France / Turquie

La mère de Mathias Depardon se rend auprès de son fils, incarcéré en Turquie

Paris, le 7 juin 2017. (De g. à d.) Christophe Girard, le maire du 4e arrondissement de Paris, Danièle Vande Lanotte, mère de Mathias Depardon et Christophe Deloire, président de RSF, lors d'un rassemblement en faveur du photojournaliste détenu en Turquie.
Paris, le 7 juin 2017. (De g. à d.) Christophe Girard, le maire du 4e arrondissement de Paris, Danièle Vande Lanotte, mère de Mathias Depardon et Christophe Deloire, président de RSF, lors d'un rassemblement en faveur du photojournaliste détenu en Turquie. Géraud Bosman/RFI

Un mois après l’arrestation du photojournaliste français Mathias Depardon en Turquie, un rassemblement de soutien avait lieu ce mercredi matin à Paris. Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, a dénoncé une «—prise d’otage institutionnelle—». Le comité de soutien maintient la pression tandis que les demandes répétées de libération de la part des autorités françaises restent lettre morte. Danièle Van de Lanotte s’envole cet après-midi pour Gaziantep pour rendre visite à son fils.

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« Liberté pour Mathias Depardon. » Son portrait est désormais affiché au frontispice de la mairie du IVe arrondissement de Paris. Un moment de célébrité peu enviable. « Normalement, ce genre de mobilisation, avec des banderoles devant des bâtiments publics, c’est pour des prises d’otages. Par des groupes armés, par des groupes de malfrats », s’insurge devant les caméras Christophe Deloire, secrétaire général de RSF. L’organisation s’active depuis un mois pour obtenir la libération du photojournaliste français. « Cette fois-ci, poursuit-il, c’est pour une prise d’otage institutionnelle par un Etat, la Turquie, qui depuis un mois détient arbitrairement Mathias Depardon. »

Près de 150 personnes, essentiellement des confrères journalistes, se sont groupées ce mercredi matin, un mois après l’arrestation du photojournaliste à Hasankeyf, dans la province de Batman (Sud-Est) alors qu'il effectuait un reportage pour le magazine National Geographic. C’est au fond d’une geôle turque du centre de rétention de Gaziantep, la grande ville proche de la frontière syrienne que Mathias Depardon, qui vit à Istanbul depuis cinq ans, a fêté ses 37 ans lundi dernier.

RSF dénonce « une situation absurde »

Les familles ont droit aux visites les mardis et les jeudis. Demain sera donc un jour crucial : la mère de Mathias rendra visite à son fils, accompagné de Christophe Deloire. Emue, la fraîche brise matinale la rendant presque tremblante, Danièle Van de Lanotte a pris brièvement la parole avant d'aller prendre l'avion. « J'espère que je peux garder confiance, mais je vois que la France est derrière nous. »

Le photographe emprisonné avait entamé une grève de la faim de cinq jours avant de l’arrêter quand des visites lui ont été autorisées. « Mathias avait repris espoir au moment où, du fond de sa cellule, il a appris que le président de la République, Emmanuel Macron, avait parlé avec Erdogan. » Le 25 mai au sommet de l’Otan à Bruxelles puis à nouveau le 3 juin, le chef de l’Etat a demandé à son homologue turc d’examiner le cas Depardon. « On devine que, le temps passant, son moral est à nouveau atteint », regrette Christophe Deloire. « Etre dans une cellule et pouvoir sortir dix minutes par jour derrière des barreaux... Je lui amène des magazines de la France, je lui amène plein de choses de la France, un avant-goût de son arrivée, le plus tôt possible », dit encore sa mère.

Danièle Vande Lanotte, mère de Mathias Depardon.
Danièle Vande Lanotte, mère de Mathias Depardon. Géraud Bosman/RFI

Les autorités turques font deux griefs à Mathias Depardon : officiellement, celui d’avoir travaillé sans carte de presse – celle-ci était en cours de renouvellement, mais son dossier semblait, inhabituellement, bloqué. L'autre, plus officieux, est relatif à des photos de ses reportages sur les séparatistes du Parti des travailleurs du Kurdistan, considérés comme terroristes.

« Mathias se trouve dans une situation absurde, a martelé Christophe Deloire, avec d’un côté une procédure judiciaire pour propagande terroriste - à cause d’une photo publiée dans la presse française avec un drapeau  d’un mouvement terroriste, le PKK, mais ça ne fait pas de Mathias un terroriste. Dans cette procédure, le procureur n’a pas demandé de détention provisoire. Il est en détention pour une autre procédure, administrative. Il y a un mois, un arrêté d’expulsion a été prononcé, il aurait dû être exécuté dans les 48h, il ne l’a pas été. En Turquie, d’après la loi, la détention administrative ne peut pas dépasser un mois. »

RSF a profité de cette mobilisation pour « envoyer un message aux autorités turques ». « L’image du pays est atteinte », estime Christophe Deloire. « A cause de ce que fait le régime d’Erdogan, à cause de l’embastillement de journalistes, à cause de l’incarcération de journalistes étrangers. La Turquie doit mettre fin à cette situation. »

Contexte turc liberticide

Il y a deux jours, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a affirmé que la tendance actuelle, au sein des services de renseignement européens, consiste à utiliser en Turquie des journalistes en tant qu'agents. Il était alors en conférence de presse avec son homologue allemand, Sigmar Gabriel. L’insinuation du Turc visait donc vraisemblablement un autre cas en cours, celui d’un journaliste, le germano-turc Deniz Yucel, correspondant du journal Die Welt, arrêté en février. Lui aussi se voit accusé de « propagande terroriste » après avoir interrogé des représentants du PKK. Erdogan l’avait qualifié d’« agent allemand » et son arrestation avait provoqué une crise entre Berlin et Ankara.

Pour RSF, ces propos du ministre sont une « nouvelle menace » que le gouvernement d’Ankara fait peser sur les journalistes. « En Turquie, le pouvoir considère que les journalistes ne peuvent être que des propagandistes, sinon ceux qui font leur travail sont considérés comme des terroristes », a encore pointé Christophe Deloire. Le nombre de journalistes emprisonnés a quadruplé depuis le coup d’Etat raté du 15 juillet 2016. Ils seraient désormais plus d’une centaine derrière les barreaux. Près de 3000 d’entre eux auraient perdu leur emploi. Et RSF estime à 150 le nombre de médias fermés par décret. Dans le classement mondial de RSF de la liberté de la presse, la Turquie d’Erdogan occupe le 155e rang, sur 180.

« Le fait qu’un Etat, qui se prétend régulier, détienne arbitrairement, pendant une longue période, un ressortissant étranger sans aucun motif, c’est totalement contraire à toutes les règles des relations internationales, même entre une dictature et une démocratie », a pour sa part dénoncé Laurent Joffrin, porte-parole du comité de soutien à Mathias Depardon. L’homme fort d’Ankara « couvre par ce discours confus un acte brutal, illégal, arbitraire, sans aucune garantie de droits ». « On a le sentiment que ce comportement est destiné à dissuader les journalistes étrangers d’aller en Turquie faire leur travail et donc d’occulter au fond les problèmes qui peuvent se poser en Turquie », estime le directeur du quotidien Libération.

« Les Turcs sont sensibles » à cette mobilisation, conclut Deloire. « Il serait inimaginable que Mathias demeure en prison plus longtemps. Nous attendons qu’avant l’expiration de ce délai, c’est-à-dire après-demain, Mathias Depardon soit libéré. »

Plusieurs fois primés, les clichés de Mathias Depardon ont été à la une de prestigieux magazines français et étrangers.

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