mot a été également utilisé par les soldats français en Algérie. Est-ce qu’il y a un aspect colonial dans le film ?

Non, mais il y a un aspect politique. Ces quartiers existent, parce qu’il y a une volonté politique que ces quartiers existent, que ces populations soient laissées totalement à l’abandon, que ces ghettos se forment, que les trafics existent. Le trafic de drogue existe, parce qu’il y avait eu de mauvais choix politiques au plus haut niveau. Moi, je fais que montrer la réalité.

C’est le troisième film que vous faites sur Marseille. En 20 ans, ces quartiers nord ont-ils changé ?

Je n’ai pas toujours filmé Marseille avec le même angle. Dans Bye-Bye, j’ai plus filmé le centre-ville. La violence en France, et pas seulement à Marseille, n’était pas la même, il y a vingt ans. La violence dans le monde non plus. Donc c’est juste cette histoire d’amour entre moi et Marseille et mon regard qui changent chaque fois. J’essaie de montrer la société dans laquelle je vis.

En 2013, un artiste-paysagiste avait créé à Marseille une « banque de paradis » dans le plan d’Aou, un quartier isolé et gangréné par la drogue dans les quartiers nord. Il souhaitait que les habitants se réapproprient ce quartier et l’espace public. Quel est le but de votre film ?

C’est de se réapproprier la langue marseillaise, se réapproprier une réalité. Comme dit le réalisateur Jacques Audiard [Palme d’or 2015, ndlr], il ne faut pas faire du cinéma français un salon de l’entre-soi, où l’on est entre nous. Il s’agit d’amener du sang neuf, de nouvelles têtes, de nouvelles expériences dans un cinéma français qui en a bien besoin.

Egalement en séance spécial du Festival de Cannes est programmé Wrong Elements, le premier film de Jonathan Littell qui parle du retour difficile des anciens enfants-soldats en Afrique. Il soulève la question des victimes et bourreaux. Est-on responsable quand on a été enlevé à l’âge de 12 ans pour tuer les autres ? Dans Chouf vous montrez l’emprise de la société sur ces quartiers dont tous les membres de la famille sont « obligés » de profiter du trafic : le dealer, mais aussi son frère, sa sœur, la mère et le père…

Ce qui m’intéresse dans Chouf, c’est de parler du déterminisme social, du plafond de verre. Quand on vit dans un quartier, comment s’extraire de ce déterminisme ? Comment avoir des perspectives d’avenir ? Sofiane, le rôle principal, s’il était né dans un autre quartier, il n’aurait pas vécu ce qu’il vit. Il n’aurait pas été en contact avec la délinquance, les dealers, etc.

Ces dernières semaines, Marseille se retrouvait au centre des médias avec la nouvelle série Marseille. Netflix voulait tout montrer de Marseille pour éviter les clichés, et a échoué. Vous vous immergez dans les quartiers nord sans faire une seule fausse note. Quelle est votre recette de succès pour éviter les clichés ?

Là, je profite pour faire une annonce à Netflix : « si vous avez des projets, aux Etats-Unis ou en Europe, adressez-vous aux bonnes personnes ! Trouver mon adresse est simple. On vous conseillera pour des projets. Mais de grâce, Monsieur Netflix, vous faites de très bons films aux Etats-Unis, j’ai adoré Beasts of No Nation avec Idris Elba sur un enfant-soldat, c’était magnifique. On peut faire la même chose en France, mais adressez-vous aux bonnes personnes. »

Karim Dridi, le réalisateur de « Chouf », en sélection officielle du Festival de Cannes 2016.
Karim Dridi, le réalisateur de « Chouf », en sélection officielle du Festival de Cannes 2016. Siegfried Forster / RFI

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